
Entre deux mondes, celui des Émirats qui donnent le vertige avec leurs gratte-ciel les plus élevés de la planète et celui des gratte-ciel de Shibam, au sud Yémen, ville considérée comme la Manhattan du désert, le sultanat d’Oman demeure une terre de contraste. Chronique de l’architecte Jean-Pierre Heim.
Oman, « la Suisse d’Arabie », se protège du gigantisme virtuel de Dubaï et de toute concurrence verticale avec les Émirats et entend devenir un exemple de préservation de beauté architecturale vernaculaire et environnementale
« Le ciel est-il la limite ? » Il y a quelques années encore, à qui souhaitait découvrir le pays, franchir les cols culminants à 2 000 m des Monts Hajars, « montagnes secrètes », n’était pas une mince affaire.
L’explorateur musulman Ibn Battuta, né au Maroc, après un pèlerinage à La Mecque, découvre dès le XIVe siècle Oman, le pays de l’encens. Il explorera plus tard la Perse, l’Inde et ira même jusqu’en Chine. Bien avant Marco Polo et Magellan qui lui succéderont.
J’ai eu le privilège de découvrir ce pays et ses paysages, ses oasis et ses déserts, ses habitats et ses habitants, dans des périodes de paix où voyager d’une frontière à l’autre était encore facile. Aujourd’hui à Oman, il est encore possible de découvrir des villages et des oasis paisibles mais les pistes spectaculaires à travers les déserts pour s’y rendre ont été remplacées par des autoroutes flambant neuves et les 4X4 et les limousines de luxe traversent les cols sans s’en apercevoir. Depuis Mascate-ville nouvelle, les mêmes longent la côte du golfe persique et de la mer d’Arabie, où les hôtels 5 étoiles de luxes finissent par cacher une côte éblouissante où d’impressionnants fjords abrupts plongent dans une mer au bleu intense.
Le port de Mascate abrite le yacht de 200 m du souverain, de quoi accueillir plusieurs familles royales omanaises. L’actuel sultan Haitham Ben Tariq a succédé à Qabous Ben Said Al–Said, doyen des souverains arabes qui régna plus de 50 ans et fut le trait d’union entre le monde arabe, perse et occidental. Ce dernier a su moderniser tout le pays, jusqu’à protéger les Bédouins dotés d’un statut de semi-sédentarisation, d’un accès à l’éducation et d’une protection sociale pour la santé.
Mascate, capitale d’Oman, à l’entrée du golfe éponyme, est l’une des plus anciennes villes et ports du Moyen-Orient, connue déjà par les cartes de Ptolémée… C’est aujourd’hui une ville moderne, avec hôtels de luxe, bâtiments administratifs et mosquées. L’autoroute à plusieurs voies quittant la capitale en direction des monts Hajars témoigne que l’État féodal est devenu une puissance maritime et pétrolière unique au monde.
L’objectif du voyage était de partir à la découverte des forts d’Oman, ce qui demande un effort d’organisation car ils sont nombreux. Si la plupart ont été transformés en musée, ils participent surtout de la construction d’une identité nationale.
Toutes ces forteresses se ressemblent. Pour se défendre des attaques, les murs et les tours sont crénelés pour accueillir les canons et l’artillerie des soldats. Ces citadelles au fil des siècles ont toutes été fortifiées par leurs souverains avant d’être plus récemment transformées en forteresses confortables et résidentielles.
Quand j’ai découvert ces forts pour la première fois, j’avais une sensation de « déjà-vu ». A mes yeux, ils avaient un air de famille avec ces bastions vus au Monténégro ou ces citadelles des déserts arabes de la Turquie en passant par la Syrie ou tel le Crac des Chevaliers sur le chemin des Croisés.
Le fort de NIZWA, une grande fortification construite au XVIIe siècle.

Habituellement construit le long des routes commerciales pour protéger les oasis et stocker le bétail et les biens de consommation de la population en cas d’attaques par les envahisseurs, Nizwa a été construit dans les années 1650 par le deuxième Ya’rubi, l’Imam Sultan Bin Saif Al Ya’rubi, après avoir chassé les Portugais du sultanat. L’ouvrage rappelle l’importance de la ville à travers les périodes turbulentes de la longue histoire d’Oman que symbolisent ces escaliers qui montent et descendent inlassablement tels ceux du peintre Escher.


La conception de cet édifice monumental reflète l’ingéniosité omanaise à l’époque Ya’rubi qui a vu des progrès considérables dans l’architecture militaire et l’édification de fortifications. La partie principale du fort et son énorme tour en forme de tambour de 36 mètres de diamètre s’élèvent à 30 mètres au-dessus du sol. Des portes épaisses et des canons protégeaient le fort qui bénéficie d’une visibilité à 360 degrés pour prévenir du danger les habitants de l’oasis.
Tourelles, passages secrets, fausses portes, puits intègres, des coursives extérieures d’où l’huile bouillante était jetée sur les assaillants… Un château fort du désert en somme où le sirop de dattes, élément de base de survie dans le désert, permettait de soutenir un long siège. Il a été rénové en 1998.
Plus loin aux portes du désert et des montagnes arides, le fort de Nakhal
Construit au XVIIe siècle également, le fort de Nakhal, dans la région d’Al-Batina, avec sa silhouette immense et son plan irrégulier est le plus grand des forts d’Oman. Niché au sein d’une palmeraie mais perché comme un observatoire au milieu de la vieille ville, il se situe au croisement de plusieurs routes et à proximité des sources chaudes d’Ain A’Thawwarah.
Aux cours des siècles, la forteresse a connu plusieurs réfections et améliorations de la structure de ses murs. Par exemple, la plus grande tour, construite en 1834, a été rénovée en 1990. Les rénovations du site désormais classé au patrimoine mondial par l’UNESCO s’étendent désormais aux maisons en terre de la vieille ville et de l’ancien village de Nakhal qui se trouve sous le fort. Sa forme irrégulière vient du rocher sur lequel il a été bâti. Il est devenu un musée depuis la dernière réhabilitation.

Le Fort de Bahla
Non loin également du fort de Nizwa, le fort de Bahla, de toute beauté, imposant, est le plus ancien du pays, et le seul construit durant la période préislamique. J’ai pu depuis le petit village en terre adjacent dessiner l’ampleur de ce fort, apprécier la hauteur de ses remparts et admirer son autorité défensive.
Encore aujourd’hui, cette forteresse énorme paraît impénétrable. C’est l’exemple d’un fort médiéval incomparable dont l’ingéniosité de ses constructeurs, notamment leur habileté d’irrigation, a permis de faire prospérer l’agriculture et donc la richesse de l’oasis.
La rénovation de ce fort, construit entre les XIIe et XVe siècles par la tribu Nebhan qui contrôlait la route de l’encens, a débuté en 1987 pour s’achever en 2012.


Le village de Misfat al Abreyeen
Au pied des montagnes du djebel Nakhal, les oasis sont nombreuses et facilement accessibles. Ce qui permet de découvrir la beauté de multiples villages, tel celui de Misfat al Abreyeen, village vieux de 500 ans sur la pente des montagnes, en ruines mais disposant encore d’un système d’irrigation extraordinaire alimentant citernes et canaux dans un dédale labyrinthique au milieu d’une oasis heureuse de palmiers et d’arbres fruitiers.
L’oasis est magique et un miracle de fraîcheur. Sur un café terrasse, assis sur des tapis de nomades, dominant ce paysage entre rêve et réalité, je prends enfin le temps de dessiner.
Jean-Pierre Heim, architecte
“Travelling is an Art”
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