
Au Danemark, dans la commune d’Humlebœk, le Louisiana Museum est inscrit dans un site remarquable en bord de la mer. C’est là que l’agence parisienne ATTA (Atelier Tsuyoshi Tane Architectes) propose une exposition manifeste « Archaeology of the Future ». Pour un « avenir mémorable » ? Visite.
« C’est en quelque sorte l’avenir du passé qui est en question ». Paul Valéry
Le merveilleux Louisiana Museum où nature, architecture et art forment un paysage harmonieux
Au bord du littoral du détroit du Sund – l’étendue d’eau entre le Danemark oriental, à l’Ouest, et la Suède, à l’Est – la maison-musée et ses extensions modernes se lovent parfaitement dans un paysage boisé où nature naturée, architecture organique et sculptures s’harmonisent avec l’horizon marin.
Lorsque vous arrivez face au musée, vous n’êtes pas face à une volumétrie monumentale typique des grands édifices dédiés à la mémoire des humains, simplement face une cour pavée et un porche d’une maison bourgeoise du XIXe siècle accroché à une façade recouverte de feuilles vertes.
Une fois à l’intérieur, la qualité des espaces est exprimée, en premier lieu, par un jeu de poutres en lamellé-collé ayant pour vertu de laisser passer la lumière zénithale latéralement puis, par une profondeur des pièces aux murs de briques recouverts d’un blanc dont le contraste avec les sols en terre cuite naturelle, régale les yeux. Nous pensons vivement aux architectures du voisin finlandais Alvar Aalto, tant cet ensemble évoque cette architecture organique où la modernité monolithique, froide, solitaire, se trouve habilement fragmentée, multipliée, afin d’épouser les lignes du paysage alentour.
Le principe de circulation permet de glisser dans des galeries aériennes aux baies vitrées donnant sur le jardin de sculptures, ou, de pénétrer dans de longs couloirs souterrains et découvrir des expositions de niveaux internationales. À l’approche du café-restaurant, un mur blanc attire le regard, il est constitué de briques peintes en blanc appareillées en quinconce les unes au-dessus des autres ; ce dispositif engendre une certaine plasticité grâce aux nombreuses ombres projetées. Cinétique, cette paroi invite à rejoindre l’esplanade engazonnée où se dressent trois mobiles de Calder ; la vue sur la mer y est époustouflante, l’horizon y conjugue terre, mer et ciel.
Logiquement, la terrasse du café invite à la contemplation.


Créé en 1958 par un homme d’affaires et grossiste en fromage, grand amateur d’art moderne et contemporain et désireux de rendre ce dernier le plus accessible possible, Knud W. Jensen choisit un duo d’architectes danois Wilhelm Wohlert & Jorgen Bo. Bien connus dans le monde du design grâce à leur lampe Louis Poulsen dite la PH5 (avec son fameux abat-jour en forme de cloche inversée). Ils le sont nettement moins dans le monde de l’architecture ; hormis le Louisiana Museum et non loin de ce dernier, ils ont construit en 1961 une Villa au vocabulaire proche avec des murs de briques blanches, de grandes poutres et lattes en bois foncé, des menuiseries noires encadrant de larges vitres et à l’horizontalité de plain-pied.
Cette relation, entre un maître d’ouvrage sensible aux arts, aux publics et au paysage, et un duo d’architectes qui aura dessiné avec tant d’attention quatre nouvelles ailes autour de la vieille Villa, rappelle à quel point la qualité du client permet d’engendrer de la beauté architecturale.
Comme une évidence, depuis 2017, le Musée a programmé une série d’expositions sur des agences d’architecture internationales. Intitulée The Architect’Studio, elle a accueilli Amateur Architecture (Wang Shu et Lu Wenyu), Elemental (Alejandro Aravena), Tatiana Bilbao, Anupama Kundoo, Forensic Architecture et Cave_bureau. Un nouveau cycle « Architecture Connecting » s’évertue à exposer l’architecture face aux défis sociaux, culturels, politiques, écologiques et esthétiques et explorer comment l’art de construire des édifices doit se nourrir d’autres disciplines pour affronter les enjeux d’un monde de plus en plus fragile.
Courant 2025, dans les espaces en sous-sol du Musée, EcologicStudio, l’Atelier LUMA et Jenny Sabin ont installé leurs travaux ayant la particularité de convoquer la biologie, la biochimie et les technologies numériques au service du vivant, des vivants. (jusqu’au 17 mai 2026, « Memoryscapes » interroge les notions de passé et d’archéologie au service du présent et de l’avenir. Deux studios sont invités à exposer leurs recherches.)



