
Ce n’est pas nouveau : notre paysage médiatique et intellectuel pullule depuis longtemps d’experts autoproclamés aux compétences ténues et au verbe plus ou moins haut. Naïvement peut-être, j’en croyais le monde de l’architecture relativement préservé, du moins jusqu’à lire, non sans perplexité, la chronique de Tom Benoit, publiée ici même le 20 avril 2021. Recension d’un architecte D.E. (qui, non plus, ne manque pas d’aplomb. nde).
L’auteur affirme que l’architecture est un art politique, et sur ce point nous sommes d’accord. Elle l’est d’abord parce que tous les arts le sont ou peuvent l’être, et sans doute au sens particulier où ceux dont la politique est le métier y ont, plus qu’ailleurs, leur mot à dire. Ce sont là des évidences, sinon des banalités. Il est tout aussi évident que l’architecte doit composer, aussi bien avec des maîtrises d’ouvrage dont les desiderata ne sont pas toujours fondés en raison qu’avec des lois offrant des marges de manœuvre parfois étroites.
Mais s’il est entendable qu’une telle chose puisse être frustrante, il y a loin de là à crier à l’« autocratie » ou à la « dictature ». Ce ne sont pas des mots qui s’emploient à la légère, et dont l’auteur, qui se dit philosophe, aurait été bien inspiré de respecter le sens. S’il s’avère de plus que des « microcosmes » sont bien « en train de dégrader l’équilibre de vie des populations », ne devrait-il pas se faire un « devoir citoyen » de les dénoncer aux instances compétentes ?
L’architecte, poursuit-il, serait « l’artiste le plus rationnel qui puisse exister » – ce qui reste à démontrer –, et de ce fait condamné à « se désillusionner », à « perdre sa condition de créateur pour adopter celle d’un artisan responsable et terriblement raisonnable ». Le peu d’estime de l’auteur pour l’artisanat étonne d’autant plus qu’il pratique lui-même celui d’écrire, et semble au mieux refléter une conception de l’art très étroite. Tout artefact, aussi humble soit-il, n’est-il pas le produit d’une fabrication, et dès lors tout artiste, à un degré ou un moment donné, n’est-il pas un artisan ?
On peine à saisir où résiderait la désillusion ou la compromission.
Plus saugrenue encore est l’idée qu’on serait d’autant plus artiste qu’on serait moins responsable ou raisonnable. Même les clowns, aussi maladroits et sots qu’ils paraissent, ne sont pas déraisonnables au point de se mettre en danger. Aucun cracheur de feu ne serait assez irresponsable pour brûler son public au nom de son intégrité artistique. Appliquée aux architectes, une telle idée devient absurde, à moins – ce qui serait regrettable – que l’auteur n’ait confondu le propos des édifices, qui peut être aussi lyrique qu’on le souhaite, avec leur production, qui, n’en déplaise, ne peut enfreindre ni les lois physiques, ni les lois humaines.
Une telle confusion laisse d’autant plus perplexe que l’auteur parle de l’architecture comme du « premier des arts », se plaçant – accidentellement ? – dans la lignée d’un Hegel pourtant très clair à ce sujet*.
L’architecte serait par ailleurs un « tampon entre le peuple et les gouvernements politiques ». Outre le fait qu’on voit mal comment un gouvernement pourrait ne pas être politique, l’image étonne par son caractère conflictuel. Après une pause consacrée à la publicité de son livre, l’auteur explique que, d’après la « brève analyse » qui s’y trouve, toute société serait composée de deux groupes, dont le premier subit plus de pouvoir qu’il n’en exerce, et le second en exerce plus qu’il n’en subit. « Le peuple », lit-on alors, « est classé dans la première catégorie », et les architectes, du fait qu’ils « exercent relativement peu de pouvoir ! », en seraient les alliés objectifs.
On sait gré à l’auteur de proposer une définition, bien que celle-ci n’exclue réellement du « peuple » que les tyrans. L’analyse – effectivement courte – qui en découle dit cependant peu de la nature et de la portée du pouvoir qu’il nous prête, ou plutôt en dit tout et son contraire. Ainsi l’architecte, ce « tampon », ce « claveau », cet « associé subalterne », aurait-il tout de même prise sur « la construction ou la révision de presque toutes les civilisations », car le « schéma immobilier » (sic) qu’il dessine y « esquisse la nature des rapports sociaux qui existeront ».
Il est à craindre que l’auteur n’ait pris l’effet pour la cause. Les « civilisations » s’élaborent d’elles-mêmes, et leurs édifices n’en sont pas les producteurs, mais les produits : c’est la monarchie qui est la condition d’existence de Versailles, non l’inverse ; ce n’est pas l’Élysée qui gouverne, mais son locataire. Sur ce point, l’auteur lira sans doute avec profit ce que Vitruve dit de l’ornement**, et
Alberti des compétences de l’architecte***.
Ces bases acquises, il pourra par exemple se plonger dans les travaux d’un Foucault. Quant à l’idée qu’on pourrait rêver l’architecte en réformateur des civilisations, il parcourra avec intérêt les projets du Corbusier et d’Albert Speer, au contact desquels on ne peut que lui souhaiter de trouver un semblant de nuance.
La dernière partie de l’article appelle peu de commentaires, et se résume à un laborieux salmigondis mêlant l’incapacité de l’architecture à être l’« exutoire des affres d’une vie », notre « singularité sans égale », l’« exil de la matérialité », l’« informatisation de la société », ainsi que l’idée que l’auteur se fait d’un « État fort ». Toutes choses qui trouveraient une bien meilleure tribune au Café du Commerce.
En somme, j’ai bien peur qu’il faille plus que de l’aplomb pour parler d’architecture, et pour en parler en philosophe mieux qu’une opinion. J’invite donc l’auteur, si du moins notre métier l’intéresse autant qu’il le dit, à essayer d’en apprendre quelque chose. Je lui en recommande en tout cas l’élémentaire politesse.
Guillaume Rangheard
Architecte D.E.
Doctorant au LESA (EA 3274)
* Cf. G. W. F. Hegel, Esthétique, section 3, ch. 1 et suiv
** Cf. Vitruve, De architectura, I, 1, 5-6.
*** Cf. L. B. Alberti, De re aedificatoria, Prologue