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Accueil > Architectes > Rencontres > Les Bons-Enfants – Trois bâtiments en quête d’auteur

Les Bons-Enfants – Trois bâtiments en quête d’auteur

20 octobre 2026

Les Bons-Enfants, Francis Soler (2005)
@Georges Fessy

Les journées de l’Architecture se sont déroulées du jeudi 15 au dimanche 18 octobre 2026. À l’heure où l’architecture peine à trouver sa place au sein du ministère de la Culture, elles furent l’occasion d’une conférence de Francis Soler au sein des Bons-Enfants, un bâtiment qui n’aura jamais fini d’intriguer. Rencontre.

Étonnant mélange d’un vocabulaire Second Empire tardif – chiens-assis obstinés qui continuent de raconter l’histoire des anciens combles habités, des lucarnes, des toitures à fortes pentes et – d’une enveloppe contemporaine mais néanmoins énigmatique, le bâtiment des Bons-Enfants a fêté ses 22 printemps au service du ministère de la Culture.

L’État n’a pas acquis cet ensemble pour le ministère de la Culture. Il en disposait déjà à travers le ministère des Finances. C’est une opération de réaffectation du patrimoine immobilier de l’État, qui avait tenté de vendre le bâtiment Vaudoyer – mis aux enchères en 1992 – sans trouver preneur.

L’îlot actuel se compose ainsi de trois bâtiments ajoutés de façon anarchique au fil du temps et des besoins. C’est ce scénario pour le moins hétéroclite que trouvent les architectes lorsque le concours est lancé en 1994…

Bâtiment 1 : Vaudoyer 1919 rue St-Honoré (anciennes réserves des Grands Magasins du Louvre, acquis par le ministère des Finances en 1933), façades en pierre
Bâtiment 2 : extension par Lahalle en 1956 rue Montesquieu
Bâtiment 3 : Ceria- Coupel 1980 destiné aux services administratifs du ministère des Finances

Trois possibles s’offrent alors aux architectes :
1- Radical – : démolir et refaire
2- Consensuel : faire plaisir aux patrimoniaux, casser le bâtiment de Lahalle et doubler celui de Vaudoyer en le recopiant
3- Conserver le palimpseste et inventer une mémoire et un futur communs.

Trois bâtiments, trois écritures – 1920, 1950, 1980 – c’est le projet Soler, qui ne détruit rien ou presque, gagné en 1995.

Chroniques – Vous gagnez en 1995, pourtant le marché de maîtrise d’œuvre ne vous sera notifié qu’en novembre 1999. Le bâtiment sera inauguré en 2005… Mais que s’est-il donc passé entre 95 et 2000 ?

Francis Soler – Il ne s’est rien passé du tout, à part des études de définition parce qu’il n’y avait tout simplement pas de financement. C’était une époque où on lançait les concours sans avoir les financements. Je suis allé voir Philippe Douste-Blazy – le ministre de tutelle – pour lui poser la question : mais pourquoi lancer des concours s’il n’y a pas le financement ? Sa réponse avait été : si le bâtiment n’existe pas, vous n’avez aucune chance de le faire un jour. Il avait raison. La réponse m’avait surpris mais il disait juste : si la maquette n’existe pas, si le projet n’a pas une identité architecturale, une identité physique, constructive, il n’existe pas.

Vous parlez avec émotion de la fée Claudie. Qui est-elle et quel fut son rôle dans cette aventure ?

Claudie George-François est la personne sans laquelle ce projet n’aurait jamais eu lieu. Elle était agent de la Caisse des dépôts et conciliation déléguée auprès du secrétariat général de l’administration centrale. C’est elle qui s’est battue pour convaincre les décideurs de financer ce projet. En 2000 je reçois un coup de téléphone de Catherine Trautmann qui avait succédé à Douste-Blazy. Elle me dit ceci : « Nous pouvons lancer le projet, mais il y a deux conditions. La première c’est que cela se fasse en moins de cinq ans et la deuxième c’est qu’au lieu des 57 millions qui étaient prévus à l’origine, vous n’avez que 47 millions pour le faire ».

