
Pour cette chronique, je vais parler d’une autre réalité que la mienne. En tant que jeune architecte française, quoi de plus important que de se confronter et de comprendre d’autres façons d’exercer afin de regarder sa propre pratique avec plus grande justesse et recul ? Journal d’une jeune architecte.
Cet été, c’est au Liban que j’ai eu la chance de poser mes valises, d’observer, de débattre et finalement d’admirer les jeunes architectes croisés sur ma route. Ce sont eux et leur réalité que je vais essayer de raconter ici.
Je ne réécrirai pas l’histoire du Liban, un territoire millénaire et pourtant si récent dans sa structure bâtie, laquelle offre aux yeux de tous une architecture finalement moderne et imposante. Une société multiconfessionnelle rythmée par une histoire tumultueuse : guerres, révolutions, crises économiques, destructions, reconstructions…
Dans ce paysage marqué par un bitume inondant ses ruines et les stigmates de son histoire, je me pose la question de la place du jeune architecte libanais : grandir dans une ville appelée « ville fantôme », ne se sent-on pas écrasé par un patrimoine figé sans espoir de reconstruction ?
Comment avoir envie de devenir architecte face à tant de destruction cyclique ? Bercé par tant d’incertitudes, comment se projeter dans l’acte pérenne de bâtir ? Quelle place pour ceux qui restent ? Pour ceux qui partent ?
Pour construire une ville, il faut s’engager : dans une esthétique, dans une direction, dans un avenir… En France nous évoluons finalement dans un présent stable qui nous permet de nous projeter sans même avoir à l’intellectualiser. Les jeunes architectes libanais ont-ils les moyens, la force, l’espace mental, de concevoir leur présent ; condition de leur avenir ?

Un rêve d’architecture : entre passéisme fertile et avenir incertain
C’est avec Michèle, une amie architecte libanaise avec qui j’ai fait mes études à Paris que j’ai trouvé les réponses à certains de ces questionnements. Autour d’un verre, elle m’a raconté ce qui lui avait donné envie d’être architecte, elle m’a parlé de son enfance à Beyrouth, d’une ville en reconstruction, d’une patrie emplie de grues et de chantiers.
Michèle n’a pas connu la guerre et pourtant elle m’explique ce que l’on ressent dans une ville qui se rebâtit. La frénésie des immeubles naissants qui modulent le paysage d’un quotidien d’enfance, « je me revois jouer autour de la place de l’étoile au centre-ville, entourée de friches se transformant d’année en année en grands complexes immobiliers ». Ses repères urbains étaient en constante évolution.
Pour elle, c’est l’envie de participer à cet élan d’avenir qui l’a poussé à faire ce métier qui est le sien aujourd’hui. Un besoin de s’engager pour réparer à son tour ce paysage mouvant qu’elle a connu.
Rêver de devenir architecte à ce moment-là à Beyrouth représentait l’infinité de possibilités de participer à une nouvelle vie, au travers d’une nouvelle ville. Peut-être réparant ainsi un traumatisme latent, ancré et transmis dans la mémoire collective de tout un pays. Panser les plaies d’une ville disparue en construisant son futur.
Je demande à Michèle, si intimement liée à son pays, pourquoi elle a choisi de poursuivre ses études en France. Elle m’explique qu’après une année d’architecture à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts, l’envie d’avoir du recul s’est exprimée par le besoin d’apprendre d’un autre regard que celui de « chez-soi ». Son désir était d’avoir accès à une culture plus élargie, d’apprendre le plus possible.
Je comprends également que, dans sa position de jeune femme, s’expatrier est une opportunité de grandir, de gagner en indépendance, de s’ouvrir tout court sur une autre culture. Cette histoire je l’ai déjà entendue de beaucoup de jeunes Libanais comme une évidence : quelle force faut-il pourtant à 18-19 ans pour partir si l’on en a l’opportunité !
Aujourd’hui parmi les personnes croisées sur place, cette question du choix semble finalement loin. L’opportunité dont parle Michèle a évolué en expatriation subie pour beaucoup de jeunes et, dans les soirées chaudes de l’été beyrouthin, c’est aussi l’amertume qui pointe à demi-mot dans les discours. L’amertume d’une jeunesse qui veut faire, veut rêver, veut se construire professionnellement au Liban mais qui, face à la crise économique et politique et à l’incertitude d’un avenir stable, se retrouve face à l’impératif de partir.