Plongée dans le modus operandi du projet avec Tsuyoshi Tane
Avec sa consœur chinoise Xu Tiantian / DnA_Design and Architecture (Beijing), Tsuyoshi Tane / ATTA, architecte japonais parisien, y présente son travail sous le titre : « Archaeology of the Future ». Depuis son installation en nom propre*, Tsuyoshi Tane développe une méthode avec trois axes majeurs autour de la notion de « Mémoire » :
1- « La recherche » est guidée par l’émotion face aux images glanées dans les livres et sur internet, l’acquisition d’objets liés aux différents programmes étudiés et construits dans le meilleur des cas, et surtout, la collecte, l’identification et la transformation de traces sur les différents sites des potentiels projets ;
2- « La réflexion » avec une mise à distance du programme technique pour ne pas dire technocrate (nombre de m² affectés à chaque usage, etc.) pour mieux révéler le vitalisme des forces humaines à l’œuvre dans le passé, le présent et l’avenir du site étudié, une approche anthropologique, voir phénoménologique, en quelque sorte ;
3- « La création » du projet où la collecte d’images sert à dessiner les premières esquisses, fabriquer des maquettes de recherche, jusqu’à celles au 1/10e, en passant par les plans de l’APD, le tout en intégrant les demandes programmatiques.


Dans le catalogue de l’exposition publié chez Lars Müller Publishers, Tsuyoshi écrit ceci :
« Qu’est-ce donc qu’un « avenir mémorable » ?
C’est un avenir qui ne rompt pas le lien entre le passé et l’avenir. C’est un acte de mise au jour des mémoires enfouies dans les lieux qui ont bâti ce monde. C’est donner à chaque terre son propre avenir, façonnée par sa singularité, son unicité et sa diversité. C’est sculpter un avenir à partir des mémoires qui sommeillent dans les lieux – des strates et des strates de souvenirs enfouis, contradictoires, voire douloureux, perdus et oubliés. De même qu’il n’existe pas deux lieux identiques, l’avenir ne doit pas être identique à un autre ». (Traduction approximative aidée par Google Translate et Deepl, Nda).
Véritable vade-mecum de sa démarche, Tsuyoshi aime la réalité du terrain, sa physicalité, sans ignorer, bien au contraire, la symbolique passée et présente du lieu où il doit intervenir avec son équipe. La mémoire du lieu devient une pensée active, une manière pertinente et singulière de répondre aux exigences du cahier des charges vis-à-vis d’un site pré-existant. Tout sauf la tabula-rasa est au cœur du travail de l’atelier. Avec son approche mémorielle de tout projet, il préfère envisager un « Avenir mémorable » plutôt qu’un « Nouveau futur ». Beau glissement sémantique où le mémoriel devient gage de qualité mémorable !
Au Louisiana, la scénographie immerge le visiteur dans un magma de photocopies d’images collées au sol et sur les cimaises (avec quelques mots-clés et croquis ici ou là), les deux composés sur fonds blancs, où les corps deviennent de véritables ombres chinoises dont la vertu première est de donner l’échelle de cette installation-architecture.

Lorsque vous naviguez dans cette masse visuelle aux sources multiples, de toutes les époques, des quatre coins du monde, et aux assemblages parfois incertains, « L’Atlas Mnémosyne » d’Aby Warburg (1866-1929)** revient en mémoire. Cet historien d’art s’était lancé dans la création d’un outil de connaissance à l’encontre des canons du savoir classique occidental basé sur un classement chronologique des époques et des styles artistiques. Il s’était constitué une bibliothèque de plus de 60 000 ouvrages et donnait régulièrement des conférences ‘visuelles’ où il accrochait des pages de livres sur de grandes planches de bois recouvertes de tissus noirs. Son objectif était de créer de nouvelles connaissances par associations « libres » d’images diverses et variées. Une certaine mémoire propre aux images se faisait jour.
Dans son ouvrage L’Atlas Mnémosyne d’Abby Warburg ***, l’historien de l’art Roland Recht, s’exprime sur l’approche anthropologique et mémorielle du penseur allemand : « L’homme artiste qui oscille entre une conception religieuse et une conception mathématique du monde se voit assisté par la mémoire – collective ou individuelle – (…). La mémoire mobilise un fonds héréditaire inaliénable mais elle ne le fait pas à des fins avant tout protectrices – au contraire : c’est toute la fureur de la personnalité croyante, phobique et passionnelle, bouleversée par le mystère religieux, qui se projette dans l’œuvre d’art et contribue à former son style, tandis que pour sa part la science, par son caractère descriptif, conserve et transmet la structure rythmique où les monstres de l’imagination se donnent comme des guides de vie pour l’avenir ».
Si nous remplaçons le terme religieux par spirituel, la ligne de crête entre imagination et géométrie physique – l’architecture construite – s’en trouve dynamisée par la mémoire des lieux, des humains, des arts et des techniques.
Indéniablement l’approche plastique et réflexive de Tsuyoshi Tane s’inscrit dans le sillage d’Aby Warburg. Non pas dans une pâle copie, au contraire, dans une nouvelle activation propre à l’architecture, concrète et philosophique dans un même mouvement.