Le pari était lancé et on s’est mis au travail – deux ans d’études entre 2000 et 2002 – et on l’a inauguré en 2005, avec le sixième ministre de la Culture* que nous avions connu en dix ans. Catherine Trautmann finançait le projet grâce à son amitié avec Dominique Strauss-Kahn, ministre des Finances dans le gouvernement Jospin, parce que personne ne voulait financer ce projet. Entre-temps, le ministère des Finances était installé au Louvre, en attendant la construction en cours du ministère des Finances par Paul Chemetov et Borja Huidobro et avait fait de ce bâtiment la cantine de ses fonctionnaires.

Ce bâtiment était le regroupement des services généraux du ministère de la Culture. Claudie était persuadée qu’il fallait resserrer l’ensemble des agents du ministère et les réunir tous dans un même lieu au lieu d’être éparpillés dans Paris ; arrêter de louer des hôtels particuliers qui coûtaient très cher, arrêter le compliqué – simplifier… Cela a été un vrai combat parce qu’il fallait financer cette opération et donc convaincre le ministère des Finances de lancer cette opération pour regrouper l’ensemble des services. Ce fut assez complexe, surtout avec un bâtiment existant.

La culture, politiquement, ça ne comptait pas.

Revenons à cet emplacement historique. Claudie Georges-François disait de votre projet « la vie continue à l’îlot des Bons-Enfants avec ses différentes traces temporelles »

Le projet est fondé sur la coexistence de traces et sur la complicité des époques dans laquelle sont inscrits ces ouvrages.

Le bâtiment se situe sur l’ancienne section révolutionnaire de Paris de 1890. C’est un lieu révolutionnaire, c’est l’histoire de Paris, et il est aussi situé très près de la Bourse de Paris et de la Banque de France. Tout le système économique de l’époque commerciale et l’histoire de la révolution se croisent ici.

En arrivant de la place des Victoires au droit de l’angle des rues Croix-des-Petits-Champs et Montesquieu, en direction de la rue Saint-Honoré, le lieu surgit dans ses formes actuelles mais reliées par des interventions d’un autre temps qui offrent une nouvelle lecture avec une identité globale.

Vous ne vous contentez pas de conserver ces trois bâtiments. Vous démolissez certaines parties et vous en reconstruisez d’autres. Vous avez cette phrase : « Surtout, je voulais tuer l’ombre portée des bâtiments sur la cour… »

Il fallait d’abord donner une unité à l’ensemble, pour qu’il n’y ait pas un ministère de la Culture devant et un autre derrière. Pour moi, tous les bureaux, tous les espaces de travail des agents du ministère devaient bénéficier de la lumière naturelle. Nous avons donc abattu une partie des constructions intermédiaires pour ouvrir la cour vers l’ouest, supprimer l’ombre portée sur les bureaux et faire entrer le soleil. Pour autant, il fallait récupérer les surfaces démolies. Nous avons épaissi certains bâtiments, notamment sur leur partie nord, pour créer des espaces de travail supplémentaires.

Les Bons-Enfants, Francis Soler (2005)
@Georges Fessy

Le problème était réglementaire. J’ai proposé au préfet un échange : remplacer des mètres carrés nuisibles, qui ne servaient à rien, par des mètres carrés utiles. Ce n’était écrit nulle part dans les règles d’urbanisme ! Mais le préfet, qui avait auparavant été directeur de l’Architecture, a compris le principe et nous a donné l’autorisation. En réalité, nous déplacions la matière. Nous la retirions là où elle était gênante pour la réintroduire là où elle devenait utile et adaptable. Et nous avions une chance : les bâtiments existants étaient construits sur des ossatures métalliques, avec des poteaux et des poutres, sans murs transversaux.

Paradoxalement, ils étaient modernes sans le savoir, puisqu’ils étaient réversibles et flexibles. Cela nous a permis de créer de grands espaces ouverts et traversants. Enfin, nous avons redessiné la cour en jouant sur une fausse perspective : elle s’élargit vers le fond, mais l’œil corrige cet élargissement et la perçoit comme rectangulaire. La difficulté était aussi de faire coexister des bâtiments dont les trames ne correspondaient pas. Le bâtiment de Lahalle comptait cinq étages, celui de Vaudoyer quatre. On a voulu tout simplement un grand couloir avec des bureaux.

