
L’architecte français Lucien Lagrange, qui compte 17 réalisations à Chicago (bientôt 22), dont la plupart dans le centre-ville, a, selon ses critiques, même les plus dubitatifs, «redéfini» quasiment à lui seul l’architecture résidentielle dans le Loop en s’appuyant sur une «recherche de l’élégance» qui trouve sa source dans l’architecture de Chicago des années 20. Portrait.
Lucien Lagrange saute du taxi et s’engage, sans hésitation aucune, dans l’immense chantier de la tour Elysian, à un jet de pierre de Michigan Avenue. Costume noir, chemise blanche, mocassins cirés, l’architecte est en terrain connu et, malgré qu’il ne porte ni casque ni bottes, aucun ouvrier ou contremaître présent n’ose lui en faire la remarque. Dans le dédale au pied de cet immeuble de 55 étages, il avance sûrement, prévient de sa volonté de monter au 51ème étage et s’engage résolument dans la cage extérieure qui fait office d’ascenseur.
Là-haut, avec un câble périphérique pour toute protection, il n’y a encore que la structure béton de cette tour destinée à devenir un hôtel du 7ème au 26ème étages, des résidences du 29ème au 50ème (deux appartements par étage) et, tout en haut, des résidences occupant tout l’étage et offrant – il y aura trois balcons – une vue stupéfiante dans toutes les directions. Les accès et services sont au milieu de l’appartement qui ne compte autrement ni poteau ni mur porteur, dessinant ainsi de vastes espaces de vie. L’architecte, qui va vers ses 70 ans mais en paraît 20 de moins, sautille allègrement entre les déchets de chantier et les palettes de matériaux. Il ne montre aucune appréhension face au vide vertigineux.
De retour au sol, Lucien Lagrange montre les bâtiments mitoyens presque achevés – deux étages et un toit mansardé – de son ‘motor court’, une entrée privée et un accès à l’hôtel totalement originaux à Chicago.

«Lucien Lagrange a redéfini l’architecture à Chicago,» écrit le critique Blair Kamin dans le Chicago Tribune. Lequel ne trouve pourtant habituellement grâce que dans les tours contemporaines. De fait, parlant de l’architecte français, Christopher Carley, promoteur chez Fordham Company, estime qu’il est «l’un des architectes classiques les plus créatifs que Chicago ait jamais connu». Une unanimité rare à Chicago.
La tour Elysian démontre une nouvelle fois l’extraordinaire capacité de Lucien Lagrange, sur une très large palette – il fait même la déco intérieure d’appartements dans des tours qu’il a construites – à marier les styles et faire appel à différentes cultures tout en créant une architecture exclusivement et immanquablement de Chicago.
«Ayant vécu à Paris, en Province, au Canada et aux Etats-Unis, c’est plus facile pour moi de reconnaître les cultures et leurs valeurs,» souligne-t-il. Au moment de remonter dans le taxi, le costume et les chaussures sont immaculés, comme si la poussière même du chantier devait payer de respect au maître d’oeuvre.

«L’architecture doit être intégrée à la culture dans laquelle on vit ; elle doit répondre à un mode de vie et être acceptée par le public,» dit Lucien Lagrange. «Nous faisons ces immeubles pour les gens qui y vivent, l’important, c’est l’intérieur. Je ne veux pas changer la vie des gens, je veux qu’ils aient une vie agréable».
Mies van der Rohe s’en retourne dans sa tombe ? Pas tout à fait car l’architecte a fait ses classes avec Bruce Graham, l’un des associés de Skidmore, Owings et Merrill, travaillant notamment avec lui sur le Hancock Building. Désormais, à Chicago, les descendants de SOM sont au moins aussi nombreux que ceux de Mies. Un héritage que ne renie en rien l’architecte français dont les bureaux sont à deux pas de la Water Tower et qui a rendu un hommage éclatant – donner de la légèreté à une ‘conception SOM’ est en soi un exploit – à son mentor avec la tour ‘Erie on the Park’, première tour résidentielle en acier et en verre à être érigée à Chicago depuis les années 60. Mais avec, entre autres, l’immeuble de logements de la rue Goethe, Lucien Lagrange a aussi introduit avec un succès tout aussi éclatant à Chicago l’architecture ‘Second Empire’, dont le nom seul n’est pas sans intriguer les Américains.

