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Accueil > L'époque > Débats > Tribunes > Architecture : le poète intemporel

Architecture : le poète intemporel

13 octobre 2026

Shiraz Alley,
Shiraz @ Siamak Rajaeiramsheh

Que reste-t-il d’humain dans l’architecture à l’ère de l’intelligence artificielle ? Tribune.

Shiraz est une ville du sud-ouest de l’Iran, connue depuis des siècles pour sa poésie, ses jardins et sa culture. C’est la ville de Hafez, l’un des grands poètes de la littérature persane, dont les vers continuent encore aujourd’hui à être lus, récités et mémorisés par des générations d’Iraniens. Mais Shiraz est aussi une ville où l’histoire se lit dans l’espace : dans la mémoire de Persépolis, dans l’architecture des différentes époques de l’Iran, dans les jardins, les maisons, les ruelles et les passages qui continuent de composer sa vie quotidienne.

C’est dans cette ville, entre poésie, mémoire et architecture, que ma manière de regarder l’architecture s’est formée.

À Shiraz, l’architecture est pour moi bien davantage qu’une profession. Elle est une histoire que l’on peut entendre dans les ruelles étroites et les anciens pavés qui s’entremêlent. Une histoire faite d’intemporalité.

À chaque pas dans cette ville, j’ai parfois le sentiment d’entrer dans l’Histoire elle-même, dans des récits qui semblent murmurer entre les pierres du tombeau de Hafez, les colonnes majestueuses de Persépolis et les vitraux de la mosquée Nasir-ol-Molk.

Tombeau d'Hafez
Tombeau d’Hafez @Amir Khamisi

Comme un poète assemble les mots pour faire naître une émotion particulière chez celui qui les écoute, l’architecte semble lui aussi poursuivre, avec chaque ligne de son dessin, un vers d’un long poème que cette ville écrit depuis des siècles.

Car Shiraz ne se résume pas aux lignes et aux formes de ses bâtiments. L’architecture y est un courant qui traverse la vie quotidienne et s’inscrit dans la mémoire de ses habitants. Elle consiste à créer des espaces dans lesquels les hommes ne font pas que vivre : ils éprouvent, ressentent et donnent un sens à leur existence.

Cette manière de penser l’architecture peut-elle encore trouver sa place dans le monde contemporain ?

À une époque où le temps semble accélérer sans cesse la transformation des significations et des concepts, où l’inquiétude face à un avenir qui n’est pas encore arrivé pèse de plus en plus sur l’homme contemporain, pouvons-nous encore écrire un poème nouveau dans l’histoire de l’architecture ?

Je préfère chercher la réponse à travers quelques questions.

Ce texte n’est, au fond, que la réflexion personnelle d’un chercheur de sens né à Shiraz. Il existe certainement des poèmes plus beaux que le mien, et des voix plus légitimes pour parler de cette ville. Mais celui-ci est le mien.

Une profession ancienne peut-elle encore survivre ?

La première question concerne le destin même de l’architecture : cette profession ancienne peut-elle continuer à exister comme telle ?

La nature de cette question vient peut-être d’une peur légitime. La peur d’un avenir dont le chemin paraît de plus en plus incertain et brumeux. La peur d’un nouvel acteur appelé intelligence artificielle. Et peut-être aussi la peur de certains architectes qui, au lieu de rechercher l’originalité et la profondeur de leurs projets, se contentent de reproduire des formes déjà vues et de multiplier les images.

Ces peurs ne concernent pas seulement l’architecture. Elles touchent peut-être quelque chose de plus fondamental : la capacité humaine à créer.

Pourtant, il est encore possible de ne pas avoir peur.

On peut continuer à croire que l’architecture, cet art qui traverse les siècles comme une rivière d’idées et d’imagination, ne peut pas devenir obsolète aussi facilement.

Depuis les premiers abris construits avec la pierre, la terre et la brique, lorsque les hommes donnaient une forme à leurs rêves et à leurs croyances, jusqu’à notre époque où le métal et le verre brillent entre les mains des architectes, l’architecture n’a cessé d’être l’une des expressions de la capacité humaine à créer.

Créer : cette force fondamentale qui jaillit de l’être humain, qui donne aux choses une âme et transforme le monde en interprétation de nos rêves et de notre imagination.

Cette force dépasse le temps et la technologie.