(Re)construire avec le Genius Loci
Lors de la visite de « Memoryscape », outre les champs d’images à perte de vue, une forêt de socles constitués de chevrons en bois verticaux de différentes hauteurs sur lesquels viennent s’appuyer livres ouverts, objets, maquettes de recherche, au 1/100e, 1/50e, 1/30e, 1/20e et 1/10e, exposent quelques projets construits de ATTA.
À chaque projet, le génie du lieu opère. Comme nous l’avons vu plus haut, Tsuyoshi a besoin de se nourrir de nombreuses références avant de jeter sur le papier ses premières idées de projet ; ce temps suspendu lui permet d’entourer de soins attentifs ses futures architectures.
Prenons l’exemple du Hirosaki Museum of Contemporary Art.
Les bâtiments en briques laissés à l’abandon avant leur transformation en un musée d’art contemporain ont hébergé la première cidrerie japonaise. Voilà les deux éléments historiques repris et transfigurés par Tsuyoshi dans le but de caractériser l’ensemble de ce nouveau musée consacré à l’avant-garde artistique. D’un côté, l’obligation de renforcer les sols et l’envie d’affirmer l’identité visuelle du lieu par un travail sur la brique omniprésente, de l’autre, rendre hommage à la mémoire d’une activité singulière (le cidre) par l’emploi d’une couleur or-cidre en toiture. Toute cette entreprise concourt à la réalisation d’une architecture plastiquement forte et démontre encore une fois que la réhabilitation n’empêche en rien la création la plus contemporaine. L’incarnation du génie du lieu par excellence.

La « Tane Garden House – Vitra Campus », comme son nom l’indique se situe sur le site allemand du Musée de la firme suisse de mobilier design, où quelques architectes reconnu.e.s – Gehry, Hadid, Grimshaw, Ando, Siza, Herzog & de Meuron, entre autres – ont aussi laissé une trace de leur talent respectif. Petite maison pour les jardiniers et les apiculteur.e.s du campus, elle repose sur de grosses pierres, hors-sol afin d’éviter trop d’excavations pour les fondations. Les parois en bois sont recouvertes de chaume et de la corde a été utilisée pour les balustres rampants de l’escalier, une vue à 360° sur le campus Vitra attend le visiteur. Tous les matériaux et savoir-faire locaux ont été sollicités afin de renouveler le dessin basique de la cabane de jardin tout en convoquant une certaine forme de l’architecture vernaculaire. Un exemple de la mémoire active, « mémorable » dixit l’architecte.


D’autres projets construits ou en devenir sont à découvrir au Louisiana Museum, parmi lesquels le « Musée National d’Estonie », l’« Imperial Hotel Tokyo » (véritable hommage à l’école de Chicago et à l’œuvre de Frank Lloyd Wright dont Tsuyoshi est fan), « Sea of Time – Tohoku », « 388FARM – Réaménagement du canal Tamagawa Josui », et une petite surprise : une maison – « Todoroki House in the Valley » (2018) – élevée dans un quartier de Tôkyô humide pour un client charpentier. Semi enterrée, la demeure joue du contraste entre sa base totalement vitrée et sa partie supérieure pleine où seules quelques ouvertures cadrent le paysage alentour. Dépliée en accordéon, sa façade sur rue fragmente le monolithe suspendu de l’ensemble, un vrai petit bijou. Une maquette au 1/10e permet de regarder à l’intérieur comme dans une maison de poupées et de comprendre en un clin d’œil les espaces de vie et les circulations entre les différents niveaux. Le client a dû facilement se projeter dans son futur foyer, un régal pour lui, j’imagine.
Pour finir, une phrase d’André Malraux : « L’avenir est un présent que nous fait le passé ».
Christophe Le Gac
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* Il fut l’un des trois membres fondateurs de l’agence parisienne DGT. (Dorell.Ghotmeh.Tane/Architects) et co-auteur du Musée National Estonien à Tartu (Concours : 2006 – Ouverture : 2016), sur l’ancien site d’un aéroport. En 2017, toujours à Paris, il crée L’Atelier Tsuyoshi Tane Architects (ATTA).
** La bibliothèque d’Aby Warburg fut transférée à Londres en 1933 (je vous laisse deviner pourquoi) et transformée en The Warburg Intitute, ce dernier est un centre de recherche intégré à l’Université de Londres (School of Advanced Study). https://warburg.sas.ac.uk/
*** https://ecarquille.fr/
En savoir plus :
– https://louisiana.dk/en/exhibition/memoryscapes/
– https://at-ta.fr/
– https://info.jp.toto.com/publishing/detail/A0413_e.htm
– https://www.lars-mueller-publishers.com/architecture-connecting-0?srsltid=AfmBOorcnIhRJkaJrLI7vjZJSNN7LZY2oxSPXwg9ZBwEmfbr0Feegkx2