Et la fameuse résille ?

La résille devait donc être autonome, indépendante de la géométrie des façades existantes, tout en donnant une unité à l’ensemble. Le bâtiment ancien était très épais, il fallait essayer d’amener une lumière la plus naturelle plus possible à l’intérieur des circulations et des bureaux – sans résille quand ils sont sur la cour – et avec résille sur la façade principale.

Quand j’ai imaginé cette résille, il a fallu passer par tout un système d’approbation. Nous avions mis en place sur la façade un prototype de résille. Claudie Georges-François réunissait une vingtaine d’agents chaque semaine, les amenait sur le site et tout le monde disait : on ne veut pas être là derrière, on ne veut pas être derrière une cage, on veut voir dehors, on va nous empêcher de voir dehors… Il est vrai que quand vous voyez la résille depuis le bas, il y a forcément un alignement des lignes qui suggère l’opacité, ce qui est complètement faux parce que la quantité de matière est faible en réalité. Mais ceux qui visitaient l’intérieur de la cour, où il n’y avait pas de résille, à la sortie, ils étaient interrogés : alors, côté cour ou côté résille ? Et tout le monde disait côté résille ! Finalement les gens s’identifiaient au bâtiment…

Les Bons-Enfants, Francis Soler (2005)
@Georges Fessy

On raconte que ce sont des dessins érotiques…

Nous sommes allés chercher son dessin dans Les Noces de Psyché et de Cupidon de Giulio Romano, au palais du Te à Mantoue (Italie). Nous avons extrait des lignes de cette peinture, détouré des figures, puis procédé à des transformations successives par ordinateur, jusqu’à trouver un équilibre qui paraissait aléatoire, mais qui était le bon. Comme un secret dont on dévoile volontiers les origines. Ces Noces sont une œuvre de la Renaissance qui annonce le maniérisme, c’est-à-dire l’audace et la liberté. Pour moi, le ministère de la Culture, c’est l’absence de censure dans tous les arts. Il y avait là un rapprochement évident. Et cette résille couvre l’ensemble des trois bâtiments.

Avec cette œuvre à mi-chemin entre art et architecture, vous avez mis en pratique vingt ans avant le mantra contemporain : ne pas détruire, mais faire avec…

Dès les premières esquisses de 94, l’important était déjà pour moi de récupérer tous les espaces qui pouvaient être compatibles avec les exigences du programme, et de faire disparaître tout ce qui aurait trop coûteux à réhabiliter, avec un résultat incertain. Ce qui est aujourd’hui dans tous les esprits – soudainement tombé dans la marmite du « bon sens » – nous l’avions pressenti et pratiqué avec Frédéric Druot.**

Mais le vrai courage de l’anticipation fut celui du ministère quand il décida de choisir ce projet. D’abord parce que nous leur proposions de partir dans un registre jusque-là très peu exploité, où modernité et patrimoine ne sont pas juxtaposés (comme au Louvre) mais superposés. Rarissime en matière de culture patrimoniale. Ensuite parce que l’état des lieux n’était que partiellement fait et que des incertitudes planaient sur l’existant. Faire en avançant restait la solution. Mais où allions-nous ?

Identité, délais et coûts, le résultat fut au rendez-vous et le pari tenu…

Tina Bloch

Retrouver tous les articles de Tina Bloch

* De 1995 à 2005 les six ministres de la culture furent : Philippe Douste-Blazy, Catherine Trautmann, Catherine Tasca, Jean-Jacques Aillagon, Renaud Donnedieu de Vabres et Jacques Toubon
Lire nos chroniques :
– Décennie 1993 – 2002 : Douste et les catherinettes, ce n’est pas Toubon (mai 2021)
– 2004 – 2012 : rue de Valois, trois mignons, et coquins avec ça, et une mignonne (juin 2021)
** Frédéric Druot (né en 1958), architecte français, fonde son agence à Paris en 1991. Associé à Francis Soler pour la restructuration de l’îlot des Bons-Enfants (2000-2005), il joue un rôle essentiel dans la transformation des espaces intérieurs, leur redistribution et leur adaptation aux nouveaux usages du ministère de la Culture.

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Par Tina Bloch Rubrique(s) : Chroniques, Rencontres

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