
Le ‘Serpentine Pavilion’ à Londres attire chaque année une attention mondiale. Pour cette édition 2022, l’artiste Theaster Gates apporte son activisme, son savoir-faire et sa spiritualité, tous enracinés à Chicago. Chronique d’Outre-Manche.
La première fois, en 2015, que j’ai rencontré l’artiste américain Theaster Gates Jr, c’était dans le ‘South Side’ de Chicago. La population – près d’un million d’habitants – principalement afro-américaine de ce vaste territoire au sud de la ville a longtemps été hantée par la pauvreté et la ségrégation. Un sujet dont s’est emparé Theaster Gates qui, avec sa fondation ‘Rebuild’ (Reconstruire), a transformé en centre d’art une ancienne banque construite en 1923 : le Stony Island Arts Bank (Stony Island est le nom d’une avenue qui donne son nom au quartier. NdT), un lieu fondé pour revitaliser et responsabiliser la communauté locale.
Sur la large avenue, la façade en pierre de style néo-grec se détachait singulièrement parmi les petits immeubles de logements en briques, peu élevés et sans grâce. L’intérieur de l’édifice donne l’impression d’entrer dans une église dédiée à l’art, il y une magnifique bibliothèque. J’étais avec un groupe de journalistes et nous étions probablement les seuls Blancs à des kilomètres à la ronde mais, à l’intérieur, durant la conférence de presse, Theaster Gates était le seul Noir. Le ‘South Side’, nous a-t-il dit, « raconte une histoire incroyable de racisme, de ségrégation, de discrimination ». C’est cette histoire qui fait du projet de Stony Island une « architecture rédemptrice ».

En ce mois de juin 2022, j’ai revu Theaster Gates, dans les jardins de Kensington à Londres. Un groupe de journalistes et des membres de la communauté artistique assistaient à l’ouverture du nouveau pavillon de la Serpentine Gallery, Black Chapel (La chapelle noire) ainsi nommée par son concepteur. Theaster Gates a expliqué que le sujet était celui des amitiés nées de rencontres fortuites, de la sienne en particulier avec David Adjaye, l’architecte ghanéen-britannique qui l’a aidé à réaliser le projet. « C’est un mémorial à mon histoire, à la façon de faire de mon père et à la mienne », dit-il. Il parlait de « Blackness » et pour lui cela signifie « quelque chose ayant voir avec le fait de rester ouvert, optimiste ».
Avant d’examiner cette noire chapelle, pourquoi Theaster Gates a-t-il été choisi pour concevoir la 21ème de ces structures temporaires annuelles qui suscitent autant l’attention internationale ? Il n’a pas été formé en tant qu’architecte mais a étudié l’urbanisme, la céramique et fait des études religieuses, trois champs pertinents pour le nouveau pavillon.
Mais revenons d’abord aux pavillons. La reine Victoria (1819 – 1901) a grandi au palais de Kensington, et les terrains royaux qui l’entourent n’ont ouvert au public qu’en 1841. Un autre bâtiment de Kensington Gardens est celui de la ‘Serpentine Gallery’, un pavillon de thé des années 1930 reconverti depuis 1970. C’est elle la commanditaire du ‘Serpentine Pavilion’ édifié juste à côté.
Le premier a été construit par Zaha Hadid en 2000. À l’époque, elle n’avait aucun projet construit au Royaume-Uni, une condition de la commande du pavillon.
Des légendes modernistes comme Niemeyer aux magiciens du nouveau millénaire comme Fujimoto, les architectes ont toujours été privilégiés et l’architecture toujours différente. Le ‘Red Sun Pavilion’ 2010 de Jean Nouvel ressemblait à la structure agrandie de l’une de celles de Bernard Tschumi dans le Parc de la Villette, mais il célébrait le rouge des bus et des cabines téléphoniques londoniens. Il a même écrit un commentaire sympa sur sa relation avec Hyde Park alors qu’en fait il s’agit d’un autre parc sur la route de Kensington Gardens. Le dernier pavillon que j’avais vu avant d’aller à Chicago en 2015 avait été conçu par le cabinet espagnol SelgasCano. C’était un délirant complexe fruité composé de bulles et de tubes colorés, leur style et signature.