Lucien Lagrange se dédie (avec trop de vigueur ?) de toute référence à Mies van der Rohe – «un franc-tireur,» dit-il – préférant chercher des références dans l’architecture des années 20 de Chicago quand furent inventés là l’ascenseur, le mur rideau et la tour en acier.
«J’ai construit 17 immeubles dans Chicago et j’en ai cinq en construction». Rien que sur Michigan Avenue (l’équivalent de nos Champs-Elysées), Lucien Lagrange en compte cinq. Dans la salle de réunion de son agence, qui surplombe Michigan Ave, une collection de prix attestent de la qualité de l’hôte : Design Award for excellence in Architectural & Engeneering design ; Ideas Award National Winner ; Development of the year Award…
Alors que c’est la diversité de son travail qui impressionne en premier lieu lors de la découverte de ses réalisations – et, pour des questions d’échelle, notons encore la conversion du bâtiment historique Carbide & Carbon Building en Hard Rock Hôtel ou la rénovation des maisons art déco de Sleepy Hollow –, l’architecte lui-même insiste sur le travail de structure.
«C’est la structure qui donne l’ordre dans l’architecture, qui crée la qualité des espaces car mieux on comprend la structure, mieux on comprend l’espace,» explique Lucien Lagrange, avant de croquer en quelques secondes sur un calque la structure qui a déterminé la forme de la tour Elysian. Normalement, le rapport largeur/hauteur d’une tour est de 1 à 8. Dans au moins deux de ses immeubles, ses conceptions dépassent largement ce ratio. D’autant plus qu’il semble s’être fait une spécialité, ou est-ce un malin plaisir ?, à construire très haut sur de toutes petites parcelles. Voir par exemple, sur Michigan encore, les 68 étages suspendus de Park Tower sur 2.600m² de parcelle.
«Les architectes essayent d’articuler la structure pour justifier les formes. Pour ma part, je pense que la structure elle-même donne une image de l’immeuble,» dit-il. Il offre comme exemples évidents la Sears Tower ou la Hancock Tower. Comme quoi.

Cela dit, beaucoup plus subtiles et éclairantes quant à ses intentions sont cependant ses différentes propositions pour l’immense projet (livraison prévue en 2010) de Lakeview Avenue : 40 étages avec le toit mansardé, 306 appartements, 12 maisons en bande et un parc privé de 4.000m².
Lucien Lagrange avait d’abord proposé au promoteur un «montage Second Empire». Mais ce dernier – «il était de la côte est,» s’amuse l’architecte – impose un immeuble ‘moderne’. L’architecte s’exécute sans état d’âme non sans en penser moins. Bientôt, le promoteur s’inquiète ; les premières ventes sont décevantes. L’architecte re-explique que «Chicago est une ville conservatrice», qu’une tour «moderne» ne convient pas dans ce quartier de la ville et propose une version modifiée du concept d’origine. Banco !
Pour autant, la forme et la masse du bâtiment n’ont pas changé. «Un bâtiment est comme une belle femme – même si vous n’aimez pas la robe qu’elle porte, elle reste belle,» dit-il.

Né à Montlhéry en 1940, Lucien Lagrange est résolument français. Il en conserve d’ailleurs l’accent quand il parle anglais et c’est sur le compte de ses origines que ses amis, qui ne savent pas toujours si c’est du lard ou du cochon, sont prompts à excuser un vif esprit critique et un sens de l’humour à sang froid.
Un florilège s’impose ici.
– «Tout ce que la ville de Chicago est capable de faire est d’installer des pots de fleurs sur les trottoirs,» dit-il ainsi des volontés d’urbanisme du maire.
– Parlant de Dubaï : «Ils vivaient tous dans des tentes il y a 50 ans. Vous essayez de plaire au Cheikh, qui a regardé des magazines».
– «Pourquoi les modernistes pensaient qu’un cube de verre était la réponse à tout, je ne le comprendrais jamais».
– «La France de la campagne où j’ai passé une partie de mon enfance ressemblait au Moyen-Age».
Français donc, sauf que ses pratiques professionnelles et son projet de vie sont ‘anything but…’
Son père maçon, sa mère femme au foyer, n’ayant jamais passé le bac, Lucien Lagrange file à 18 ans au Canada rejoindre son frère Michel. Huit ans plus tard, en 1966, il s’inscrit aux cours du soir de la McGill University de Montréal, pour devenir architecte*.

