
Les architectes Florent et Eileen Lesaulnier sont des funambules dans le sens qu’ils aiment l’équilibre sur le fil tendu entre ancien et contemporain. Si la rénovation de l’ancien n’est pas leur seul centre d’intérêt, ils y prennent un plaisir non dissimulé – comme ici dans cet immeuble du XVIIe – malgré les contraintes inhérentes à ce type de projet. Découverte.
Rénover un appartement dans le Marais, à Paris, dans un immeuble du XVIIe siècle, est en soi une aventure. Pas étonnant donc que la visite avec les architectes Florent et Eileen Lesaulnier de leur dernière réhabilitation se traduise par une succession d’anecdotes. Et que ce soit de cette somme d’histoires, croustillantes pour la plupart mais toutes significatives, qu’émerge un projet d’une intrigante sensibilité tant, ici, ils sont parvenus à trouver le fragile équilibre entre ancien et contemporain, respect de l’histoire du lieu et poursuite de leur propre pratique.
«Une histoire rigolote». Nous sommes encore sur le trottoir de l’autre côté d’une rue étroite typique du Marais, à un jet de pierre de l’hôtel de Ville dans le Ie arrondissement de Paris. L’immeuble de l’appartement que nous nous apprêtons à visiter est large de six mètres à peine, coincé entre deux bâtiments plus hauts et plus larges. La façade est immaculée, comme si le ravalement avait été fait hier. Florent raconte que lorsqu’ils sont venus découvrir le site, la copropriété finissait d’achever la restauration complète des espaces communs. L’escalier entièrement rénové – et dans ce type de bâtiment, c’est de la dentelle – venait, notamment, d’être livré. Puis une voiture a explosé juste devant l’entrée. Le feu s’est engouffré dans la cage d’escalier avec une intensité telle que des poutres en furent «contorsionnées».
Ce qui est rigolo est que, des mois plus tard, le jour même quand Florent et Eileen se font livrer la cuisine, un échafaudage a été installé la veille pour ravaler la façade noircie. Impossible désormais de passer par la fenêtre. La cuisine sera donc livrée au troisième étage par l’escalier. Florent et Eileen ont compati sur le sort des livreurs. Eux-mêmes n’étaient pas au mieux : ils venaient d’obtenir l’autorisation de la copropriété de supprimer des murs porteurs et «tout crame». Jusqu’à la fin du chantier, ils auront donc à faire avec une copropriété inquiète et nerveuse. Il y a de quoi.

«Un accouchement difficile». Florent et Eileen Lesaulnier avaient au départ été missionnés pour un «rafraîchissement» de l’appartement. Il s’agissait d’une commande directe de l’un des employés d’un ancien maître d’ouvrage pour lequel ils avaient restructuré un espace de bureaux existant dans un très mauvais état tout en s’inscrivant dans «une enveloppe respectant l’histoire du lieu car le bâtiment est classé puisque Tolstoï y a vécu». Visiblement, leur travail avait impressionné. Déjà, pourrait-on dire, mais on s’apercevra vite que là – un travail contemporain dans des lieux anciens – réside l’une de leur passion.
Sauf, qu’en l’occurrence, ici dans le Marais, au fur et à mesure qu’ils avancent, ils reculent. «Dès qu’on ouvrait un truc, il y avait des vices cachés,» souligne Florent. Notez le pluriel… L’appartement existant est constitué de petites pièces fermées, dont une buanderie. «On avait du mal à lire l’espace,» disent-ils. Bientôt, en raison qui plus est de l’étroitesse du plateau, l’évidence s’impose, il n’y a qu’un seul moyen de réaliser le programme : «on pète tout et on fait un loft». «Il a fallu du temps pour que le maître d’ouvrage s’adapte à l’idée,» soupire Eileen. En conséquence, le budget est venu «au fur et à mesure,» soupire Florent. Bref le rafraîchissement est devenu une rénovation complète. Seule contrainte imposée au final par le propriétaire, qu’il y ait une toilette en bas (il s’agit d’un duplex, avec la chambre à l’étage au-dessus). Facile à dire…

