
Mercredi 16 septembre 2026, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, au cours d’une conférence de presse en présence de l’architecte Alain Moatti, a présenté le projet intitulé « Ouvrir l’Assemblée Nationale – Faire Vivre La Démocratie ». Un titre troublant pour un projet resté très fermé. Rencontre.
Il ne s’agira pas ici de défendre un projet, d’autant que, des quatre propositions finalistes du concours, seule celle de Moatti-Rivière est véritablement connue. Quelques images du projet de SANAA ont circulé ; rien des autres, ni Desmoulins, ni Prost. Étrange situation pour un équipement qui prétend précisément ouvrir l’Assemblée nationale au public : le projet lauréat est exposé à tous les regards, ses concurrents sont au secret.*
La confidentialité des non-lauréats n’est pourtant pas une règle : dans certains concours, elle s’achève avec la publication des résultats ; dans d’autres, des dispositions particulières peuvent la prolonger. Qu’en est-il ici ? Comment un concours d’une telle importance peut-il demeurer aussi opaque ?
Alain Moatti convient volontiers que leur publication serait souhaitable. « Moi, je suis d’accord pour qu’on les montre ». Pourquoi ne le sont-ils pas ? Il n’a pas la réponse.
Il apporte en revanche une information nouvelle et, si elle est confirmée, importante : contrairement à ce qui a été largement affirmé, les quatre équipes finalistes auraient prévu de démolir, au moins en partie, le pavillon existant afin de permettre la liaison avec les nouveaux espaces souterrains. Il ne tiendrait pas cette information de la connaissance des projets concurrents mais des responsables immobiliers de l’Assemblée qu’il dit avoir interrogés à trois reprises. Y compris SANAA qui aurait démonté puis reconstruit une partie du bâtiment, sous une forme proche de l’existant. « Les quatre projets démolissaient le pavillon », insiste-t-il.
Faute de publication des quatre propositions, impossible d’en savoir plus et surtout de comparer les partis architecturaux.
Le secret nourrit au moins la méfiance. Pas les « fake news », rétorque aussitôt Moatti, pour qui la distinction est essentielle : la méfiance peut conduire à contester, certainement pas à fabriquer des images ou des informations. Face aux images qu’il juge falsifiées et aux informations erronées qui circulent, Alain Moatti veut « rétablir la vérité ».

Projet arrêté ? Moatti le conteste. Seule serait en cause l’autorisation de creuser les deux niveaux souterrains, qui suppose une modification du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV). Yaël Braun-Pivet le confirme.
Que construit-il exactement ? C’est l’autre bataille de l’architecte. Non pas 4 000 m² surgissant face au Palais Bourbon, répète-t-il, mais environ 600 m² hors sol, implantés « strictement » dans l’emprise du pavillon actuel et culminant à huit mètres, soit, selon lui, le gabarit autorisé. Les quelque 4 000 m² correspondent à l’ensemble de l’opération, dont l’essentiel se développe sur deux niveaux en sous-sol. Le pavillon n’est bien que la partie émergée du dispositif : contrôle, boutique, cafétéria. Puis la descente vers les espaces de médiation.
Autre sujet : le concours prévoyait l’entrée quai d’Orsay. Moatti choisit de la déplacer dans la cour du Pont car, explique-t-il, plutôt que d’attendre sur le trottoir, les visiteurs entreront dans l’enceinte de l’Assemblée, et pourront patienter à couvert, s’asseoir, avant de pouvoir accéder au pavillon. « Le mot accueil m’a semblé le mot fédérateur », dit-il.

