
Ceci n’est pas une fiction. C’est la raison pour laquelle nous avons protégé, réduit à son initiale, le nom de Mr. B. Ses parents, ses enfants, ses amis et ses proches ne seront ainsi pas traumatisés. La séquence suivante intervient alors que l’aube d’un nouveau millénaire, le 3e, est déjà levée depuis plus d’une décade.
«Oui, bonjour, je suis architecte». L’homme de l’art, au fait des nouvelles technologies, est en train de discuter au téléphone – le téléphone fixe de l’agence – avec un maître d’ouvrage dans le cadre d’un concours. Soudain, la ligne coupe, un tunnel sans doute. Longues minutes de stress. Le rappel est difficile.
Merde, merde, merde.
Un chef de projets, dans la même agence, au téléphone. «Oui, bonjour, je suis le chef du projet des 80 logements…». L’homme de l’art, au fait des nouvelles technologies, est en train de discuter au téléphone – le téléphone fixe de l’agence – avec l’entreprise générale, filiale sans doute d’un grand groupe. Soudain, un tunnel. Clic. Il n’y a même plus de tonalité. Des heures durant.
Merde, merde, merde.
Dans la même agence, la responsable com’. «Oui bonjour, je souhaite réserver 40 places dans le cadre d’un voyage de presse». Elle est au fait des nouvelles technologies et enfin – après de longues minutes d’attente payantes – en train de discuter au téléphone – le téléphone fixe de l’agence – des conditions de voyage des honorables correspondants de l’agence. BAM, un tunnel ! Non seulement il n’y a plus de tonalité, mais il n’y a même plus Internet, des jours durant.
Merde, merde, merde.
Voilà qu’il devient compliqué de faire du business, fut-il d’architecture.
Surtout que les tunnels intempestifs, ça commence à faire des mois que ça dure.
3615 Mr. B.
«Allo j’écoute».
«Alors voilà», explique la responsable com’. «Ca devient impossible».
«Pas de problème», assure immédiatement la porte-parole de Mr. B. «Voyons». La responsable com’ de l’agence d’architecture peut entendre le tchickachick tchickachick des touches de l’ordinateur de sa correspondante chez Mr. B. mais avant même qu’elle ait fini son exposé, clic ! Ligne coupée. Envie de pleurer dans le tunnel…
3615 Mr. B.
«Allo j’écoute».
Il y a cinq minutes, c’était une femme. Là, c’est un homme.
La responsable com’ réitère ses doléances.
«Pas de problème, je vois qu’il y a un manque de puissance sur votre ligne. Je fais un ticket, ce sera réglé demain 15h. Puis-je faire quelque chose d’autre pour vous ?».
Mr. B. est trop bon
Quatre jours plus tard, un chef de projets excédé. Certes, il a un portable perso et le professionnel responsable est disponible s’il se passe quoique ce soit sur le chantier. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il doive utiliser son téléphone perso pendant deux heures avec la Suisse dans le cadre d’une réunion de projet parce que le téléphone fixe dans la salle de réunion de l’agence ne fonctionne pas. Et si madame appelle pendant ce temps sur son numéro perso pour une urgence ?
3615 Mr. B.
«Allo j’écoute».
«Ecoutez, ce n’est plus possible, nous sommes une agence de professionnels. Nous devons avoir un numéro d’agence, plusieurs même, qui fonctionnent parfaitement».
Tchickachick, tchickachick… «OK, pas de problème, j’ai trouvé. Il y a trop de puissance sur votre ligne. Je fais un ticket, ce sera réglé demain 15h. Puis-je faire quelque chose d’autre pour vous ?».
Mr. B. est affable.
Rappel : ceci n’est pas une fiction. La preuve, les conversations sont enregistrées.
Des jours plus tard, le patron de l’agence, excédé : 3615 Mr. B.
«Allo j’écoute».
«Ecoutez, ce n’est plus possible, nous avons déjà appelé mille fois, le téléphone coupe tout le temps, on n’a plus de tonalité pendant des jours, j’ai 15 personnes qui bossent et qui ont besoin du téléphone à toute heure du jour et de la nuit. Nous travaillons en Suisse, au Mexique et à Hong Kong, nous avons un contrat avec Mr. B., ça ne peut plus durer, il faut nous régler ça, tout de suite ou nous changeons de crèmerie».
«Votre numéro de dossier ?».
Tchickachick, tchickachick. «OK, pas de problème, je vois en effet que vous avez déjà appelé».
«Très bien, pas de problème. Un technicien va passer demain 15h. Puis-je faire quelque chose d’autre pour vous ?».
Vraiment, c’est Mr. B. qui remercie de l’appel.
En effet, deux jours plus tard, un technicien. Lequel sait déjà avant de venir qu’il va chez des chieurs, des architectes, qui n’arrêtent pas d’appeler et de se plaindre. Après inspection des lieux, il constate que Mr. B. n’y est pour rien. C’est à cause de Mr. FT. «Au revoir m’ssieurs dames».
Alors FT calls home.
Et trois jours plus tard, en effet, le tech’ de Mr. FT. est sur place, bon pied bon oeil. D’ailleurs, pour lui, tout va bien. «Au revoir m’ssieurs dames».
Quelques jours encore et un architecte apoplectique : 3615 Mr. B.
«Allo j’écoute».
«Mais enfin, ce n’est pas possible ! Cela fait des semaines que le téléphone ne marche pas».
«Pas de problème», assure Mr. B. par la voix de son employé(e). «D’ailleurs», ajoute-t-elle, connivente, «vous n’avez pas à vous plaindre, nous avons des clients qui sont trois mois sans Internet».
…
«Mais enfin, si, en 2013, vous avez des clients trois mois sans Internet, changez de métier», éructe l’homme de l’art. Et juste quand il peut enfin dire tout ce qu’il a sur le coeur… Clic ! Plus de tonalité, pour des semaines.
Les menaces sont vaines et chacun en France doit faire avec la dégénérescence programmée des systèmes en guise de politique industrielle. Comme pour les grille-pains. D’ailleurs, Mr. B., tout comme Mr. F. et Mr. O. et Mr. S…, se fout comme de sa première ampoule qu’il ou elle de ses employé(e)s et client(e)s ne soit plus con(nivente) en sortant qu’il(elle) ne l’était en signant son contrat d’embauche ou son contrat tout court. D’ailleurs, Mr. B. et consorts ont déposé brevets sur les écrans de fumée. Des vertus du télégraphe…
«Allo j’écoute».
Tiens, Mr. B. fait de la pub à la télé et sur Internet en ce moment et promeut son offre ‘Pro’. Un an gratuit propose-t-il même.
De fait, à ce tarif, c’est la moindre des élégances.
Mr. B. est trop bon.
Christophe Leray
Cet article est paru en première publication sur Le Courrier de l’Architecte le 6 février 2013