
En 2015, Gilles Perraudin débarque presque par hasard au Sénégal. Il vient de déposer le bilan et doit repartir à zéro. Terre, pierre, projets avortés et rencontres : de Saly au Sine-Saloum, l’architecte remonte les filières et, peu à peu, prend racine. L’Expérience Perraudin.
« Je ne connaissais pas l’Afrique noire », raconte Gilles Perraudin. En 2015, il la découvre presque par hasard. Des connaissances possèdent un appartement à Saly-Portudal, au sud de Dakar, au Sénégal, ancien comptoir devenu au fil de son histoire une station balnéaire largement tournée vers les Européens.
Le moment est particulier. Perraudin vient de déposer le bilan de sa société et de perdre plusieurs gros projets, dont la Maison de l’image à Toulouse (Haute-Garonne). « Je me retrouve déshabillé et je dois repartir à zéro. Comme au moment de la séparation avec Jourda », dit-il. C’est précisément à ce moment-là que son fils Jean-Manuel intègre l’atelier, en tant que… stagiaire. « Je pédalais tout seul, il est venu pédaler avec moi », dit-il.
Le 13 novembre, Perraudin est au Sénégal pour une semaine, dans un restaurant au bord de l’océan, devant un poisson grillé, quand il apprend les attentats à Paris, où sont ses enfants. Il parvient finalement à les joindre. « Les attentats du Bataclan, c’est mon repère précis dans le temps ».
Saly est une station touristique où vit notamment une importante communauté française, un monde d’Européens installés au milieu de Sénégalais qui tiennent les commerces, entretiennent les jardins ou travaillent dans les maisons. « Ce n’est pas mon centre d’intérêt », dit-il. Il n’y restera pas.
Saly ne l’intéresse pas mais le Sénégal, si. « J’ai envie de découvrir », dit-il. Il connaît les travaux de l’architecte burkinabé Francis Kéré et depuis ses études d’architecture la terre est l’un de ses centres d’intérêt. Avec Françoise-Hélène Jourda, il a notamment construit, au début des années ‘80, quatre maisons en pisé à L’Isle-d’Abeau (Isère).

Alors, pendant cette première semaine au Sénégal, il part à la recherche de ceux qui construisent en terre. « J’ai fini par faire le tour de tous les gens qui faisaient de la terre au Sénégal, avec plus ou moins de bonheur ». Première surprise : «les locaux ne veulent pas de la terre. Ce n’est pas moderne. La case du vieux en terre, on n’en veut pas. Alors on fait vite une maison inconfortable en agglomérés de béton ».
Perraudin arrive de France avec le sentiment inverse. Il vient de perdre un projet d’usine Hermès en pisé et en bois. « On était un peu plus cher, de 8 %. Je commençais à désespérer de refaire des maisons en terre en France ». Au Sénégal, soudain, tout paraît possible. « Personne ne vient te faire chier. Tu veux faire un truc en terre, ça te regarde ». Perraudin parle d’« African western ». La littérature de western, précise-t-il, il aime ça. Ce pour quoi il s’est toujours comporté comme a « lonesome cow-boy » ?
Il rentre en France mais les échanges se poursuivent par messages. Puis il revient. Une fois, deux fois, bientôt deux ou trois fois par an. Il commence à dessiner. « Des gens ont des besoins », relève-t-il. Un marabout qui se présente aussi comme promoteur lui propose ainsi de travailler sur un programme de 600 maisons. Perraudin imagine des modèles adaptés à des parcelles de différentes tailles.
Il découvre au passage une autre façon de construire. « Tu as l’impression que tout est en ruines quand, en fait, c’est en construction », dit-il. Une famille achète son terrain, puis monte un mur quand elle en a les moyens, un autre plus tard. Perraudin, lui, travaille gratuitement : à distance, il ne peut de toute façon pas suivre les projets.
Quelques mois passent. « Le marabout est un baratineur ». Rien ne se fera.
Perraudin n’en oublie pas la pierre pour autant. « Le Sénégal produit du ciment. Or, pour produire du ciment, il faut du calcaire. Il y a donc des carrières », explique-t-il. Il commence à chercher avec une méthode désormais familière. En Roumanie déjà, pour un projet de chai, la découverte de ruines romaines l’avait conduit à remonter la piste des carrières, au point d’imaginer que son client puisse acheter la sienne. « Je suis devenu spécialiste des cartes », sourit-il. Au Sénégal, même enquête. « J’ai un côté Tintin en Afrique, je remonte des filières. Ah bon, il y a de la pierre au Sénégal ? Oui, il y en a partout ».
Pas seulement du calcaire ! Le même marabout possède un autre terrain, en latérite, où Perraudin découvre des hommes qui scient des blocs. « La latérite n’est que de la pierre devenue terre », dit-il. Il imagine aussitôt pour son promoteur un scénario de construction avec ces blocs. « Cela ne donne rien mais l’histoire commence comme ça ». Assez vite, dit-il, « j’ai une géographie des potentialités du Sénégal ».
En 2017, son ami viticulteur achète un terrain dans le Sine-Saloum, le vaste delta qui rejoint l’Atlantique au sud de Saly, tout près de la Gambie qui s’enfonce comme une longue enclave à l’intérieur du Sénégal.
Le Sine-Saloum est à la lisière entre Sahel et zone tropicale. « Encore des déserts arborés mais déjà les premières végétations tropicales », dit-il. Son ami le consulte avec un autre architecte pour construire au bord du fleuve Sine. Le projet finira en agglomérés de béton. Mais Perraudin reviendra dans cette région : c’est là qu’il trouvera plus tard le terrain de sa maison.
Cette année-là, il passe le jour de l’An au Sénégal. Son ami lui signale qu’un architecte séjourne dans un hôtel voisin. Il s’appelle Marc Held (1932-2026),* architecte, designer, installé depuis longtemps en Grèce. Perraudin n’avait plus entendu parler de lui depuis des années.
Une vraie rencontre ! « Dès que nous avons commencé à parler, nous étions tout de suite sur la même longueur d’ondes », se souvient Perraudin. Held avait passé une partie de son enfance en Corrèze, réfugié avec sa mère pendant l’Occupation, au contact d’un monde rural dont l’architecture ne le quittera plus. Il avait d’ailleurs consacré un livre à l’architecture vernaculaire de Skopelos, l’île grecque où il s’était installé.
Alors ils parlent vernaculaire. Et bientôt de ce qu’ils pourraient faire ensemble au Sénégal.
Académie de la pierre et projet d’école de site
La rencontre avec Held donne bientôt un projet aux deux architectes. Perraudin dispose déjà d’un outil : l’Académie de la pierre, association qu’il a fondée en 1998 pour favoriser la connaissance et l’utilisation de la pierre dans l’architecture. Avec le soutien initial du ministère de la Culture, il organise des workshops où les étudiants passent de la conception à la construction à l’échelle 1. Patrice Doat, cofondateur de CRAterre, l’invite également aux Grands Ateliers de L’Isle-d’Abeau. « Comme j’étais prof à Montpellier et que ce n’était pas le grand amour, j’ai créé des ateliers de formation pour les étudiants, de Montpellier et d’autres écoles d’archi », dit-il.
En 2013, Perraudin quitte l’enseignement. « J’en avais ras le bol ». Il décide de revitaliser l’Académie, désormais privée de subventions et dont l’équilibre économique repose notamment sur la participation des étudiants. À Vauvert, les workshops confrontent ceux-ci à la matière, depuis la conception jusqu’à la construction. « À l’époque, personne ne construisait en pierre, à part moi », insiste-t-il. Le soir viennent les conférenciers. Et, à la fin, toujours un concert.
C’est cette expérience que Perraudin raconte à Held. Mais au Sénégal, il ne s’agit plus seulement de pierre. Il imagine une école de site, où des étudiants viendraient se confronter à la terre, la pierre, le bambou, la paille, aux matériaux disponibles et aux contraintes de leur mise en œuvre. Il va voir Held en Grèce, rédige le programme et achète même dans le Sine-Saloum un terrain planté de manguiers qu’il destine à cette école.
Encore un projet qui ne verra pas le jour mais Perraudin a pris racine.
En 2017, une autre rencontre va compter. Elle s’appelle Rama. Elle étudie alors la gestion hôtelière et touristique. Perraudin l’encourage à poursuivre sa formation en France. Il connaît justement le CFA de Marguerittes (Gard), qu’il a construit près de vingt ans plus tôt et dont les responsables, dit-il, sont toujours ravis : « Les pierres sont comme neuves ! ». Rama constitue son dossier et vient étudier en France.
« La rencontre avec Rama est une rencontre merveilleuse », dit Perraudin. Il raconte une femme vive, généreuse, issue d’une famille sénégalaise dont l’histoire a elle-même beaucoup voyagé entre l’Afrique et la France.
Leur vie commune commence à cette époque. Elle va bientôt ramener Perraudin au Sénégal pour une tout autre raison que l’architecture.