Le coût ? Même combat. Moatti récuse l’équation devenue courante d’un pavillon de 4 000 m² à 52 ou 53 M€. Il chiffre les travaux à environ 40 M€ TTC, scénographie comprise, auxquels s’ajoutent notamment les interventions de voirie et réseaux. Ce qui ne règle évidemment pas la question du coût global de l’opération mais en modifie la lecture : le bâtiment visible n’est pas le projet entier et la somme annoncée ne rémunère pas 600 m² de pavillon. Sur ce terrain, comme sur celui des surfaces, Moatti ne varie pas : selon lui, une grande partie de la polémique procède de l’amalgame entre ce qui se voit et ce qui se construit sous terre.
C’est sous terre que se situe, assure-t-il, le problème du PSMV du VIIe arrondissement. Là encore, sa réponse est sans nuance : la modification nécessaire à l’opération ne concernerait que la possibilité de creuser les deux niveaux souterrains. Ni la hauteur, ni l’emprise au sol, ni l’écriture architecturale du pavillon. Et la façade qui concentre la polémique ? « Elle n’a rien à voir avec le PSMV », tranche-t-il.
À force de parler mètres carrés, mètres de hauteur, règlements et millions, on finirait presque par perdre le projet. Moatti y revient avec empressement. « Son cœur est la médiation et d’abord l’accessibilité universelle. Tous les publics, quel que soit leur handicap, doivent pouvoir suivre le même parcours et accéder au même contenu. Architecture et scénographie ont été conçues ensemble. Au niveau inférieur, l’histoire des Républiques, de 1792 à aujourd’hui, se racontera à travers les idées, les grands discours, les documents originaux mais aussi les pratiques contemporaines : comment se fabrique une loi, à quoi sert un député, que signifient la laïcité ou l’école obligatoire, etc. Des pièces conservées dans les collections de l’Assemblée seront montrées au public. Plus haut, sous la grande coupole de bois, un autre parcours racontera le Palais-Bourbon lui-même, ses transformations et celles de l’hémicycle, avant de conduire vers l’Assemblée en direct et la visite du véritable hémicycle ».
Tout cela pouvait-il néanmoins être réalisé sans manifester aussi ostensiblement le contemporain à l’extérieur ? La question revient, parce qu’elle est indépendante des « fake news ». Peut-on comprendre qu’un bâtiment contemporain, introduit dans cet espace monumental où pratiquement rien n’est plus jeune que le XIXe siècle, heurte une partie du public ? Moatti l’entend mais convoque aussitôt la pyramide du Louvre et les polémiques qui accompagnèrent sa construction.
Il ne s’agit cependant pas de savoir si toute architecture contemporaine est condamnée à être d’abord rejetée avant d’être aimée. La question est précise : pourquoi cette architecture contemporaine-là, ici ?
La réponse tient à une conviction ancienne. Scénographe et architecte, Moatti considère que le contemporain n’a pas à se dissimuler devant le patrimoine. « Un objet ancien conservé jusqu’à nous a encore quelque chose à nous dire ; encore faut-il lui permettre de parler à notre époque. Le contemporain sert donc à rééclairer le patrimoine, à lui redonner une narration contemporaine ». Il cite l’Hôtel de la Marine et ses propres interventions : « conserver l’histoire ne signifie pas la reconstituer mais l’enchâsser dans des usages, des dispositifs et un imaginaire d’aujourd’hui ».
C’est cette logique qu’il applique au Palais Bourbon. Il ouvre notamment le pavillon vers le jardin de l’hôtel de Lassay, jusque-là invisible du visiteur : « ces espaces de la République sont à donner à tout le monde ».
Reste la façade. C’est elle que les images et les vidéos ont transformée en emblème de la controverse. Moatti s’insurge contre la description d’un bloc de « verre et d’acier ». Les images qu’il montre à l’agence donnent effectivement à voir autre chose que certains gros plans largement diffusés : une façade ondulante, transparente, scandée de fines colonnettes de pierre dont un prototype grandeur réelle a déjà été réalisé en Italie.

Côté jardin surtout, la lumière traverse le pavillon entre ces éléments de pierre. Côté quai d’Orsay, quatre éléments verticaux doivent évoquer les quatre principes constitutionnels de la République : « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Là se trouve, pour lui, la raison architecturale de la façade : la colonne, la pierre, la transparence et l’ouverture doivent faire signe vers l’institution tout en annonçant l’accueil.
La transparence a cependant cette particularité qu’elle montre aussi ce qu’elle contient. Or, côté quai d’Orsay, le visiteur voit notamment la boutique au rez-de-chaussée et la cafétéria à l’étage. La question n’est donc pas simplement d’aimer ou de ne pas aimer le verre. Est-ce cette image – transparente, ouverte mais aussi en partie commerciale – que l’on veut donner de l’entrée du Palais-Bourbon ? Pourquoi ne pas avoir retourné les colonnettes de pierre sur cette façade et réservé davantage la transparence au jardin ? Moatti connaît l’hypothèse : son agence l’a dessinée parmi de nombreuses variantes pendant le concours. Elle a finalement été écartée au profit de l’ouverture. « On s’est dit que c’était une manière de dire : écoutez, là, on vous accueille ».
La polémique pourrait-elle néanmoins conduire à modifier cette façade ? Lors de notre entretien, Moatti refuse l’idée qu’une contestation suffise à remettre en cause une architecture. Il ne ferme pas absolument la porte à une évolution mais demande sur quel fondement. Le patrimoine ? Il estime le gabarit réglementaire respecté. Le programme ? Il défend précisément l’ouverture. La seule hostilité esthétique ? Elle ne lui paraît pas constituer un argument. La question revient : accepterait-il malgré tout de modifier son projet ?
« Donnez-moi un bon argument ».
Depuis, pourtant, la façade n’est plus tout à fait intangible. Après la conférence du 16 septembre, Moatti précise qu’elle « fait encore l’objet de discussions », notamment côté quai d’Orsay avec la préfecture. Ce jour-là, Yaël Braun-Pivet a fissuré plus largement encore ce scénario. « Aujourd’hui, arrêter le projet n’aurait pas de sens », affirme-t-elle, tout en renvoyant son avenir au-delà de la modification du PSMV, attendue à la mi-2027. Un futur Bureau de l’Assemblée, potentiellement renouvelé, pourrait « interrompre le projet, le transformer, le modifier, l’étaler dans le temps ».
Autrement dit, le doute est posé… il est question de poursuivre une procédure sans préjuger de la suite. Un soutien au présent doublé d’un singulier conditionnel en guise d’avenir.
« L’un de mes amis, qui a promis de parler, ne parle point ; l’autre parle mollement ; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et contre ses intentions ». La Bruyère, Les Caractères, « De la Cour ».
Tina Bloch
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* Lire l’article Les architectes humiliés par l’Assemblée nationale. À dessein ? (Chroniques, février 2024)