
L’humanité est soumise à des forces d’inertie qui dépassent l’entendement du terrien lambda. Ce sont ces forces qui décident de la façon dont nos villes sont construites, ou détruites.
Nous ne pouvons pas échapper à la malédiction de la ville moche. En effet, selon la loi des grands nombres, tout groupe humain suffisamment important s’organise par définition selon la moyenne de son intelligence de groupe, c’est-à-dire qu’il s’organise autour de la moyenne la plus raisonnable pour le plus grand nombre.
En réalité, l’humanité est un losange dont la majeure partie fonctionne autour et selon cette moyenne : au-dessus, on monte par niveau de « assez bien », à « bien », à « très bien », à « excellent », à « exceptionnel », à « génial », ce dernier niveau étant le plus réduit de la pyramide et ne représentant qu’un faible pourcentage de la population. À l’inverse, dans le sens de la descente, on passe de la moyenne à « passable », à « médiocre », à « mauvais », à « nul », à « détestable » jusqu’à carrément « criminel », ce dernier niveau étant le plus réduit de la pyramide inversée et ne représentant qu’un faible pourcentage de la population.
Bien sûr, tout dépend du point de vue de celui ou celle qui regarde la boussole : d’aucuns pourront ainsi considérer qu’Elon Musk est un génie, d’autres qu’il est un génie criminel.
Le modèle est si vrai que si vous demandez à votre voisin quel est le poids moyen d’un éléphant, sauf à être un spécialiste, il a toutes les chances de vous donner un poids approximatif. Mais si vous posez la même question à 10 000 personnes, la moyenne de leurs réponses vous donnera le poids moyen d’un éléphant, quasiment au gramme près. Vous croyez que j’exagère ? En 1907, le statisticien Francis Galton a étudié les estimations de 787 personnes invitées à deviner le poids d’un bœuf : poids réel : environ 543 kg ; moyenne des estimations : environ 543 kg. Un écart pratiquement nul. Une étude publiée dans Statistical Science en 2014 a même réexaminé les calculs originaux. Alors, en 2026, avec 10 000 répondants au lieu de seulement un petit millier… Le phénomène était alors appelé « sagesse des foules », lié donc à la loi des grands nombres.
Bref, un losange. Voyons pour la sagesse…
La profession des architectes n’échappe pas à cette logique. Regardez la ville ! Elle ne peut pas être faite que de chefs-d’œuvre et elle compte forcément des horreurs remarquables. Il convient donc de considérer que la majorité des réalisations sont situées entre passable et assez bien et qu’ainsi, de quelque côté que l’on se tourne, l’architecture de la ville est moyenne dans l’ensemble, et donc moche par définition pour les puristes.
Plus largement, cette frontière entre ceux du dessus – les sensibles disons pour simplifier – et ceux du dessous – les imbéciles pour simplifier – est poreuse. Surtout, l’inertie de l’humanité, et de tout groupe constitué suffisamment important, tend à ce que ces deux groupes, au fil du temps, finissent par composer deux forces peu ou prou équivalentes organisées autour de la moyenne de l’intelligence collective ; la force du bien et celle du mal en somme, un concept qui ne nous rajeunit pas.
Quand ces forces finissent par s’équilibrer pour donner des élections emportées ou perdues avec 49,9 % ou 50,1 % des voix, il suffit alors d’un tout petit nombre d’excités parfaitement déterminés pour faire basculer un pays d’un système à un autre. C’est d’autant plus inévitable que les imbéciles sont pétris de certitudes – la terre est plate et Dieu existe – et, forts de leurs convictions, font bloc sans état d’âme, avec toute la méchanceté qui sied aux idiots. Alors que dans le bloc des « sensibles », on discute à n’en plus finir, on n’est jamais d’accord tous ensemble, on se combat, surtout on est habité par le doute… « Et si Dieu existait ? » Pour paraphraser Charles Bukowski, vous ne pouvez rien contre un imbécile mais lui peut vous pourrir la vie. Il est donc inéluctable qu’à un moment ou un autre, un pays, voire une civilisation, bascule vers les forces du mal, le pouvoir récupéré par une minorité agissante et mal intentionnée.
