
Le gouvernement afghan a effectué, sur la base du rapport de JICA (Japan International Cooperation Agency), une consultation internationale pour la conception de la nouvelle ville de Kaboul. Architecture-Studio, lauréate de l’appel d’offres, a achevé, en novembre 2007, la première phase d’étude et définit les orientations, stratégies, moyens et formes de la future ville nouvelle. Sur le site de Deh Sabz (40.000 hectares), à 10 km au nord de la ville historique, le projet doit permettre le développement d’une ville pouvant accueillir jusqu’à 3 millions d’habitants à terme. Présentation.
L’histoire actuelle de l’Afghanistan est pour le moins tourmentée. Depuis l’invasion russe en 1989, 50% de la population a été déplacée et Kaboul, qui ne comptait alors que 700.000 habitants, avec un plan d’urbanisme adapté à cette échelle, en compte aujourd’hui 3,5 millions dont 80% vivent dans de l’habitat informel ou peu organisé. La ville est sclérosée, manque d’équipements et de réseaux vitaux comme l’électricité ou la distribution d’eau potable, et «je ne parle pas de l’accès à l’éducation», précise Laurent-Marc Fisher.
Il est donc matériellement compliqué d’y effectuer des travaux, sans même parler des difficultés juridiques, les Talibans ayant brûlé les registres du cadastre. L’idée d’une ville nouvelle, même si dans un deuxième temps la rénovation du centre-ville de Kaboul est prévue, s’imposait donc ; dans le cadre d’un projet urbain «où la préservation des ressources naturelles, l’alimentation en eau potable et en énergie comme l’accès à l’éducation et à l’emploi, font l’objet d’une proposition urbaine globale et coordonnée», précise Architecture-Studio.

Cette ville nouvelle aura vocation à accueillir ainsi les réfugiés et assurer aux Kaboulis l’accès aux structures sanitaires et sociales qui leur font défaut mais pas seulement. L’Afghanistan entend, un jour, promouvoir son rôle géostratégique entre le Pakistan, la Chine et l’Iran. Et Deh Sabz, en proposant des équipements structurants indispensables pour son développement économique, se veut aussi un moyen d’accueillir, de retenir et former les nouvelles élites.
Financée par la vente des terrains publics, par des investissements privés et l’aide internationale, la construction de la nouvelle ville devrait assurer la création de près de deux millions d’emplois et fournir, à terme, des rentrées fiscales conséquentes. «Le projet définit les logiques spatiales d’organisation des différents usages et densités : logements, activités, équipements publics, voiries, parcs et espaces agricoles», explique Laurent-Marc Fisher.

Le site choisi est un endroit de 400 km², «vide et plat», aride, sans eau ni énergie, et donc sans agriculture et habitations. Pourtant, assure Architecture Studio, le scénario proposé permet de couvrir 90 % des besoins de la nouvelle ville en énergies «exemptes d’émission de CO2», grâce au recours aux énergies renouvelables et à l’optimisation des ressources naturelles. Une vaste étude tend à démontrer que la ville, qui doit compter d’ici 2030 trois millions d’habitants ne manquera pas d’eau. L’équipe a donc imaginé des « potentiels forts » pour favorisé l’économie de cette nouvelle ville, dont l’agriculture et la culture à valeur ajoutée peuvent servir de moteur de développement.
Une véritable programmation urbaine

Le programme urbain est organisé de façon thématique : habitat, activités économiques, équipements collectifs, sachant qu’ont été relevés des principes généraux transversaux :
– mixité des fonctions habitat / activités économiques (sous toutes leurs formes)/ équipements collectifs, évitant le zoning monofonctionnel, répondant à la diversité des impératifs de développement durable en matière d’organisation sociale, d’économie d’énergies et du foncier
– souci de préserver la souplesse et la flexibilité des utilisations du sol traduit par le principe des réserves foncières qui devra se retrouver dans l’élaboration des documents d’urbanisme.
Il est décliné en fonction des différentes échelles urbaines qui distingue 5 niveaux : l’échelle de la ville toute entière, celle du district (autour de 80 000 habitants), le sous district (autour de 40.000 habitants), l’échelle dite intermédiaire («neighbourhood»), de l’ordre de 17 à 20.000 habitants), l’échelle de la proximité, le quartier autour de 5 000 habitants.
Caractéristiques majeures

