
Réunir tout le gratin de l’architecture mondiale et française à l’Elysée est un évènement rare. Ce fut l’occasion le vendredi 24 mai 2019 pour le président de la République, à l’occasion de la réception d’Arata Isozaki, prix Pritzker 2019, de prononcer un grand discours sur l’architecture.
Dès ses premiers mots, Emmanuel Macron a indiqué son souhait de pouvoir «partager quelques convictions» qu’il déclinera au fil de son allocution. «Il n’y a pas d’art qui soit plus politique que le vôtre», a asséné le président. Le défi n’est «pas seulement esthétique mais fondamentalement politique», dit-il encore.
Sur le fond, il ressort en substance de ce long discours que le président prône, pour Notre-Dame en particulier et nous tous en général, «une alliance de la tradition et de la modernité, une audace respectueuse» et qu’il entend «donner à l’architecture une place toute particulière».
Le discours est enlevé, parfois lyrique, parfois alambiqué avec de (très) longues phrases, mais propre à soulever l’enthousiasme des architectes présents.
Il y a pourtant de quoi demeurer dubitatif. En effet, depuis son élection à la tête de l’Etat, il a eu le temps de remplacer une loi LCAP, à laquelle les architectes avaient cru, par une loi ELAN qui donne toutes les clefs du camion aux entreprises. Donc, depuis deux ans, les architectes ne voient guère la «place particulière» de l’architecture dans la politique du gouvernement. Et ce n’est pas cécité de leur part !
Déjà, durant sa campagne pour la Présidentielle, le candidat Emmanuel Macron n’avait qu’envolées passionnées quant à l’architecture contemporaine. Pourtant, en tant que président, il a surtout déjà dépensé beaucoup d’énergie au service du patrimoine et de ses «convictions» de l’an dernier.
De fait, concrètement, comment mettre l’architecture au centre de la politique quand l’architecture n’est elle-même qu’une sous-division d’une sous-division du patrimoine lui-même une sous-division du ministère de la Culture ? Si l’architecture est si importante pour le président, cela ne se voit pas tellement dans l’organisation du gouvernement. Puisque le président invite les architectes à «participer de ce mouvement que je souhaite que notre pays puisse insuffler, c’est-à-dire de rendre ce monde habitable et profondément universel», ce qui n’est pas une mince affaire, ce n’est pas avec un bureau à l’ombre au ministère de la Culture qu’il va y parvenir.
Un ministère des territoires, de la ville ET de l’Architecture, avec un ministre puissant, permettrait certes de mettre une structure derrière les mots doux du discours et permettrait d’organiser la réponse aux défis de la fracture territoriale et des dérèglements climatiques. Cela est à la portée d’un président de la République je pense mais qui suis-je…
Je me souviens par ailleurs que la dernière fois que l’élite de la profession était ainsi convoquée par un président de la République – la plupart de ceux qui étaient présents vendredi 24 l’étaient déjà à l’époque – c’était en septembre 2007 quand Nicolas Sarkozy avait prononcé un grand discours consacré à l’architecture au Palais de Chaillot à Paris, discours qui n’avait d’ailleurs rien à envier à celui d’Emmanuel Macron. Il n’y avait déjà que deux Pritzker Français. Le président en titre annonçait alors sa volonté de créer le Grand Paris.
Moins d’un an plus tard étaient créés des ateliers d’architecture auxquels ont participé nombre des invités ce jour-là et qui ont fini par donner le Grand Paris Express que nous connaissons aujourd’hui. Tout n’est pas parfait, on est d’accord ou pas, ça avance plus ou moins vite, plus ou moins bien avec plus ou moins de bonheur, mais, quitte à faire venir la profession, autant avoir une vision et un défi ambitieux à lui proposer.
«L’architecture, c’est l’identité de notre pays pour les cinquante ans qui viennent. Il est tout à fait normal qu’en tant que chef de l’État je m’engage pleinement dans cette mission : redonner à l’architecture la possibilité de l’audace», déclarait Nicolas Sarkozy.
«Il faut repenser la manière d’habiter notre espace et de le composer», souligne aujourd’hui le président actuel. Voire «réinventer la civilisation qui est la nôtre» ! Rien que ça !
Pas une mince affaire mais très bien, il n’y a plus qu’à. Les architectes font comment ? Ils font comme cet autre Japonais pousser 1 000 arbres sur le périphérique parisien ? Ils créent des passerelles certes audacieuses mais chaleureuses et durables pour défractionner le territoire ? Il suffit donc de leur demander comment faire ?
C’est oublier que les architectes, qui ne sont pas élus, ne sont pas des magiciens. Ils sauront répondre à une commande, ils sauront aider en amont pour préparer cette commande, ils seront souvent de bon conseil et sauront s’investir dans un projet qu’ils livreront presque toujours avec un souci de l’intérêt général et de la planète. Mais la politique qui permettrait d’atteindre les nobles objectifs énoncés par Emmanuel Macron, ce n’est quand même pas à eux de l’inventer. Surtout si leur audace doit se montre trop respectueuse…
Une fois la poésie de ce discours et sa collection de vœux pieux plus ou moins touchants traduits en français, quel est précisément le projet du président et de son gouvernement concernant les territoires fracturés et les enjeux climatiques auquel sont censés adhérer les architectes ?
Il nous sera communiqué en temps utile sans doute.
Christophe Leray
PS. Foin d’analyses, faites-vous votre propre opinion : l’intégralité du discours