
Ce lundi 21 mars 2016 a été dévoilée l’image choisie pour incarner le 69ème festival international de Cannes, qui se tiendra du 11 au 22 mai prochain. Une scène du film Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963) illustrera donc les festivités. La photo montre Michel Piccoli gravissant l’escalier d’un bâtiment visiblement d’obédience moderniste, une architecture aujourd’hui plus vraiment considérée comme «moderne» justement. Que peut bien signifier une telle affiche ?
L’escalier est celui de la maison dans laquelle a été tourné une partie du film. La Casa Malaparte, à Capri, une œuvre commandée en1937, est née de la collaboration entre l’écrivain, cinéaste, journaliste et diplomate italien controversé Curzio Malaparte (1898-1957) et un interprète du futurisme et du rationalisme architectural du XXe siècle, l’architecte Adalberto Libera (1903-1963). L’architecture est à l’image de son commanditaire, flamboyante, symbolique, évocatrice, provocante et à la hauteur d’un défi technique incontestable. Les lignes épurées mettent en scène l’océan et la beauté des falaises de Capri, la maison semblant ainsi défier le temps.
De son expérience en tant que chroniqueur de guerre en Europe de l’Est pendant la seconde guerre mondiale, Curzio Malaparte tire en 1947 une œuvre littéraire éloquente et violente par le réalisme avec lequel il décrit les scènes auxquelles il a assisté : Kaputt. Bien loin des strass et des paillettes qui envahiront la promenade des Anglais, cette maison avait été choisie pour servir la réflexion que met en place le cinéaste sur le processus de création cinématographique dans son film.

Un toit-terrasse se trouve au sommet d’un parallélépipède en brique rouge qui domine les falaises abruptes de la baie. L’acteur s’y dirige doucement et emprunte l’escalier de forme trapézoïdale, rappelant, doit-on comprendre, la traditionnelle et protocolaire montée des marches du palais des festivals. Un mur blanc en courbe libre se développe sur le toit : une pellicule de cinéma ? Le fait est qu’il ne va nulle part.
«Un choix symbolique, tant ce film est considéré par beaucoup comme l’un des plus beaux jamais réalisés en cinémascope et qui a marqué l’histoire du cinéma et de la cinéphilie», justifie un communiqué du festival. Et de continuer : «Tout est là. Les marches, la mer, l’horizon : l’ascension d’un homme vers son rêve, dans la chaleur d’une lumière méditerranéenne qui se change en or. Une vision qui rappelle cette citation qui ouvre Le Mépris : ‘Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs’». Encore faudrait-il justement que le cinéma de 2016, qui plus est celui présenté à Cannes, comme l’architecture du XXIe siècle d’ailleurs, soit encore capable de susciter le désir?
C’est parce qu’elle est «symbole de modernité, aussi bien que du désir [de Malaparte] de se mettre en scène et de son goût de la provocation» que cette maison était toute désignée pour servir de décor au film de Jean-Luc Godard*. La Casa Malaparte est toujours étudiée par les étudiants en architecture et une fortune a été dépensée pour sa restauration. Pourtant, si l’ouvrage rappelle une certaine gloire du modernisme, force est de constater que ce courant architectural est désormais plutôt désuet. Que nous dit donc cette maison du cinéma d’aujourd’hui ?

Dominé par les blockbusters, les sélections officielles et «un certain regard» ne témoignent plus guère d’une grande aspiration à l’innovation, aux questionnements et à la subversion. Le dernier film qui a eu le mérite de susciter des réactions a sans doute été Irréversible en 2002**. Depuis, le Festival de Cannes est devenu un coffret luxueux pour le cinéma académique, plaisant et commercial, comme finalement cette architecture moderne, dont quelques maisons sont régulièrement actrices et symboles, à l’image de la Villa Poiret de Mallet-Stevens qui apparaît dans Holy Motors par exemple ***.
Le photomontage de l’affiche est signé Hervé Chigioni et de son graphiste Gilles Frappier (associé à Philippe Savoir). Il apporte au moins un changement certain par rapport aux affiches de ces dernières années qui se contentaient par paresse d’élever au panthéon de grands anciens (Cary Grant, Ingrid Bergman ou encore Marcello Mastroianni). Mais l’image de 2016 n’en montre pas moins cruellement un cinéma tourné vers lui-même – le Mépris est de plus un film sur un film – et s’encroûtant un peu. De fait, après les hommages aux acteurs et actrices mythiques de l’âge d’or du 7ème art, cette 69ème affiche nous invite à carrément regarder vers une époque révolue, celle des avant-gardes architecturales et cinématographiques, loin donc dans le passé.

Le site du Festival explique que, «à la veille de son 70ème anniversaire, en choisissant de s’afficher sous l’emblème de ce film à la fois palimpseste et manifeste, le Festival renouvelle son engagement fondateur : rendre hommage aux créateurs, célébrer l’histoire du cinéma et accueillir de nouvelles façons de regarder le monde. A l’image d’une montée de marches en forme d’ascension vers l’horizon infini d’un écran de projection». Bref, une affiche qui fait référence à un film mythique de … 1963, un président du festival, l’australien George Miller, auteur de la série des Mad Max, audacieuse il y a quarante ans ; ce n’est donc pas à Cannes cette année qu’il faut espérer trouver l’avant-garde de 2016.
A défaut de se projeter dans le futur ou d’un monde qui s’accorde à nos désirs, une vision hallucinée de Gotham City aurait au moins eu le mérite d’être raccord avec l’actualité.
Léa Muller
* Du côté de chez Malaparte, Raymond Guérin, éd. Finitude, Bordeaux, 2009
** Irréversible, Gaspard Noé, Studio Canal, 2002.
*** Holy Motors, Leos Carax, Les Films du Losange, 2012