
Quand ne subsiste que la mémoire, seule architecture stable, les racines s’emmêlent et ne reste que la voix : ce lieu fragile où l’on habite encore. Histoires de la bonne vallée, long documentaire de José Luis Guerín, est le poème d’un territoire meurtri et incandescent. À voir !
Avec Histoires de la bonne vallée, film sorti le 17 décembre 2025 (Los Ilusos Films, Perspective Films), le cinéma de José Luis Guerín ne se contente pas de filmer. Dans la vallée périphérique de Barcelone, Vallbona, il pénètre en un peu plus de deux heures l’épaisseur du lieu et de ses habitants, respirant la mémoire d’un territoire en sursis. La vraie patrie est celle que l’on porte en soi, écrivait Rilke ; à Vallbona, ne grandissent que l’attente et l’ombre de ce qui s’efface.*
Le film montre un territoire meurtri, où la communauté chante pour ne pas glisser hors du monde. L’oïkos, lien vivant à l’habitat, tient encore debout dans leurs voix et gestes. Il se fait simultanément cœur et passage au sein d’un quartier : non une erreur, mais un microcosme.
Histoires de la bonne vallée s’ouvre dans un noir et blanc tremblé, qui impose d’emblée la fragilité des lieux. La caméra-corps, proche et presque tactile, partage l’intimité d’un territoire où le bruissement des feuilles, l’eau du ruisseau ou l’éclaboussure d’un enfant deviennent architectures sensibles. La sobriété documentaire rencontre la justesse du poème ; certaines scènes prolongées auraient gagné à l’économie. Si cette image impose la délicatesse des lieux, la musique en souligne l’intensité et l’émotion : fragments de jazz, éclats de salsa et effleurements de saudade forment un point d’orgue émotionnel. La scène de l’église, où tous en chœur chantent un hymne à l’amour et à la mort, révèle la communauté en sa quintessence. Une scène intime est centrée sur La Petite pièce en sol majeur, BWV Anh.114 du Notenbüchlein für Anna Magdalena de J.S. Bach. Cette musique simple, apprise des enfants, évoque la mémoire fragile que Vallbona s’acharne à préserver. Les variations de teintes à l’écran épousent ce tissu sensible.
José Luis Guerín travaille en cadrage serré et hors-champ minutieux. Il filme sans pompe ce qui réside dans la sobriété, derrière une caméra qui s’invite dans le réel et brise la barrière de l’écran : un cinéma de dignité communautaire.
Ici, les gens ne luttent pas contre le progrès mais contre l’effacement. L’architecture n’est pas un agencement de murs : c’est une matrice sensible où la mémoire devient la seule structure stable. Le train, cadence silencieuse, traverse la vallée comme le temps lui-même, sans crier gare. Les anciens sont les bâtiments, leurs souvenirs les plans d’origine : Vallbona devient archive vivante.

Suspendue entre nature et infrastructures, la marge préserve paradoxalement les sols, les usages vernaculaires, la convivialité du ruisseau. Les scènes de baignades ou de repas montrent une communauté hybride, où gestes, dialectes, soins et peurs tissent un tissu social vivant. Le bidonville apparaît comme une écologie involontaire : un espace d’accueil et de reconstruction identitaire.
Walter Benjamin** a exploré la mémoire collective, montrant comment ruines et fragments urbains déposent la trace du temps. Ici, le quartier porte ce visage strié de rails, entaillé d’autoroutes, serré par des HLM qui écrasent parfois le tissu relationnel.
La beauté de ce petit écrin de bourgade coexiste avec une violence urbaine feutrée. L’assemblée finale révèle un rapport de force clair : arrivants perchés sur les ruines d’un passé, messies hiérarchisant l’espace, promesses écologiques trahies. Comme le dit une habitante, « Nous avons acheté ici pour un quartier vert, et l’on rase nos arbres ». L’architecture devient ici instrument de pouvoir.

D’autres scènes relèvent de l’élégie : le pianiste ne doit jamais perdre ce qui l’habite ; les intérieurs où une mer de manteaux incarne les strates de vie, rappelant les Mangeurs de pommes de terre de Van Gogh, où dignité et fragilité se conjuguent. L’intime devient un édifice vibrant.***
Et puis, il y a José, marguerite blanche dans le paysage. Et le chien, en dernier plan, gardien du seuil : il marche, s’arrête, respire un monde que nous ne percevons plus, puis disparaît. Spectre du territoire ou mémoire animale, peut‑être symbole du spectateur lui‑même…
En effet, le spectateur quitte la bonne vallée avec une forme de saudade : le sentiment d’avoir touché un monde en train de s’éteindre mais toujours incandescent. La mémoire collective devient la substance de la ville, et Guerín filme précisément cet éclat vulnérable de ce qui survit quand la ville oublie. Quelle place à l’héritage immatériel dans les plans d’urbanisme à venir ?
Histoires de la bonne vallée est un poème documentaire où la beauté subsiste dans l’effritement. L’architecture y redevient matrice de moire territoriale. Sur ce mont où la ville s’achève, la marguerite blanche passe de main en main, de la grand-mère à l’enfant : une rémanence du monde qui persiste.
Isabelle Zoung-Kanyi
Étudiante en master 1 d’architecture à l’ESA
Stagiaire à l’Académie d’Architecture
Janvier 2026
Lire aussi de la même auteure Où est le souffle de l’architecture dans L’Inconnu de la Grande Arche ?
* Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Éditions Bernard Grasset, Paris, 1929
** Walter Benjamin, Le Livre des passages, traduit par Jean Lacoste, Éditions du Cerf, Paris, 1982
*** Vincent van Gogh, Les Mangeurs de pommes de terre, huile sur toile, 1885, Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays-Bas