Vers Djilor et les premiers projets sénégalais
Avec Marc Held, Perraudin avait un temps imaginé acheter une parcelle au bord du fleuve et y construire une maison qu’ils partageraient. Ce projet commun ne se fera pas mais Perraudin a trouvé son terrain à Djilor Djidiack. En 2018, avec l’aide de Rama, il commence à y construire et organise un premier workshop destiné à préfigurer l’école de site.
Au même moment, une autre rencontre ouvre la voie à ses premières commandes sénégalaises. Perraudin retrouve Anne Potié, qui, il y a plus de trente ans, était la directrice du Centre Régional des Lettres à Montpellier avec laquelle il avait organisé l’exposition sur André Ravereau pour l’année de l’Algérie en 2002/2003. Depuis, le parcours de cette haute fonctionnaire de la culture s’était admirablement enrichi : Institut français d’Agadir, direction de l’Institut français d’Istanbul, puis de l’abbaye royale de Saint-Riquier avant son arrivée au Sénégal. Ils commencent à imaginer ensemble plusieurs actions, jusqu’à un grand colloque sur la ville africaine auquel doit notamment participer Francis Kéré, que Perraudin rencontre à Dakar. Perraudin travaille aussi à une stratégie de développement des sites culturels français de Dakar et de Saint-Louis. Mais Anne Potié a dû rentrer en France et ne reviendra plus au Sénégal. « Patatras, tout ce qu’on avait envisagé tombe à l’eau », se souvient Perraudin.
Tout, sauf un projet. En février 2018, Emmanuel Macron, en visite officielle au Sénégal, annonce à Saint-Louis la création d’une résidence d’artistes française sur le modèle de la Villa Médicis. Perraudin se souvient d’un budget de 75 000 €, qu’il trouve un peu mesquin, pour transformer l’ancienne villa du directeur du centre culturel. Il est désigné pour réaliser le projet. La résidence, devenue Villa Saint-Louis Ndar, ouvrira en 2019 et peut accueillir trois artistes simultanément.

À l’inauguration, raconte Perraudin, l’ambassadeur découvre le bâtiment : « Cette villa est méconnaissable », se serait-il exclamé ! En France, il se relevait à peine après avoir déposé le bilan. Au Sénégal, il construit désormais sa maison et reçoit ses premières commandes.
Christophe Leray
Retrouver tous les épisodes de L’Expérience Perraudin
*Lire notre article Marc Held, l’architecte terre à terre de Samba Dia (Chroniques, septembre 2024)
Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.
