
Si l’architecture est un reflet de la société dans laquelle elle est conçue, alors nul autre immeuble ne parle mieux de Chicago, son passé, son histoire et son futur, que le Malcolm X College. Construit par Gene Summers, qui fut chef de projet de Mies van der Rohe, ses sombres façades et son nom en lettres blanches sont un manifeste puissant et visionnaire.
Au tout début du XXe siècle, l’architecte Daniel Burnham définissait ainsi l’esprit (‘spirit’) de Chicago : «[Cet esprit] est opportuniste ; il attire les caractères sincères et généreux (…) et les pousse à atteindre des objectifs si élevés qu’on les croyait jusqu’alors impossible à atteindre».
Cette phrase est toujours d’actualité si l’on en juge par la carrière politique de Barack Obama, le premier président noir des Etats-Unis. Et ce n’est pas un hasard d’ailleurs si, lors de son discours ‘historique’ prononcé au Caire le 4 juin 2009, il a précisé avoir à Chicago «côtoyé de nombreuses personnes qui se retrouvaient dans la foi musulmane». Ce n’est pas un hasard non plus si Barack Obama a choisi, en 1985, de s’installer à Chicago et, bientôt, d’y débuter sa carrière politique. Un immeuble de Chicago résume à lui seul cette ambition : le Malcolm X Collège (MXC), lequel affiche sur sa page d’accueil une photo de… Barack Obama.
Situé sur Van Buren, à 19 blocks de Downtown, l’édifice tourne le dos à l’autoroute I290 qui mène du centre ville vers les banlieues chic de l’ouest, dont Oak Park est la plus connue en France pour la présence de maisons de Franck Lloyd Wright. Pourtant, c’est sur cette façade arrière, visible seulement de l’autoroute et du Cook County Hospital (l’hôpital d’Urgences) qui lui fait face, que son nom, en immenses lettres blanches majuscules sur le fond noir, s’impose avec le plus de signification. Il est à lui seul une déclaration-manifeste à destination de la population blanche qui se rend chaque jour en centre-ville et en repart. Et ce message, en 1975, date de sa construction, n’avait rien de rassurant pour la population concernée. Le message fut reçu pourtant.

Malcolm X College est l’un des sept ‘City colleges of Chicago’ dont la mission est, en résumé, de permettre à de jeunes adultes ayant échoué au lycée ou à des émigrants adultes de reprendre des études et préparer l’entrée dans une université. Au début des années 70, l’un de ces collèges doit quitter ‘downtown’ et un nouveau site est choisi, dans un quartier noir. La conception en est confiée à l’architecte Gene Summers qui, bien que Texan et ingénieur d’origine (il a d’abord étudié à Texas A&M avant de rejoindre le Illinois Institut of Technology), fut pendant 16 ans chef de projet chez Mies van der Rohe. C’est à lui que les critiques américains attribuent la faculté de transformer la vision de Mies en ouvrages construits. Surtout, à la mort du maître, il devient partenaire de Charles Murphy dont l’agence a signé la plupart des tours noires de Chicago (à part le Hancock et la Sears Tower de SOM), le plus souvent d’ailleurs indûment attribuées à Mies lui-même (lire à ce sujet notre article Le Richard J. Daley Center, Chicago, USA). C’est Gene Summers qui, en 1970, venait de livrer le McCormick Place convention center au sud du Loop et au bord du lac Michigan, un ouvrage largement acclamé.
Quelques mots sur Malcolm X (Malcolm Little, né le 19 mai 1925, également connu sous le nom de El-Hajj Malek El-Shabazz). Son combat et son destin sont, dans les années 60, devenu l’un des symboles de l’injustice endurée par les noirs américains – quatre de ses oncles furent assassinés par des blancs, dont un fût lynché, puis son père fût assassiné et lui-même le fût enfin le 21 février 1965, sa mort étant d’ailleurs liée, après avoir reçu 16 balles de revolver et une cartouche de fusil, au refus de la police qu’il soit hospitalisé. C’est en prison qu’il découvre l’Islam avant de devenir l’un des deux leaders de Nation of Islam, un groupuscule radical né à Chicago qu’il transforme en vaste mouvement national de lutte contre l’hégémonie du pouvoir blanc. Louis Farrakhan, futur (et actuel) leader de la Nation of Islam et lui aussi établi à Chicago, sera soupçonné d’avoir commandité le meurtre de Malcolm X.
Directeur de 1985 à 1988 du ‘Developing Communities Project’ dans le sud noir de Chicago, Barack Obama, bien que chrétien, ne pouvait donc pas ne pas rencontrer des membres de la Nation of Islam. D’ailleurs, amateur de basket, le président américain est sans doute fan de Karim Abdul-Jabbar, l’ancienne star des Lakers de Los Angeles, et, sans doute, admirateur de Mohamed Ali. Toujours est-il qu’en 1975, le nom de Malcolm X n’était pas en odeur de sainteté, même dix ans après sa mort, y compris parmi une grande partie de la population noire américaine, beaucoup plus modérée et plus à l’aise avec le discours de Martin Luther King.

