
Dans ce roman « The Orange Eats Creeps » (Two Dollar Radio, 2010) récemment traduit en français par Janique Jouin-de-Laurens chez Le Gospel éditions *, l’auteure américaine Grace Krilanovich peint la dérive « psychogéographique » d’un groupe de jeunes gens bien particuliers. Parkings de supermarchés, gares routières, wagons de trains de marchandise, etc. servent de cadre à l’exploration d’affects au service d’expériences intimes et collectives urbaines et rurales.
L’expérience vécue contre toute théorie urbaine
Avec ce roman très étasunien, nous sommes dans un entrelacs de styles – une dose de gothique, de Bret Easton Ellis, de Beat Generation passé en mode vampire -, le tout complètement dans une logique « psychogéographique » à la Guy Debord. Situé dans un état « intermédiaire » – l’Oregon – entre le Nord (Etat de Washington) et la Californie du Sud, le paysage défile à l’échelle d’une petite bande d’adolescents.
Entre les affections du monde et les affects intérieurs (psychologiques) du mal-être « teenager », l’auteure focalise notre attention et son clavier (ou stylo) sur une jeune fille. Sans la nommer, cette dernière exprime son dégoût d’une société capitaliste et masculine bien dégueulasse envers ses semblables ; elle nous met à son niveau de regard et d’analyse afin de nous faire comprendre que le monde matériel est vain.
Que reste-t-il quand le cadre bâti se résume à une enfilade de marques, logos, enseignes ?


Dans « Ce qui vit la nuit », demeurent les trains de marchandise…
Quand la théorie du « hangar décoré » chère à Venturi Scott Brown échoue là où ces deux icônes voulaient critiquer la modernité orthodoxe par la valorisation des signes du capitalisme débridé de Las Vegas, le tout saupoudré d’un décalage humoristique, les majors du BTP n’en retiendront que la validation d’une esthétique « Fast-Food » pour les lieux de vie, de travail et de consommation en tout genre.
Ne resterait-il que la marge, l’interlope pour vivre sa vie ?
En tout cas, ce livre rend hommage à ces clochards célestes – les hobos ** – tout en critiquant certains Américains et leurs manières d’être.
Sans concession, Grace Krilanovich utilise un groupe d’adolescents « hobos teens accros » pour mieux critiquer et anéantir la débilité du monde contemporain étasunien ; et rien de mieux que de suivre une bande de petits salopards pour montrer que le vivre ensemble n’est pas forcément là où nous pouvons le penser.
À part la quête de retrouver une petite sœur disparue et qui aurait pris la route, Grace Krilanovich taille en pièces, non seulement le cadre bâti standard étasunien hérité d’un postmodernisme victorien raté (tout le monde ne peut pas s’appeler Venturi Scott Brown, Graves, Moore, Sottsass, Sam Jacob, Adam Nathaniel Furman, Space Popular…), mais aussi, avec une certaine délectation, les standards sexuels. Ces derniers volent en éclats grâce au recours du genre horrifique. Nous comprenons très vite que cette bande de vagabonds adolescents est composée de vampires. Comme souvent dans ce genre littéraire, les assoiffés de sang trouvent dans cette pratique de la morsure des dimensions érotiques.
Ici, nous sommes loin du Dracula aristocrate dont le plaisir tient dans la capture d’une proie et le temps-long de sa transformation en vampire.
Dans les dérives de notre bande de jeunes, à l’image de notre monde contemporain, tirer un coup est au même niveau que de boire une canette de soda énergisant.
Nous pouvons aisément comprendre le désarroi des adolescents vis-à-vis de leur avenir sombre face aux temps actuels de fin du monde qui dure, dure … et nous fait vivre à petits feux la fin de la période tempérée de l’Holocène, remplacée par l’Anthropocène, vulgaire et contingente.


Atmosphérique et cinématographique ***, ce roman fonctionne comme un « Festin nu » de Burroughs mais sous influence de Kathy Acker, la poétesse punk du New York underground des années 1970-80, tout en inventant un style singulier de descriptions et d’analyses des environnements urbains, suburbains et ruraux traversés par notre héroïne et ses amis « destroys ».
Le son comme cartouche d’encre
Comment procède l’auteur pour mettre en place son style ?
Exemple pages 59-60, l’attaque du paragraphe commence ainsi : « Les camionneurs sont des tarés à moustaches. Ils dorment dans de minuscules appartements coincés entre la cabine de leur gros-cul et la remorque. (…) Quand ils se regardent dans le miroir, tout ce que les camionneurs voient, ce sont des nuages de CO2 de forme humaine ». La poésie de la métaphore du monde glauque côtoie celle de l’allégorie de l’impasse (écologique, sociale, économique, sentimentale). Et nous nous y sommes glissés volontairement, ou pas !


Un bon moyen de tenir le rythme de lecture, fragmenté, et toujours corrosif, entretenu page par page par l’auteure, passe par l’écoute de « The Director’s Cut » (2001) de Fantômas sur sa platine vinyle, et jusqu’au bruit de l’aiguille en diamant dans le creux du sillon en fin de face A ou B. Fantomas est un groupe californien de métal avant-gardiste avec pour chanteur le leader de Faith No More, à savoir l’imprévisible Mike Patton dont la voix aux volutes incisives et distordues, électrise.
Dans l’album cité ci-dessus, le groupe revisite et déconstruit plusieurs BO de films cultes comme « The Godfather », « Rosemary’s baby », ou encore « Der Golem » et « Twin Peaks: Fire Walk With Me ». À l’image du style d’écriture de Grace Krilanovich, la vocalise de Fantômas oscille entre mélodie, rythme soutenu et grandes ruptures. Entre cris et chants, le langage linéaire est mis à rude épreuve. Le monde défile à grande vitesse, les quelques stations d’arrêts n’augurent jamais rien de bienveillant. La route, les espaces construits, les sentiments, l’amour, le sexe, l’amitié, la famille, les transports collectifs et individuels, rien n’y fait, le futur n’a plus d’avenir. Seules les scènes de concerts peuvent atteindre le sublime.

Le présentisme éternel des vampires se veut chez Krilanovich comme une représentation à peine déformante de notre monde actuel.
L’analyse empirique de l’auteur sur l’influence d’un certain monde bâti sur les corps et les esprits de celles et ceux qui les habitent, les parcourent et les racontent, s’est construite au fur et à mesure, dans des carnets par collages et montages de différents textes et ressources visuelles, depuis l’âge de 15 ans.
Son credo est le suivant : « It’s a play, something I must never forget—play in writing » (C’est un jeu, une chose que je ne dois jamais oublier – un jeu dans l’écriture).
Bonne lecture !
Christophe Le Gac
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* http://le-gospel.fr/grace-krilanovich-ce-qui-vit-la-nuit-roman/
** Travailleurs sans domicile fixe qui utilisent les trains de marchandises pour se déplacer
*** Les droits ont été achetés par une société de production, il serait question de Mary Harron, souvenez-vous, la réalisatrice de American Psycho (2000), tout un programme !