
A découvrir la restructuration du secteur Est du Campus Jussieu, à Paris, réalisée par A.S. Architecture Studio et livrée en janvier 2016, le plus étonnant peut-être, voire le plus émouvant, est de constater l’attachement des architectes au respect de l’œuvre d’Edouard Albert. Visite.
«Nous avons choisi une stratégie visant à nous intégrer dans la continuité de ce qui avait été fait précédemment. L’idée n’était pas de rajouter de nouveaux projets. L’université garde son identité car nous avons cherché à garder l’esprit et la cohérence du bâtiment d’origine», explique ainsi Jean-François Bonne, un des associés d’A.S. «Nous proposons un dialogue avec les origines», confirme Marie-Caroline Piot, autre associée de l’agence menant la visite de presse en ce matin gris de février.
En 2006 déjà, lors de la livraison de l’Atrium, ouvrage qui faillit d’ailleurs gagner l’Equerre d’argent cette année-là, les architectes de Périphériques (David Trottin+Anne-Françoise Jumeau+Emmanuelle Marin) expliquaient déjà vouloir «conserver, respecter et continuer le système constructif existant, tout en proposant une relation fluide entre la dalle Jussieu et l’esplanade du quai Saint Bernard».

Dès 2003 enfin, Reichen&Robert, lors de la restructuration du secteur Ouest, avaient proposé d’homogénéiser le site «dans le respect de l’architecture d’origine». Pour rappel, l’échelle du site est comparable à celle du Louvre ou des Invalides. Il fallait bien quinze ans (bon les travaux de désamiantage comptent aussi pour beaucoup dans ce délai) et trois agences pour réhabiliter le campus de Jussieu qui, aujourd’hui, semble tout juste sortir de terre, peu ou prou comme Edouard Albert l’avait espéré.
«Nous étions les 4ème maîtres d’œuvre à intervenir, il nous fallait donc définir une stratégie pas seulement par rapport à l’œuvre d’Albert mais aussi au travail effectué par nos prédécesseurs», souligne Jean-François Bonne. Bref, en 2008, il n’était pas étonnant pour A.S. de choisir le même parti pris général. De fait, désormais, cette réhabilitation (en site occupé) a trouvé sa place dans le quadrilatère d’origine tout en s’immisçant poliment dans les opérations précédentes.

Le Campus Jussieu est un site éminemment urbain et les architectes d’A.S. tenaient à en renforcer l’urbanité. «Nous avons joué avec la transparence qu’offre la construction sur pilotis. Elle produit des vues fugitives sur le quartier, vers le jardin des plantes, l’IMA et la Seine, à la fois lointaines et rapprochées», raconte Jean-François Bonne. Les différences de niveaux entre la dalle et le quai ont été gommées et une rue supprimée pour souligner la relation entre le campus et la place Jussieu, un système permettant aux grilles de disparaître dans le sol et d’ouvrir complètement le lieu à la ville soulignant cette intention.
C’est dans cet esprit que, en collaboration avec le paysagiste Michel Desvigne, sur le parvis extrêmement minéral de béton et de verre de la tour Zamansky, fut créé un étonnant square urbain végétal, étonnant tant pour la technique utilisée sur une dalle qui ne pouvait pourtant pas supporter plus de poids que sur l’effet de contraste obtenu. Les cheminements nécessaires aux déplacements de cette ville dans la ville sont toujours là mais, selon les angles, semblent disparaître. «Le patio devient ainsi un nouveau lieu de vie pour les étudiants et un lieu d’errance. Sa typologie s’inspire des campus anglo-saxons construits autour du parc. Nous proposons un espace perméable à la promenade, générant de multiples parcours», expliquent les architectes.
Sauf que, plan Vigipirate oblige, les grilles ne sont plus jamais baissées. Le seront-elles à nouveau un jour ? Toujours est-il que ce lien si élégant avec la ville est désormais barré. Dommage !

Cela écrit, cette volonté de réintroduire l’université dans sa ville permet aussi d’amener la lumière dans les niveaux inférieurs.
A.S. a également installé des points de repère architecturaux, des bâtiments-signes à la fois forts et discrets dont le ‘Tipi’, le nouveau centre culturel du campus. De forme conoïde, il remplace l’ancienne «coupole». Les architectes ont néanmoins reconstitué à l’identique la mosaïque au sol, œuvre d’André Beaudin, qui dorénavant peut interagir avec les façades alentours. Autre point de repère, la très zen bibliothèque universitaire qui invite à l’apprentissage. Elle se distingue notamment par le plan végétalisé et incliné de sa toiture. Enfin, le centre de colloque, grâce auquel le Campus Jussieu peut enfin accueillir des manifestations scientifiques internationales majeures. Bonne idée également la création d’un niveau en sous-sol pour le grand amphithéâtre même si elle a nécessité la démolition complète d’un patio.

Le campus Jussieu est depuis les années Malraux et la loi sur le 1% artistique détenteur d’oeuvres d’art remarquables, parmi lesquelles une fresque de Georges Braque, une structure de Vasarelli ou encore une œuvre de Jean Arp. Un stabyle de Calder est aujourd’hui conservé à la fondation Coubertin mais devrait venir retrouver une place dans l’université. De fait, A.S a proposé la restauration de l’oeuvre de Jacques Lagrange qui avait installé une mosaïque en trois couleurs, comme un paysage au sol, fait de dessins graphiques, des formules de mathématique, au même titre que celle de Beaudin.
En 2007, Christian Hottin, conservateur du patrimoine et auteur, déplorait l’inachèvement de Jussieu depuis les années 70. Aujourd’hui, le campus d’Edouard Albert est achevé dans les règles de l’art.
Seul regret, la signalétique. Lot séparé – ces architectes n’y sont pour rien -, sa couleur vert pomme à la mode jure avec la rigueur sans âge et sans affectation du lieu.
Christophe Leray (avec L.M.)