«Une construction étonnante». La démolition commence et, à leur grande surprise, les architectes découvrent que l’immeuble est construit selon le système du poteau-poutre. Des poteaux en bois qui portent des poutres en bois qui portent d’autres poutres en bois qui portent des planchers. «Tout l’immeuble repose sur ce système constructif étonnant ; je pense qu’il s’agit du travail de charpentiers de marine,» propose Florent. Les murs ne sont donc en réalité que «du remplissage».
Alors quand il a fallu gérer et déplacer les descentes de fluide, les architectes ont pensé s’incruster dans le mur. Arrivé chez le voisin (véridique), et après moult excuses, il a fallu s’organiser autrement. Comme il a fallu oublier un nouvel escalier en béton : trop lourd. L’escalier sera donc suspendu.
«Douloureux pour tous ceux qui ont bossé ici». Nous venons d’évoquer le casse-tête du plombier. Celui du phasage n’en fut pas moins compliqué. «Ce fut une aventure avec la plupart des hommes ayant travaillé ici,» souligne Florent Lesaulnier. Réparer le parquet d’origine ? «Il ne reste pratiquement plus rien, on ne peut plus le poncer,» s’amuse Eileen. La cheminée ? Evidemment que le conduit de cheminée original était inopérant mais la cheminée, d’origine, ne pouvait recevoir un insert de catalogue. «Le serrurier a dû le construire sur mesure,» racontent les architectes. Symbole : tout dans ce projet est au centimètre près. Le système électrique (dont un sound system dans tout l’appartement) ? Pas question évidemment de baguettes en PVC. «Heureusement, l’électricien adore les problèmes et les résoudre,» notent les architectes, admiratifs. De fait, c’est bluffant. Re-poncer puis re-teindre les poutres ? «Ce fut douloureux,» convient Florent. La peinture ? «Le peintre est médaille d’or en Belgique,» assure Eileen. Il a fallu aussi poser du grès cérame dans la cuisine et la chambre, là où le parquet était irrécupérable, fabriquer de toute pièce une salle de bains, des placards, etc.

«Nous sommes très à l’écoute des artisans et des choix déterminants ont été faits par eux,» reconnaissent bien volontiers Florent et Eileen Lesaulnier. Ces artisans-là ne courent pas les rues. Florent, qui fut conducteur de travaux dans une entreprise du BTP quelques années en parallèle à son activité d’architecte, sait inspirer le respect et respecter en retour. Ce qui compte quand il faut expliquer à la voisine pourquoi d’aucuns arrivent soudain dans son salon à travers le mur.
«Un équilibre fragile». Tout aménagement réussi entre le (très) ancien et le (très) contemporain repose sur un équilibre fragile. «L’un ne doit pas dominer l’autre,» assure Eileen. Elle est architecte canadienne portée sur le design, il est architecte français et, à ce titre et par choix, artisan lui-même. Ils ont gardé les défauts des murs, pas droits évidemment, tant pour conserver à cet appartement son charme que pour ne pas faire perdre des m² au maître d’ouvrage. Ils ont révélé chaque détail ancien existant mais installé une hotte de cuisine aux variations de couleur. La salle de bains est moderne et parfaitement équipée mais on y accède par un passage dérobé, «comme dans un château-fort». Maintenant, ils aimeraient bien convaincre la copropriété de les laisser installer un petit balcon dans la cuisine pour ouvrir encore plus l’espace sur la cour intérieure. Ce n’est pas gagné.
Dans cet aménagement tout en retenue, un canapé vert et un luminaire orange mettent en valeur et donnent du relief à la sobriété et la justesse de la rénovation. De fait, le maître d’ouvrage leur a, au final, également confié le mobilier.
Architecte, dans le Marais, c’est un métier…
Christophe Leray

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 22 avril 2009