
Dans la boîte aux lettres : des promesses de campagne illustrées par des bâtiments parfaits pour nos villes sortis de l’imaginaire des candidats aux élections municipales. Des images impeccables, des perspectives séduisantes… Aucun programme arrêté. Aucun budget voté. Aucun architecte identifié. Magie électorale ?
Municipales : ces projets qui n’existent pas (encore) mais qui cherchent déjà leurs architectes
À chaque élection municipale, le même miracle se reproduit : des images de projets architecturaux et urbains surgissent avant même que les candidats soient élus.
Un musée iconique.
Des logements sociaux spacieux.
Un pôle sportif spectaculaire.
Une médiathèque en bois écologique.
Des écoquartiers.
Le tout accompagné de perspectives impeccables.
Ce ne sont pas des intentions.
Ce ne sont pas des études.
Ce ne sont pas des concours.
Ce sont des promesses de campagne mises en images.
Et, derrière ces images, y a-t-il vraiment un architecte ?
Le projet avant le projet
Le mécanisme est pervers mais simple
Un candidat annonce :
« Je construirai pour notre ville un équipement moderne et ambitieux, pour tous ses habitants ».
Pour donner corps à sa déclaration, il faut une image.
Alors quelqu’un dessine…
Est-ce le colleur d’affiches ?
Un architecte non identifié ?
L’IA ?
Un jeune indépendant ravi d’être « associé à la réflexion » ?
Une agence qui espère secrètement récupérer la maîtrise d’œuvre si le candidat gagne ?
L’image circule.
Elle crédibilise la promesse.
Elle devient une preuve.
Mais juridiquement, techniquement, contractuellement,
le projet n’existe pas.
Son auteur non plus.
L’architecte fantôme
Le plus troublant n’est pas l’image.
C’est son statut.
Elle est souvent produite : sans marché public,
sans concours,
sans cadre réglementaire,
sans mention claire d’auteur.
L’architecte devient une silhouette.
Un prestataire officieux – parfois presque mafieux.
Un producteur d’anticipation.
Il travaille en amont d’un marché hypothétique.
Il investit du temps, de l’intelligence, de l’argent.
En espérant que l’image deviendra réalité –
et que la réalité lui reviendra.
C’est un pari.
Un pari dangereux.
Mais un pari très rentable si, au second tour, le candidat sort victorieux des urnes.
L’architecte algorithmique
Un nouveau spectacle se joue désormais dans les visuels de campagne : certaines images portent fièrement la mention « Visuel généré par intelligence artificielle ».
Autrement dit : zéro auteur.
Ni architecte.
Ni agence.
Ni responsabilité.
Le projet naît d’un simple prompt, caressant et vide :
« Écoquartier idyllique, bois clair, façades vitrées, arbres millénaires, lumière dorée ».
Et paf : l’image apparaît.
Parfaite.
Crédible.
Diffusable.
Mais si une machine peut produire cette perfection, que dit-elle de celui qui la diffuse ?
Un projet public engage une vision, une responsabilité politique, une maîtrise d’ouvrage collective.
Ici, il n’y a plus que des pixels et des promesses automatisées.
La question s’impose, brutale :
Qui est l’auteur ?
Surtout :
Que vaut celui qui vend ce rêve qu’il n’a même pas imaginé ?
La tentation de l’« appel d’air »
Pourquoi d’aucuns acceptent ?
Parce que la commande publique est rare.
Parce que les agences sont fragiles.
Parce qu’« être déjà dans le projet » est perçu comme un avantage stratégique.
Parce que d’aucuns se disent : « si le candidat est élu, nous serons naturellement positionnés ».
La commande publique n’est pas censée fonctionner ainsi.
Elle repose sur : l’égalité d’accès,
la transparence,
la concurrence encadrée,
le concours.
Lorsque l’image précède la procédure, elle crée un biais.
Elle installe un auteur implicite.
Elle oriente les imaginaires.
Elle rend toute proposition ultérieure moins « cohérente » avec la promesse initiale.
Autrement dit :
elle préempte et fausse le débat.
Une profession qui se tire une balle dans le plan masse
Soyons clairs : personne n’oblige les agences à produire ces visions anticipées.
La profession participe au système.
Des agences acceptent de concevoir gratuitement – ou à coût symbolique – des esquisses de projets qui n’ont aucune existence administrative.
D’autres le font sous couvert de « réflexion prospective ».
D’autres encore préfèrent rester anonymes.
Dans tous les cas, le message envoyé est dangereux : l’architecture devient un argument de campagne avant d’être une mission contractuelle.
Se normalise l’idée que le projet peut précéder la procédure.
Le travail gratuit est banalisé comme ticket d’entrée.
La valeur même de l’architecture est fragilisée.
Le faux futur
Le citoyen, lui, voit un bâtiment.
Il croit qu’il existe déjà.
Il croit qu’il est financé.
Il croit qu’il est prêt.
Il ne voit pas que : aucun programme n’est arrêté,
aucun budget n’est voté,
aucune étude technique n’est réalisée,
aucun concours n’est lancé.
Il voit une architecture crédible.
Il ne voit pas le vide juridique.
C’est précisément parce que l’image est crédible qu’elle est politiquement efficace.
Après l’élection ?
Deux scénarios.
Soit le projet disparaît et l’image n’était qu’un outil de campagne.
Soit il persiste et… de découvrir qu’il faut lancer un concours, revoir le programme, ajuster le budget…
Parfois abandonner l’image initiale.
Dans les deux cas, l’architecture réelle n’a rien à voir avec la projection électorale.
Cependant, le mal est fait : la confusion s’est installée.
Le glissement éthique
La question n’est pas d’interdire aux candidats d’avoir des ambitions architecturales.
La question est celle du cadre.
Un projet public ne devrait pas être matérialisé visuellement sans préciser : son auteur,
son statut (intention, étude exploratoire, commande formalisée),
ses conditions de production,
l’absence éventuelle de procédure.
Sinon nous créons une zone grise.
Une zone où l’architecte devient instrument stratégique.
Où l’image devient promesse contractuelle implicite.
Où la procédure arrive trop tard.
Pour une clarification urgente
Si la profession veut rester crédible, elle doit poser des lignes claires : refuser de produire des images de projets publics sans cadre formalisé ;
exiger la mention systématique de l’auteur ;
refuser l’ambiguïté entre étude exploratoire et projet engagé ;
défendre la procédure du concours comme garantie démocratique.
Sinon l’architecte deviendra consultant en anticipation politique
Et le projet public, un teaser.
L’architecture n’est pas un avant-goût de programme électoral.
Elle est un engagement contractuel, une responsabilité décennale, un acte construit.
La campagne peut promettre.
Le projet, lui, mérite mieux qu’une perspective opportuniste.
Ironie de l’époque : pour dénoncer les images sans auteur,
je signe ces lignes sous pseudonyme.
Moi aussi, finalement, j’avance masqué.
Pan Bagnat
Architecte… peut-être
Lire aussi Sarah Knafo, pour des berges de Seine à l’extrême rive droite