Plus tard cette année-là, j’ai de nouveau rencontré Theaster Gates, à Bristol. À l’intérieur des ruines d’une église médiévale, il avait brillamment façonné un espace en forme de A pouvant accueillir un public. Des musiciens, poètes et autres Bristoliens s’y sont produits, 24h/24 et 7j/7 pendant 552 heures ! Tout le bois et le verre provenaient de bâtiments locaux désaffectés, souvent des églises. Theaster Gates est venu pour un seul en scène mais dans une autre ancienne église, dédiée à Saint George. Il a chanté sur un ton grave, dans un style gospel excentrique, parfois désespéré, en solo et sans accompagnement. Il ne parlait pas de Jésus, plutôt d’un ami. Parfois, votre voix est le seul ami que vous ayez. La spiritualité était transcendantale – Theaster Gates avait pénétré nos âmes.
Dans les jardins de Kensington, les récentes commandes de ‘Serpentine Pavilion’ se sont ouvertes à de nouveaux territoires : Francis Kéré du Burkina Faso, Frida Escabedo du Mexique, Sumayya Vally d’Afrique du Sud. En attendant, Theaster Gates était l’auteur l’hiver dernier d’une exposition intitulée ‘A Clay Sermon’ (‘Sermon d’argile’) à la White chapel Gallery de Londres. Une présentation éclectique, avec notamment de la poterie américaine vintage représentant des « nègres » mais principalement des œuvres qu’il a lui-même fabriquées.
Parmi elles, des masques japonais de style Mingei montés sur des tiges, des sculptures conceptuelles en terre, argile et brique. C’est ainsi que j’ai découvert son intérêt constant pour les vases vides, des bols simples ou de grands pots sculpturaux qui semblaient être le fil rouge de l’exposition. Dans un film tourné dans une usine de terre cuite en hiver dans le Montana, on l’a vu parfois chanter et, dehors dans la neige, travailler aux fours.
Bien, Theaster Gates est un artiste, un activiste urbain, un artisan avec un lien profond avec ses matériaux et un interprète qui atteint le spirituel. Quelle sorte de ‘Serpentine Pavilion’ a-t-il réalisé ?

Un cylindre monumental s’élève de la pelouse. De loin, il pourrait s’agir d’une bouche d’aération pour un projet de transport souterrain, encore qu’il pourrait s’agir d’un vaste four, comme Theaster Gates l’avait prévu. Dix mètres de haut, seize mètres de diamètre, il est plus grand que n’importe lequel des pavillons précédents. Même au soleil, il impose une présence massive et sombre.
De hautes et étroites fentes de chaque côté sont des portails vers l’intérieur et de se retrouver dans un tambour creux, un espace clair, de contemplation, avec un oculus au-dessus qui dévoile le ciel. La structure est aussi sombre à l’intérieur qu’à l’extérieur – un cadre en acier noir pour soutenir un toit en rayons-de-vélo et des murs en bois noir autoportants, comme un tonneau. C’est solennel mais loin d’être déprimant (contrairement au Pavillon de Peter Zumthor en 2011, un cloître oppressant, également en bois noir, seulement éclairé à l’intérieur par les plantations de Piet Oudolf).
D’un côté de la Black Chapel, un segment du cercle est un espace café, contemporain et agréable sous les dix mètres de plafond. En face, sept des peintures abstraites au goudron de Theaster Gates sont alignées en arc de cercle, réalisées avec des techniques apprises de son père, qui était couvreur. Leur finition métallique et les colonnes en acier aux allures de gazomètre suggèrent involontairement une esthétique industrielle. Là encore, c’était peut-être voulu – les processus de fabrication de Theaster Gates ne sont pas seulement manuels, ils intègrent le feu.

Un programme d’événements accompagne toujours chaque ‘Serpentine Pavilion’ et celui-ci sera l’occasion d’une autre animation signée de l’artiste, comme Sanctum à Bristol. Mais la plupart du temps, l’ouvrage sera ouvert aux promeneurs, les invitant à s’arrêter et réfléchir, peut-être prendre un café. L’ouvrage crée un contraste saisissant avec le parc idyllique et verdoyant qui l’entoure mais il s’agit plus sûrement d’un refuge où trouver son propre espace intérieur. C’est un lieu dédié à la spiritualité. Il s’agit bien d’une Black Chapel.
Herbert Wright
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