Travaillez, mais pour qui ?
La préoccupation première des architectes au début de leur carrière en France est finalement presque toujours la même : « comment vais-je accéder à la commande ? » garante de pérennité pour leur structure, de travaux valorisants, etc.
Auprès des architectes travaillant au Liban, je comprends que pour eux la question se pose tout à fait différemment : la commande publique est presque inexistante. Michèle me raconte que l’école primaire qu’elle a fréquentée a été financée intégralement par des investisseurs privés. Une réalité difficile à concevoir selon ma vision des devoirs d’un Etat.
Partant de là, les projets répondent toujours à un besoin économique. Cela se voit d’ailleurs dans le paysage urbain, les immeubles se juxtaposent aux ruines et aux bâtiments criblés de balles, rares sont ceux qui arrivent à dialoguer avec leur contexte existant. Tous cherchent la vue sur la mer et s’occultent les uns les autres.
Quand un jeune diplômé sort de l’école d’architecture, il a le choix de travailler en agence ou à son compte. On me dit qu’il est d’ailleurs beaucoup plus simple de se mettre à son compte au Liban qu’en France. « C’est un petit pays, tout le monde se connaît comme on dit », le bouche-à-oreille fonctionne très bien et la logique spéculative depuis la fin de la guerre civile a poussé beaucoup de particuliers à investir dans la construction immobilière. Les jeunes architectes libanais semblent donc formés et prêts à se plier à cette organisation de la commande mais ce modèle longtemps garant d’une sécurité financière s’effondre aujourd’hui. Sans un système étatique permettant de créer une forme de stabilité, peut-on se projeter en travaillant à la merci d’un marché en crise ?
Jessica, une jeune architecte d’intérieure libanaise qui pratique à son compte à Beyrouth m’explique qu’elle arrive encore à travailler malgré la crise, qu’il y a toujours des clients qui arrivent avec des dollars et qui peuvent s’offrir la prestation de beaux intérieurs. Mais elle parle aussi d’autres clients, les jeunes comme elle, ou tout simplement ceux avec des postes payés en livre libanaise : il y a deux ans, tous ces gens auraient pu s’offrir un beau projet avec les sommes dont ils disposent mais aujourd’hui, la monnaie connaît une telle dépréciation due à la crise financière (chute de 94 % de sa valeur initiale) qu’il n’est même pas question d’envisager des travaux, même en réalisant des projets simples et sobres.
Derrière un très beau maquillage, je lis dans ses yeux un fond de tristesse, de lassitude. En abandonnant ces clients-là, c’est elle-même qu’elle abandonne, ceux qui restent, ceux qui s’accrochent, ceux qui refusent de partir malgré une perte de confort certaine.
Très loin de pouvoir totalement comprendre la réalité de Jessica, j’ai tout de même pu faire un parallèle avec des thèmes de discussion à l’agence à Paris qui s’intensifient de plus en plus ces derniers temps.
Avec la hausse mondiale des prix des matériaux, presque tous nos chiffrages sont sortis avec 30 % de plus que le montant annoncé et provisionné par les clients au départ. Que fait-on dans ces cas-là ? Que peut-on dire à un jeune couple qui vient d’acheter son premier appartement et qui n’a pas de marge pour terminer ses travaux ? Les abandonner n’est pas une option même si nous devons revoir nos prestations à la baisse…
Alors, avec Jessica, on a rêvé ensemble à des solutions : de l’argent des plus fortunés qui nous permettrait de baisser nos marges pour les projets de ceux qui le sont moins, du réemploi d’un chantier à l’autre, des négociations avec les entreprises…
Finalement je crois que quand le jeune architecte veut faire, il peut toujours trouver une façon de s’adapter et réussir à construire peu importe le contexte, le pays, les difficultés. Mais pour combien de temps a-t-on la force de porter ce désir ?