– Habitat – La recherche de la diversité pour éviter toute «ghettoïsation» de nature ethnique ou de sélection économique, et la recherche de la préservation des modes d’habitat correspondant aux pratiques culturelles. Ceci se traduit par des propositions de répartition des typologies d’habitat à chaque échelle urbaine, au regard des choix de densité retenus par le projet urbain.
– Activités économiques – la recherche de la mixité en termes de diversification des activités économiques, laissant une large place à l’agriculture (cultures, maraîchages, arboriculture), cherchant à préserver les structures sociales (en matière de commerce et artisanat en tout particulier) tout en favorisant l’accès à une économie moderne et internationale.
– Equipements collectifs : les propositions sont faites sur la base de grilles d’équipements, qui se déclinent par domaine (éducation, santé, sport, culture, cultuel, administratif…) à chaque échelle urbaine.
Principes généraux : une politique de réserves d’emprises systématiques pour faire face aux incertitudes de la programmation ainsi qu’aux mutations inévitables dans le temps ; des réserves pour la réalisation d’équipements privés ; des équipements conçus en terme de réseau, incluant ceux de la ville ancienne.
Axes forts :
– L’éducation, un des principaux enjeux du Millenium est à la base de la définition des échelles d’urbanisation.
– L’amélioration du système de santé et la lutte contre la mortalité infantile et maternelle est également un des objectifs majeurs du Millenium, elle s’accompagne de l’amélioration de la condition des Femmes.
– L’échelle de base s’organise autour d’un « pôle de vie » associant écoles, centres de soins, locaux d’activités et de rencontre pour les femmes.
– A l’échelle de la ville, la création de trois pôles : un pôle santé autour de l’université et du grand hôpital, un pôle religieux, un pôle culturel
– Les institutions administratives et de gouvernance marquées par la création de la métropole associant New Deh Sabz city et Kaboul.
Un scénario urbain cohérent

Cohérent, le projet urbain de Deh Sabz est défini par des choix forts et des principes clairs. Sa forme, proche d’un logotype, est facilement reconnaissable et tient lieu de signature à la ville. Cette cohérence n’empêche pas pour autant une multiplicité de scenarii, conférant à la nouvelle ville une certaine flexibilité.
Un ensemble urbain poly-centré : du point de vue de sa forme urbaine, la nouvelle ville apparaît comme le trait d’union entre les modèles urbains occidentaux et orientaux. Deh Sabz offre plusieurs types d’espaces végétalisés : ceinture verte, ravines réaménagées, parc central, jardins privés. Elle est structurée par l’eau, grâce aux ravines aménagées qui absorbent les précipitations et les eaux de ruissellement.
Une ville organisée : la ville est découpée en districts. Ces derniers peuvent rassembler, selon leur spécificité, de 40.000 à 80.000 habitants. Chaque quartier dispose de bouquets de services publics de proximité, qui sont autant de petites centralités générant une sociabilité douce. Des zones de «frottements» entre quartiers favorisent une dynamique sociale mais également économique de la ville à toutes ses échelles. Les différentes communautés trouvent ainsi des espaces de cohésion et d’intimité dans la ville, tout en étant en relation les unes avec les autres.
Cette qualité urbaine est rendue possible grâce à une maîtrise de la densité. Celle-ci permet une bonne rentabilité écologique et économique (optimisation des réseaux divers, réduction de la consommation énergétique globale), et confère aux habitants un confort urbain doublé d’un sentiment de sécurité.
Un développement maîtrisé : Son organisation lui permet de conserver la maîtrise des espaces agricoles autour et à l’intérieur de la cité. A terme, Deh Sabz alternera zones denses et zones de faible densité. Localement, la densité pourra atteindre le niveau élevé de 20.000 hab/km² (l’équivalent de Paris). La densité globale du site se rapprochera de celle de Berlin, soit 11.000 hab/km². Parallèlement, plusieurs équipements d’envergure participent à la création de pôles d’intensités urbaines (stade, hôpital, pôle commercial, etc.)
La ville est un savant mélange de blocs ou d’îlots caractérisés par des activités dominantes et des typologies. Il ne s’agit pas pour autant de zones monofonctionnelles. Chaque bloc, quelle que soit sa dominante, accueillera ou sera en liaison directe avec d’autres types de fonctions.
L’aménagement et la construction des blocs, hors ceux qui accueillent des services publics, sont confiés à des partenaires privés. Ces derniers doivent respecter des règles simples liées à la constructibilité, la hauteur des édifices, au type d’occupation, ou encore aux normes environnementales. Ils auront cependant une marge de manœuvre assez grande.
La valorisation foncière des quartiers répond à leur localisation mais est aussi déterminée par les autorités publiques. Cette valorisation s’oppose à la rente foncière radioconcentrique de type européen (valorisation des zones centrales de la ville au détriment des zones périphériques) afin que la ville ne se délite pas progressivement.
Des orientations pour une ville durable

Ainsi, la gestion intégrale du cycle de l’eau et le système original de phyto-régénération de la ressource intégré à la ville devraient-ils permettre à Deh Sabz, au final, de consommer deux fois moins d’eau qu’une grande métropole occidentale, tout en ayant des consommations par habitant proche de celles que l’on connaît en occident.
Les ravines lui permettent de disposer d’un apport régulier en eau, cette dernière étant traitée au moyen d’un système de phyto-épuration. Deh Sabz produit aussi de l’énergie verte, grâce à une centrale solaire et des champs photovoltaïques logés dans le parc central, et à des éoliennes. A terme, la construction d’un barrage au Nord de la région permettra à l’agglomération d’être indépendante énergiquement.
La production d’énergies renouvelables (éolien, solaire, géothermie, combustion de déchets, hydraulique) sera pleinement efficace à partir de la deuxième phase de développement de la ville. Elle permettra à Deh Sabz de disposer très rapidement d’une énergie à 90 % renouvelable. Pour une ville de cette importance, cet aspect constituera une première mondiale.
Des déplacements pour la ville et d’abord pour ses habitants

