
La République peut-elle vivre sous «les ors de l’empire» ? L’or, métal précieux, est symbole de luxe, de faste, d’espaces somptueux. La République peut-elle conserver ses ors, quand une norme unificatrice – «les Français pensent que» -, réduit, rétrécit son espace au point de le rendre inapproprié aux usages ? Comment faire dans un monde soumis aux règles de l’égalitarisme et sous l’effet du qu’en-dira-t-on ?
L’uniformisation est inquiétante car elle est en relation étroite avec l’architecture. L’architecture est aussi symbole, elle raconte, propose, rassemble, c’est sa vocation historique, c’est ce qui la fonde dans sa dimension emblématique. Elle doit être généreuse dans ses espaces, porteuse d’attentions à la diversité des cultures et des lieux.
Il en est ainsi des goûts et des couleurs : je n’aime pas les façades vertes, ni les moustiques qui les habitent, je n’aime pas les bâtiments transparents… J’aime les surprises, les variations et j’aime particulièrement mettre une touche d’or dans mon architecture. Elle m’évoque l’ange de Berlin, le pavillon de Topkapi, pas de quoi s’effarer.
Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la peur de la différence, le diktat du tout pareil, une dictature du goût qui normalise à l’extrême. Les mentalités évoluent à tel point que notre cadre de vie est en question avec des villes sans éclat et une architecture de plus en plus monotone.
La fracture sociale devient une représentation simplificatrice : il y avait la droite et la gauche, il y a désormais le haut et le bas. La différence sociale est désormais une provocation, les gilets jaunes ont gagné la bataille. Il en résulte des projets uniformes, neutres, seule manière d’affirmer l’égalité.
L’actualité nous renvoie l’image de ce que nous avons le droit de faire et de ne pas faire : «les Français» ne comprennent pas que la différence, ça existe. Nous voilà tous astreints au même régime. Pourquoi certains mangeraient du homard et pas les autres ? C’est absolument insupportable pour «les Français».
La presse ne valorise plus la diversité, la richesse des cultures. Notre espace se rétrécit au sens propre et au figuré. Il y a quelque chose qui relève de «la pensée unique», façon élégante de parler de dictature. Bientôt, les «Français» seront tous végans comme les façades de leurs habitations, quelles qu’en soient les orientations (solaires et idéologiques).
On ne peut que constater et s’inquiéter de ce phénomène de rétrécissement dans tous les domaines. En architecture, le sens était donné par la différence qui était source d’émotion et de plaisir. Aujourd’hui on gère avant tout l’égalité. Dans sa résidence, un Ambassadeur de France aura droit à un grand appartement de quatre-vingt-dix mètres carrés, dans lequel il recevra des personnalités du monde entier. Pas de quoi rêver d’occuper ce poste !
Notre République a besoin de transparence, ce qui est légitime, mais de là à avoir peur des ors de la République ! Il faudrait avoir honte de se retrouver dans les salons du quai d’Orsay, dans ceux de l’Hôtel de Lassay ou ceux de la résidence du préfet de région ? La République a besoin d’exister à travers ceux qui la représentent aux yeux du monde, au travers de son architecture, sa culture, sa gastronomie.

En architecture, la notion de générosité est désormais mise à mal. Jusque dans les années soixante, les équipements publics disposaient d’espaces d’accueil largement dimensionnés mais les programmes actuels sont de plus en plus étriqués. Au nom de l’égalitarisme, d’une économie souvent mal placée, nous manquons de générosité, nous sommes en train de préparer une vision rétrécie de notre société et les entreprises suivent le pas en mettant le maximum de personnes dans le minimum de mètres carrés.
Le plus surprenant est l’enthousiasme et l’émerveillement procurés par l’architecture pendant les journées du Patrimoine. Nous ne sommes pas à une contradiction près. Durant tout un week-end, «les Français» font des queues interminables, attendent des heures entières, pour admirer ces lieux somptueux, ces Ors de la république, ceux que nous ont légués l’empire et les princes.
Il ne s’agit pas de visiter notre architecture contemporaine, le fonctionnalisme et le relativisme ayant fait leur chemin. Aujourd’hui, à la question posée : de quelle couleur sera ce bâtiment ? La réponse est «tout sauf doré». Cette couleur semble inquiéter, parfois même faire peur.

Plus qu’un métal précieux, l’or est un symbole : le soleil, la lumière, l’envie de faire partager, une forme de générosité. L’or n’est pas une couleur ordinaire, c’est un rappel du génie de la Bastille, de la pyramide qui surmonte l’obélisque de la place de la Concorde, c’est le dôme des Invalides.
Doit-on avoir honte des Ors de la République ?
Alain Sarfati
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