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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chroniques d'Alain Sarfati > Centre Pompidou – Bernard l’hermite cherche coquille vide

Centre Pompidou – Bernard l’hermite cherche coquille vide

12 novembre 2019

Centre Pmopidou
@David Chipperfield

La France a tout lieu d’être fière de ses monuments, de ses chefs d’œuvres, de ses collections et l’art moderne tient chez nous une place importante. Il n’est donc pas étonnant que l’on ait envie de partager nos trésors. La France a inauguré, le 5 novembre à Shanghai, par son président lui-même, le premier Centre Pompidou hors d’Europe, construit par un architecte londonien, financé par une banque pékinoise… Rien à dire ?

L’installation des œuvres dans ce nouveau bâtiment m’évoque des pratiques, plutôt animales, celle du Bernard l’Hermite ou du coucou. Le Bernard l’Hermite vit au bord de l’eau, dans la coquille vide d’un coquillage, il s’alimente des détritus d’animaux ou de végétaux. Le coucou, lui, pond ses œufs dans le nid d’un autre oiseau auquel il confie la couvaison. Ses oisillons auront la chance d’être élevés en bonne compagnie.

Ce qui fait l’objet de ma réflexion ? C’est le rapprochement avec certaines manières de faire. Si les deux animaux cités n’ont rien en commun, dans un cas comme dans l’autre, ils choisissent un habitat qui relève du squat, une utilisation momentanée et provisoire de l’espace. Le Musée de Shanghai, financé par une banque chinoise, est à la base une coquille vide puisqu’il va abriter une partie des collections d’un grand musée français. Il tient donc de l’un et de l’autre, du crustacé et de l’oiseau, de l’eau et de l’air, comme le feng shui.

On aurait pu s’attendre à une enveloppe protectrice, une architecture emblématique pour marquer un lieu et donner une existence visible à l’institution. Il n’en est rien.

Le nouveau musée a fait appel au Centre Pompidou pour lui confier certaines œuvres mais, surtout, pour profiter de la notoriété du musée français. Le sujet mérite qu’on s’y arrête, non pas pour le symbole architectural, ni pour la beauté du lieu, mais pour la démarche. Une démarche traditionnelle chinoise qui retient notre intérêt. Pourquoi associer la marque «Centre Pompidou» à une architecture aux relents de complexe funéraire, tel le tombeau d’Hatchepsout à Deir el-Bahari revisité par un architecte du 3ème Reich ?

Que le musée n’ait pas été confié à un architecte français peut se comprendre, vu la dégradation des relations entre les maîtres d’ouvrage en général et les architectes français en particulier. Lorsque la Fondation Guggenheim a vendu sa marque, elle y a inclus son architecte, il a fait partie du deal.

Cette attitude française rend compte, de manière caricaturale, de la haine de soi. La profession devrait réagir, vent debout comme un seul homme, pour dire qu’une collection d’œuvres d’art doit séjourner dans un écrin qui lui est propre, un lieu qui l’accompagne, que l’architecture est là pour ça.

Nous avons tout lieu d’être fiers de notre culture, de nos savoir-faire, de notre élégance, de notre style. Le musée de Shanghai va ensuite utiliser la notoriété de la collection du musée parisien pour promouvoir ses propres artistes et les envoyer, à leur tour, de par le monde. Peu importe la coquille, seule la compagnie, le contenu compte, il est probable que le coucou n’agira pas autrement.

Nous assistons là la disparition annoncée de l’intérêt pour l’architecture, pour le lieu, pour l’émotion produite aux abords d’un bâtiment, pour le plaisir de l’exploration associé à celui de la découverte des œuvres. La banalisation et l’uniformisation sont insupportables ! Ce qui ressort de cet «événement» est l’utilisation, sans vergogne, d’une marque qui s’est construite justement avec son architecture comme emblème.

Le Centre Pompidou de Paris avait fait l’objet d’un concours international et le duo italo-anglais avait proposé un projet qui, quarante ans plus tard, suscite toujours autant d’intérêt. Cette année, où l’on fête le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, on peut reconnaître ce qu’il y a d’enrichissant à s’ouvrir, à échanger, à apprendre de ses voisins.

Dans le passé, les architectes sont venus nombreux d’Italie. Ils nous ont laissé des chefs d’œuvre à Fontainebleau comme ailleurs, Hittorf nous a laissé les Champs-Elysées, la place de l’Etoile, Johan Otto von Spreckelsen a mis la Défense dans Paris, sans oublier I. M. Pei qui a construit la pyramide et a été le maître d’œuvre du plus grand musée du monde. Et puis Piano et Rogers ont magnifiquement gagné le concours pour le Centre Pompidou.

Depuis, la liste n’a cessé de s’allonger, avec plus ou moins de succès. Le choix d’un architecte étranger pour un projet porte-étendard de la France doit nous pousser à nous interroger sur ces trois hangars, au bout du Bund de Shanghai. Quand même, nous sommes bien loin du Centre Pompidou dont l’architecture a largement participé au succès de la marque. La flamme de Paris, celle de la France, devrait reconsidérer la valeur accordée à l’architecture française. N’importe quel hangar pourrait donc désormais abriter les œuvres que nous prêtons ? N’est-ce pas nier l’existence de l’architecture française ?

A l’exposition actuelle du Greco, au Grand Palais à Paris, une pièce majeure du peintre est absente, c’est l’enterrement du comte d’Orgaz. Il n’était pas possible de déplacer la cathédrale de Tolède. L’art contemporain se déplace beaucoup plus facilement, peut-être même qu’il s’agit là de sa principale valeur, une sorte de monnaie fluide. L’architecture, par nature, est une manière de créer des lieux, elle peut métamorphoser, de façon surprenante, une centrale électrique et pourquoi pas un silo.

A Shanghai, la banque a juste eu besoin de l’image du Centre Pompidou pour pouvoir exposer ensuite ses propres artistes sous la marque «Centre Pompidou». Que Monsieur Bernard Arnaud choisisse un architecte américain pour sa fondation, c’est son droit, que Monsieur François Pineau désigne un architecte japonais pour la sienne, c’est son choix. Mais que la France, le gouvernement français, n’exige pas une architecture française pour installer la collection et l’image du musée de la rue Beaubourg, on ne peut que le regretter.

Ce n’est pas du corporatisme. On en arrive à un point où les architectes français sont obligés de monter des associations, contre nature, avec des architectes étrangers pour que l’on daigne regarder leurs projets. Ce résultat devrait être médité. Ne serait-il pas plus opportun, au contraire, de valoriser l’architecture française, pour exporter la marque France, plutôt que de se servir des architectes étrangers comme pourvoyeurs de coquilles vides. Je pense au musée des confluences autrichien, aux mille arbres japonais, à Europacity hollandais…

La France a bien du mal à aimer ses propres valeurs architecturales. Bien que loin, la Chine est curieusement très proche. Marco Bellocchio, à la fin des années soixante, disait «la Cina è vicina»

Alain Sarfati
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Par Alain Sarfati Rubrique(s) : Chroniques d'Alain Sarfati Mots-clés : David Chipperfield, Musée, Shanghai

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