Le parti pris est de développer une offre de modes de déplacement alternatifs au véhicule individuel motorisé suffisamment performants pour orienter dans le sens souhaité les comportements. Le projet répond aux besoins de déplacements par une offre adaptée aux caractéristiques de la population, faiblement équipée en automobile, et dont une grande partie dispose de revenus modestes.
Une priorité particulière est accordée aux transports en commun, pour lesquels des voies sont réservées afin d’en garantir l’efficacité. Ces transports sont assurés dans un premier temps par des lignes de bus, dont les principales, conçues pour un haut niveau de service seront à terme remplacées par des tramways. Le confort des piétons est assuré par l’aménagement de larges trottoirs.
L’utilisation du vélo est en outre encouragée par l’aménagement de « voies vertes », réservées aux déplacements non motorisés le long des ruisseaux.
La circulation de transit est reportée hors de l’aire résidentielle, sur une voie à grand gabarit, limitant ainsi les nuisances et assurant au transport de marchandises une meilleure efficacité.
La liaison avec les axes pénétrants dans la ville est gérée par des carrefours giratoires de grande dimension, beaucoup moins coûteux que des échangeurs dénivelés.
Pour la circulation automobile, les liaisons avec la ville actuelle restent limitées aux voies existantes, qui sont toutefois requalifiées. Le tunnel créé entre l’actuel Kaboul et la ville nouvelle est réservé aux transports en commun, aux taxis et aux services publics (d’urgence notamment).
Recyclage de l’eau : optimiser la ressource pour améliorer le cadre de vie
Le premier objectif est de prévenir les risques d’inondation, lors de la fonte des neiges, lors des gros orages. Inondations destructrices, présentant des risques sanitaires, plus encore en milieu urbain. En créant des rétentions temporaires et permanentes, il sera possible d’éviter les inondations non maîtrisées et de disposer d’une ressource en eau complémentaire.
Pour prévenir les risques naturels d’inondation, le principe adopté consiste à ne pas s’opposer à la nature, mais à la respecter. Le réseau hydrographique naturel, constitué de ravines, est ainsi conservé. Ces ravines se voient aménagées en espaces verts, espaces d’agrément accessibles au public, capables néanmoins de contenir quelques jours les eaux excédentaires, évitant que l’eau ne vienne noyer les secteurs bâtis. Ces eaux excédentaires après avoir franchi ces micro-barrages successifs, iront rejoindre le vaste plan d’eau central, réservoir de la ville.
En recyclant les eaux pluviales (30 %) et les eaux usées (50 %), on disposera alors des volumes nécessaires pour assurer l’irrigation des espaces agricoles en périphérie et au sein de la ville, permettre le nettoyage des espaces publics, créer, arroser et irriguer des espaces végétalisés de qualité, prévenir les incendies.
Les ravines collectent et filtrent l’ensemble des eaux pluviales, avant de les conduire dans le plan d’eau réservoir. Les eaux usées s’écoulent en canalisation jusqu’aux stations d’épuration. Après traitement, elles rejoignent également le plan d’eau réservoir. Celui-ci alimente un réseau qui redistribue cette eau brute à travers la ville et sa périphérie pour les usages non domestiques. Après un second usage, une grande part de cette eau se verra infiltrée dans le sol et ira alimenter la nappe. C’est l’organisation même de la ville qui participe de la prolongation du cycle de l’eau.
Un enjeu majeur : Alimenter en eau potable le grand Kaboul

Seules les eaux de fontes de neige et de glace en provenance de haute altitude sont susceptibles de produire les importantes quantités d’eau nécessaires aux besoins domestiques, industriels et agricoles d’une agglomération qui pourrait atteindre 6 à 7 millions d’habitants. Le prélèvement de l’eau à une plus haute altitude dans les vallées du Panjshir et de son affluent le Ghorban est sur le long terme une solution plus adaptée du fait des moindres besoins en énergie.
La répartition très inégale du débit de ces rivières tout au long de l’année limitera à terme le développement de la ville nouvelle si un barrage régulateur, par ailleurs source d’énergie, n’est pas construit à l’horizon d’une dizaine à une quinzaine d’années.
A l’issue de cette conception préliminaire, un ensemble d’études complémentaires reste à mener dans le cadre d’engagements internationaux pour que la ville puisse voir le jour dans les cinq ans à venir.
Architecture-Studio
*L’équipe du projet, outre Architecture-Studio, est composée de Franor Conseil, Partenaires Développement (Setec), Composante Urbaine, Eaux de Paris et Deerns (Pays-Bas) s’est alliée, entre autres, les compétences du Certu, d’Urbanistes du Monde et d’ethnologues suisses, Pierre et Micheline Centlivres.
Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 5 mars 2008