«Dans les années 60, McGill représentait une alternative à l’université d’Harvard et au Illinois Institut of Technology, les deux plus grandes écoles américaines d’architecture alors dominées par les pontes du Bauhaus : Walter Gropius à Harvard et Mies à l’IIT,» rappelle le critique Robert Sharoff**. Lucien Lagrange découvre lui l’enseignement de l’architecte anglais Peter Collins, qui avait travaillé chez Auguste Perret, et celui de l’architecte hongrois Norbert Schoenaeur, «qui croyait en la primauté du plan d’étage». Dès 1968, le jeune architecte français rencontre Bruce Graham et SOM, dont il deviendra éventuellement partenaire-associé.
En 1978, Lucien Lagrange s’installe à Chicago. Sa passion pour cette ville ne le quittera plus. Il ouvre son agence en 1985 et réalise son premier projet, un centre commercial, sur Michigan Avenue.
Qui mieux que Lucien Lagrange peut mesurer l’écart entre les pratiques ici (en France) et là-bas (à Chicago) ? Robert Sharoff lui a posé la question. «Pensez-vous que vous auriez pu avoir la même carrière en France».
La réponse est sans équivoque : «Non, pas du tout,» répond Lucien Lagrange. «Aujourd’hui encore, la hiérarchie sociale est très prononcée en France. C’est une société hermétique. Vous devez provenir d’une bonne famille, sortir d’une bonne école et avoir les bonnes relations pour pouvoir avancer. Je n’avais rien de tout cela».

Dans son bureau, en sus d’une très belle collection d’ouvrages tant français qu’américains et anglais, Lucien Lagrange possède la sculpture d’un cowboy faisant du rodéo et un chapeau de Tom Mix. Et dans l’agence – «Nous sommes une trentaine en ce moment, nous étions 70 en novembre dernier,» dit-il – en sus des plans et maquettes éparpillés un peu partout, de nombreux échantillons de matériaux les plus divers sont posés ça et là, qu’il caresse en passant au fil de la visite. Dans les années 80, les Français étaient rares à Chicago.
C’est sans doute grâce à cette maîtrise des cultures et des codes, de sa maîtrise technique et de sa fascination également partagée de l’architecture française et de Chicago qu’il est parvenu à tirer l’essence de l’une et de l’autre dans ses productions. Après tout, un toit mansardé sur une tour de 70 étages, il fallait oser, surtout à Chicago.
Sans doute Lucien Lagrange n’imaginait-il pas lui-même à quel point il allait donner forme à l’architecture de Chicago en ce début de XXIe siècle. Steeltown Residences – sans être une tour, sans être dans le centre – est à cet égard un bâtiment particulièrement représentatif de l’esprit post-industriel qui anime Chicago aujourd’hui. Et dans les quartiers, les petits immeubles R+2 ou R+3 rivalisent de leurs (faux) toits mansardés pour faire chic sans que leurs promoteurs n’imaginent – ils en seraient baba – qui est à l’origine de la tendance.
De fait, si ses confrères l’ont d’abord regardé avec ironie, puis condescendance, ils sont aujourd’hui nombreux à émuler son travail.

Quant à l’architecte lui-même, dont les tours sont désormais acclamées – Fourth Presbyterian sur Michigan a fait l’objet d’un éditorial élogieux du Chicago Tribune dès les perspectives connues tandis que les Ritz-Carlton Residences, également sur Michigan, sont attendues par les critiques comme un chef-d’œuvre – il habite pour sa part dans l’une des rares maisons préservées de l’architecte Louis Sullivan, tout près de Downtown. Et il livrera fin 2009 un immeuble de résidences à New York.
L’architecte Lucien Lagrange de Chicago serait-il un franc-tireur?
Christophe Leray
* Lucien Lagrange fait aujourd’hui partie du Conseil d’administration de McGill.
**Des citations et éléments de cet article sont issus de la très belle monographie consacrée à Lucien Lagrange et signée du critique américain du New York Times Robert Sharoff.
Lucien Lagrange – A la recherche de l’élégance, de Robert Sharoff et William Zbaren ; Editeur(s) : Images Publishing ; 24x31cm ; 290 pages ; couverture reliée ; intérieur quadri ; 35 euros

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 juin 2009