Même à l’époque étrange où l’intelligence artificielle entre dans le champ de la création avec une vitesse et une précision inédites, quelque chose de profondément humain continue de traverser l’architecture. L’imagination est peut-être une intuition enfouie dans les couches les plus profondes de notre existence. Elle naît de nos expériences, de nos émotions, de nos souvenirs et de nos réflexions.

L’intelligence artificielle pourra peut-être devenir une main extrêmement puissante. Elle pourra perfectionner les techniques, accélérer les processus et aider les architectes à ouvrir de nouveaux territoires de l’imagination. Mais la flamme qui naît au cœur de l’architecte – cette volonté de créer plutôt que de reproduire – n’est peut-être pas quelque chose que l’intelligence artificielle peut véritablement remplacer.

Qui sera encore considéré comme architecte ?

La deuxième question concerne ceux qui exerceront cette profession : à l’avenir, jusqu’où pourra s’étendre le champ de l’architecture ? Et qui pourra encore être appelé architecte ?

Cette question semble venir à la fois de l’Histoire et du futur tant l’architecture est, dans son essence, quelque chose de plus vaste que des murs et des toits. Elle est cette substance invisible qui donne une âme à un lieu et relie l’être humain au monde qui l’entoure.

Son horizon est sans cesse repoussé. Chaque génération, avec son propre regard et sa propre compréhension du monde, redessine les limites de ce que nous appelons architecture. Des bâtiments qui offrent un abri au corps aux espaces qui deviennent un refuge pour l’esprit, l’architecture continue de se transformer.

Toutefois, cette transformation ne peut pas être enfermée facilement dans des définitions préétablies. Chaque époque confronte l’architecture à de nouveaux problèmes et exige d’elle de nouvelles réponses.

Peut-être n’avons-nous donc pas besoin, aujourd’hui, au milieu de cette période de transition, de donner une définition définitive de ce que sera l’architecture. Le temps répondra lui-même à cette question, à travers nos expériences vécues et nos tentatives de création.

Ce qui importe aujourd’hui est peut-être de préserver la flamme de l’art et de la créativité, afin qu’elle ne régresse pas. Il faut permettre à l’art de traverser cette période de bouleversements sans s’effondrer dans des formes devenues obsolètes, et de continuer à avancer, vivant et en mouvement, vers un avenir qui n’existe pas encore.

De quelles connaissances et de quels outils l’architecte aura-t-il besoin ?

La troisième question concerne les outils de création : quelles connaissances et quelles compétences seront nécessaires aux architectes de demain ?

Ce que le goût de Shiraz m’a appris, c’est que les architectes auront avant tout besoin d’un outil d’une valeur infinie : la créativité. C’est elle qui permet de s’éloigner de la répétition et de l’imitation, et d’ouvrir un espace pour l’innovation et la découverte de nouveaux horizons.

Shiraz Alley
Shiraz @Amir Khamisi

Les techniques, les outils, les logiciels et même les connaissances issues de l’ingénierie et de la technologie peuvent changer, l’essence de l’architecture continuera d’avoir besoin de créativité : cette capacité qui mêle l’esprit humain à l’espace et permet aux œuvres de sortir des cadres rigides et sans vie pour entrer dans l’expérience.

Les architectes d’aujourd’hui et de demain n’auront peut-être plus besoin de maîtriser toutes les connaissances et toutes les compétences traditionnelles. Les nouveaux outils rendront sans doute certaines tâches autrefois complexes beaucoup plus simples mais tant que la créativité continuera de battre dans l’esprit des architectes, l’architecture restera un art vivant, un courant qui traverse le temps pour rejoindre l’avenir, cet endroit où de nouvelles réponses pourront apparaître aux anciennes questions.

Quel sera le véritable avantage de devenir architecte ?

La question suivante possède, pour moi, une profondeur particulière : quel sera l’avantage de devenir architecte ?

Cet avantage ne peut pas être réduit aux outils matériels, au statut ou aux réalisations visibles. Ce qui donne sa valeur à l’architecte est la formation d’un esprit capable de créer : une source qui jaillit de l’intérieur de l’être humain et cherche à donner au monde qui l’entoure une forme et une signification.

Le véritable avantage de devenir architecte pourrait simplement être celui-ci : apprendre à regarder la vie autrement.