C’est le puissant maire, blanc, de l’époque, Richard J. Daley*, qui a imposé le nom du nouveau collège. Il savait, dans une ville alors connue comme la plus ‘ségréguée’ (séparation des ‘races’) du pays**, que la population noire majoritairement démocrate de Chicago était extrêmement politisée, la Nation of Islam en étant la parfaite illustration. Or, de part la composition démographique de la ville – un tiers ‘caucasien’, un tiers ‘afro-américain’, un tiers ‘hispanic’ – il ne pouvait se passer de cet électorat, même si lui-même, et son fils le maire actuel, ont été élevés dans la maison de famille à Bridgeport, un quartier irlandais enclavé parmi les immenses ghettos et quartiers noirs qui n’avaient rien à envier à l’Apartheid sud-africain (aujourd’hui encore d’ailleurs, les ‘étrangers’ ne sont pas les bienvenus à Bridgeport).
Bref proposer le nom de Malcolm X College était un symbole politique fort propre à calmer les velléités de révolte de tous les Bigger Thomas** de quartiers black en pleine effervescence – Kennedy assassiné en 63, Malcolm X en 65, Martin Luther King en 68 – ainsi qu’une indication des rapports de force au sein de la communauté noire de Chicago. S’il y a de nombreux Martin Luther King Colleges aux Etats-Unis, il n’y a qu’un seul Malcolm X College. Qui plus est, le maire eut l’habileté de mettre en exergue une partie plus consensuelle du système de pensée prôné par l’activiste qui, s’il menaçait d’être «forcé d’employer le vote ou la balle» insistait cependant que «sans éducation, on ne va nulle part dans ce monde».

Gene Summers savait déjà que le nom de Malcolm X college avait été retenu, et pourquoi, quand il reçut la commande. Qui plus est, l’architecte avait à l’époque déjà quitté Chicago pour devenir promoteur en Californie (Il vivra d’ailleurs plus tard plusieurs années en… France, après avoir construit notamment à Cuba). C’est donc en connaissance de cause que l’architecte a accepté le projet et il est permis de supposer qu’il adhérait, au moins en partie, au message politique. Bref, si les mêmes techniques constructives (ossature métallique) et matériaux (verre noir) furent utilisés pour McCormick et Malcolm X College, deux édifices tout en longueur, le premier rend hommage au développement financier et architectural de la ville tandis que le second, avec cette architecture qui n’est autre qu’une tour couchée et pendant horizontal des symboles verticaux du pouvoir de downtown, offre un raccourci saisissant du contexte politique dans lequel il est conçu.
Un tel symbole – et à Chicago, l’architecture est symbole – a permis aux communautés noires de la ville de se structurer politiquement comme nulle part ailleurs aux Etats-Unis. Maynard Jackson, élu en 1974 à Atlanta, fut certes le premier maire noir d’une grande ville américaine mais parce que la majorité des électeurs était noirs. En revanche, quand Harold Washington fut élu maire de Chicago en 1983, sa base électorale ne constituait qu’un tiers de l’électorat. Si lors de sa première élection, il a profité des divisions de la communauté blanche, qui présentait deux candidats, sa réélection, en 1987, ne fut acquise qu’avec un appoint non négligeable de voix ‘blanches’. Cette élection, bien plus que la première, a créé une onde de choc aux Etats-Unis***.
Harold Washington n’était que le premier d’une longue lignée de politiciens noirs d’envergure issus du South Side ou West Side de Chicago. Citons encore Jesse Jackson, né en Caroline du sud mais ayant fait carrière à Chicago et premier candidat noir à l’élection présidentielle, dont le fils est élu démocrate au Congrès. Et encore Carol Moseley Brown, première femme noire à être élue au Sénat américain, ancienne ambassadeur des Etats-Unis et première femme noire à s’engager dans la course à l’investiture pour l’élection présidentielle en 2004. C’est, cette année là, durant la convention d’investiture démocrate que Barack Obama prononça un discours, lui aussi historique, qui en fit instantanément l’un des démocrates les plus influents du pays. Vous connaissez la suite.
Barack Obama ne sort pas de nulle part, loin de là. Et ce n’est que justice que l’un des ses premiers actes, en tant que président élu, fut d’assister à une remise de diplômes au Malcolm X College. Et sans doute se reconnaissait-il alors dans cette phrase de Malcolm X : «L’éducation est le passeport pour le futur, car demain appartient à ceux qui s’y préparent aujourd’hui».

Epilogue : La démographie de Chicago est en train de changer. D’ici 2030, la majorité des habitants seront ‘hispanics’ tandis que les quartiers mexicains, porto ricains, etc. se développent dans les quartiers du West Side traditionnellement noirs. Le Malcolm X College sera alors, selon toute probabilité, dans un quartier mexicain. Souhaitons que le nom demeure. A noter enfin que l’un des sept ‘city collèges’ se nomme Richard J. Daley College, un autre Harold Washington College.
Christophe Leray
*Richard J. Daley fut maire démocrate de Chicago de 1955 à 1976. Il est le père du maire actuel Richard M. Daley, élu en 1989 et depuis cinq fois réélu (un mandat dure quatre ans).
**A ce sujet, lire et relire Native Son, de Richard Wright
*** Harold Washington devait hélas mourir d’une crise cardiaque quelques mois à peine après sa réélection.
Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 juin 2009