L’anarchie est emplie d’espoir
Le Liban est un pays chaotique et Beyrouth en partie son reflet. Mais du chaos peuvent naître des idées et des initiatives. J’ai d’ailleurs été fascinée par ces gens à l’énergie débordante, à l’esprit affûté, à l’âme de fête infatigable. J’ai senti cette énergie dont parlent ceux qui vont à Beyrouth, j’ai compris ce sentiment d’être absorbée par la vie que dégage cette ville. La force d’une jeunesse qui danse en rayonnant comme un combat contre une ville aux silos en feu.
Michèle me dit que l’effondrement est un moment qui nous oblige à trouver des alternatives, pour questionner un mouvement qui embarquait tout sur son passage, la pensée critique, les initiatives sociales, le questionnement patrimonial…
Cette situation difficile pousse les jeunes architectes à pratiquer avec un nouveau regard plus éthique, plus juste face aux gens, aux ressources, à ce territoire exceptionnel.
Le boom des années 60-70 représente l’âge d’or du Liban et a marqué très fortement jusqu’à aujourd’hui son paysage urbain et son identité architecturale. Il suffit de flâner dans les rues de Hamra, de Badaro, de Geitawi pour avoir les yeux inondés de ce patrimoine architectural. D’une grande justesse urbaine et bioclimatique, ce sont ces bâtiments qui deviennent les étendards d’un patrimoine inspirant qui demande à être compris, réhabilité et transmis avec justesse.
Cependant, on anticipe déjà la nostalgie des rues de Zokak El Blat lorsqu’on traverse ce quartier dont les palais ottomans et les immeubles arts déco sont détruits au fur et à mesure pour laisser place à une architecture générique. Beyrouth est une ville d’histoire et elle doit s’engager à sauvegarder son essence qui aujourd’hui fait partie de son individualité si particulière. On ressent auprès des jeunes Beyrouthins cette envie de lutter pour dessiner avec justesse l’avenir architectural et ne pas glisser dans le piège d’un nouvel horizon globalisé, lisse et moderne à l’image de Dubaï ou du Bahreïn.
D’un autre côté, l’explosion du port de Beyrouth et la destruction violente des palais de Gemmayzé ont fait prendre conscience de la fragilité d’un patrimoine et de la nécessité de le réhabiliter. La parole s’ouvre, les pensées individuelles se répondent et des associations de jeunes comme « Collective for Architecture » se montent pour penser cet avenir architectural vertueux.
Autre chaos à Beyrouth est l’absence d’espaces publics, ces espaces si représentatifs d’un lieu de vie tourné vers le peuple, le commun. Même la place des Martyrs, place principale de la capitale, est aujourd’hui un espace résiduel entre de grands projets immobiliers. Le seul espace public structurant est finalement la voirie. Les grands axes routiers divisent et hiérarchisent les quartiers de la ville.
On m’a d’ailleurs raconté qu’aux manifestations d’octobre 2019, les gens ont investi ces axes, ces rues, même la place des Martyrs, tous ces espaces qui semblent aujourd’hui anormalement hostiles. L’appropriation a été massive, commune, puissante, elle a permis au peuple de se retrouver, de se rencontrer, d’ouvrir des débats de fond, des débats alternatifs.
Michèle me fait le récit d’une image qu’elle garde en mémoire : une pièce de vie, recréée en pleine voix à grande vitesse sur l’axe du « Ring », à l’est du centre-ville. En plein milieu de la voie, un canapé, un tapis persan, un frigo… une façon de défier avec aplomb la structure économique et sociale établie et de dire : puisque tout espace est finalement privatisé de force par notre gouvernement, nous allons nous autoriser à prendre ce que vous nous avez laissé comme espace encore public et le privatiser à notre guise. De fait, ils l’ont occupé, ils l’ont fait exister.
La jeunesse libanaise m’a ébranlée par sa puissance. À l’image du bourgeon naissant entre les décombres, quoi de plus inspirant que de voir des gens qui font, qui se questionnent et usent leur créativité comme arme et outil afin de réinventer leur paysage de demain.
Alors, jeunes architectes français, à nous de ne pas nous laisser bercer par une monotonie sécurisante et, à l’instar de ces énergiques voisins, interroger le monde où nous voulons pratiquer demain ?
Estelle Poisson
Architecte — Constellations Studio
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Co-écrit avec Michèle Sainte Marie
DEA – HMONP en architecture
*A Lire à ce sujet : Beyrouth dans ses ruines, Sophie Brones (Editions Parenthèses)