Cette créativité construite dans l’esprit de l’architecte lui donne le pouvoir de créer non seulement des bâtiments, mais aussi des rêves, des souvenirs et des expériences pour ceux qui les habiteront. Et peut-être que son plus grand plaisir sera ensuite de regarder ce monde qu’il a contribué à faire naître.

Devenir architecte, c’est peut-être, comme le poète ou le philosophe, apprendre à transformer la pierre et le métal en une histoire capable de murmurer quelque chose dans les villes.

C’est cela, peut-être, le privilège singulier de l’architecture : pouvoir créer quelque chose qui dépasse le temps et l’espace, quelque chose qui entre en relation avec la vie des autres et dont on pourra un jour être le témoin.

Quelle relation entretenir avec ce qui vient ?

La dernière question est peut-être la plus difficile.

Notre époque me paraît être une énigme. Une énigme dans laquelle la vitesse, l’accélération du temps et la multiplication de points de vue qui ne vivent parfois que quelques instants sont devenues les difficultés périphériques, plutôt que le cœur même de la question.

Ces transformations réduisent peu à peu la frontière entre l’art et l’industrie, entre la création et la répétition et lorsque le véritable contenu de l’énigme disparaît derrière les difficultés qui l’entourent, lorsque l’art semble perdre progressivement la confiance et l’attention qu’on lui accordait, je dois reconnaître que mon propre rapport aux tendances actuelles est parfois traversé par un sentiment de vide, d’insuffisance et d’invisibilité.

Face à ce qui vient, il reste alors une forme de précipitation intérieure : que peut-on faire ?

Le temps a prouvé qu’il était un adversaire redoutable. Peut-être que l’erreur se trouve précisément dans cette guerre permanente. Peut-être se trouve-t-elle dans notre compréhension de ce que nous considérons comme notre mission. Lorsque même les plus beaux bâtiments du monde et les plus grands artistes de l’Histoire ne sont jamais à l’abri de la critique, peut-être que notre mission n’est pas toujours d’améliorer l’art. Peut-être est-elle parfois simplement de le préserver pour ceux qui viendront après nous.

Peut-être qu’à notre époque, il faut prendre l’art dans nos bras pour le protéger de l’oubli et d’un nouvel effondrement du sens.

Dans cette confusion, qui apprendra aux générations futures que l’architecture ne consiste pas simplement à construire des bâtiments ? Qui leur dira, alors que nous sommes absorbés par cette guerre épuisante, ce qu’était véritablement l’art ?

Peut-être que mon propre rapport au présent consiste finalement à devenir le gardien de cette voie, même au risque d’être mal compris, mal aimé ou injustement jugé.

Peut-être même que mon propre destin dépendra de la manière dont je parviendrai à transmettre cet héritage artistique à ceux qui viendront après nous.

Chiraz
Tombeau Saadi @Amir Khamisi

Le poème qui reste

Lorsque je regarde le passé de Shiraz en tant qu’architecte formé dans cette ville, je comprends que l’architecture ne consiste pas seulement à construire. Elle consiste à créer des expériences qui donnent un sens à la vie.

Peut-être que chaque construction devrait être une histoire : une histoire née de la mémoire et de la culture, mais tournée vers l’avenir.

Peut-être que chaque bâtiment devrait être un poème dont les mots seraient disposés par un poète attentif de manière à faire naître, chez celui qui le lit, une émotion particulière, indépendamment de l’époque à laquelle il le découvre.

Peut-être qu’au lieu de parler sans cesse d’un avenir dont la nature change à chaque seconde, et qui condamne l’homme contemporain à chercher toujours une nouvelle issue, nous devrions essayer d’écrire un poème intemporel.

Cette poésie peut parfois naître de la création : créer et construire à partir de la raison et de l’intuition, en s’éloignant des représentations et des copies épuisées du passé. Parfois, elle peut naître de la sauvegarde : préserver la valeur de l’art et protéger l’héritage vivant que les générations précédentes nous ont confié.

Peut-être qu’en effet le véritable avenir de l’architecture ne consiste pas à courir plus vite que le temps.

Peut-être consiste-t-il à créer quelque chose que le temps lui-même ne pourra pas effacer : un poème sans âge.

Siamak Rajaeiramsheh
Architecte – Chercheur en urbanisme – Enseignant en architecture
Shiraz, Iran
Octobre 2026

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Par La rédaction Rubrique(s) : Tribunes Mots-clés : Iran

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