Il suffit aujourd’hui pour s’en convaincre de faire le tour du monde des dictatures, souvent arrivées au pouvoir par les urnes – comme Hitler diront les médisants – avant de confisquer ce pouvoir. La presse américaine nous apprend par exemple que Trump aujourd’hui caresse des envies de coup d’État : il a déjà libéré tous ceux qui avaient pris d’assaut le Capitol, y compris ceux qui avaient agressé policiers et militaires, et, avec ICE, il s’est créé une police fédérale à sa botte qui ressemble fort à une milice. Si cette dernière digue s’effondre, cela nous promet des lendemains qui déchantent.
Alors quoi maintenant que ce phénomène est à l’œuvre en France ?
Se souvenir que, encore jusqu’à la fin des années ‘70, toutes les villes de France, la plupart à droite, étaient poussiéreuses et endormies, aussi plaisantes qu’une promenade un mardi à 15h à La-Roche-sur-Yon (Vendée). C’est à l’initiative de nombre de maires, d’obédience socialistes pour la plupart, d’avoir en moins de deux générations totalement transformé leurs villes, un mouvement commencé à Nantes, puis à Rennes, à Angers et, pour les maires de droite, à Toulon ou Issy-les-Moulineaux notamment.*
On ne peut les citer toutes mais ces cinq villes offrent de vrais exemples de transformation urbaine portée par des maires de différentes sensibilités mais ayant tous une vision disons « sensible » de leurs responsabilités. Et comment ne pas citer ici la formidable vague des restaurations et transformations des gares qui ont rendu aux centres-villes toute leur dignité, transformant des lieux mal famés en nouveaux quartiers nobles ; il suffit souvent d’une passerelle !
Autrement dit, un formidable élan municipal, transpartisan, a transformé les villes françaises en quelques décennies. Et c’est par l’architecture que la transformation s’est effectuée. Comme quoi il ne faut pas désespérer de la politique pour vaincre l’inertie ! Mais ça, c’était avant.
Il faut certes distinguer le conservatisme politique de l’immobilisme urbain, qui ne vont pas nécessairement de pair, mais noter quand même qu’ils s’entendent souvent comme coquins en foire du cochon. Surtout, en résumé, le risque de la bascule en France vers un gouvernement d’extrême droite, au-delà de l’inanité de son programme politique, social et économique, est la certitude du retour de la méfiance et l’assurance, dans moins d’une génération, de se promener sous l’œil vicieux des parangons de vertu dans des villes à nouveau poussiéreuses.
L’énergie de tous ces maires visionnaires, aujourd’hui disparus pour nombre d’entre eux, semble désormais épuisée par l’inertie du losange. Le sujet est donc moins la médiocrité des architectes que la possibilité qu’une société cesse de vouloir améliorer ses villes et les conditions de vie de tous ses citoyens. Et, vu de là d’où l’on part…
À moins que les aliens, peut-être, pour nous sauver, puisque la terre est plate…
Christophe Leray
*À Nantes, Alain Chénard lance le tramway, puis Jean-Marc Ayrault (PS, 1989-2012) amplifie la transformation : Île de Nantes, culture, espaces publics, reconversion industrielle. À Rennes, Edmond Hervé (PS, 1977-2008) mène une politique de mixité sociale et de piétonnisation avec un métro, des équipements culturels et une technopole. À Angers Jean Monnier (gauche, 1977-1998) initie une politique de développement urbain et de renouvellement de la ville poursuivie plus tard, avec un fort accent écologique, déjà, par Jean-Claude Antonini. À Toulon, Hubert Falco (droite, 2001-2023) a entrepris la reconquête du centre ancien, la rénovation de logements, de places et rues et avec des équipements culturels, dont le quartier Chalucet, transformé sa ville à marins en ville à usage civil, au sens d’urbain. À Issy-les-Moulineaux, André Santini (centre droit, 1980-2026) a converti des friches industrielles en quartiers d’entreprises et de logements. (NdA). Les exemples ne manquent pas.