
A l’heure où chacun se demande que faire face au réchauffement climatique inéluctable, des modèles architecturaux existent, ont existé plutôt. Exemple chez les Amérindiens du Sud-Ouest américain. Chronique de l’architecte Jean-Pierre Heim.
C’est au cours d´une mission architecturale de recherche d’habitat de construction en terre que j’ai pénétré l’univers métaphysique des tribus amérindiennes de l’Arizona. Une découverte architecturale impressionnante.
Ces ruines ancestrales permettent de remonter l’histoire des tribus Anasazi, Navajo, Hopi… Le Nouveau Mexique compte à lui seul plus de 22 tribus ! A « la Piedra del Sol », à Chaco Canyon, qui compte plus de 3 600 sites, une découverte archéologique a mis au jour en 1992 des pétrographes datant précisément une éclipse solaire ayant eu lieu en juillet 1097 !


C’est de nuit que je suis arrivé en ‘pick up truck’ (camionnette) avec cinq Amérindiens sur la Mesa où les habitants étaient réunis pour fêter la pleine lune dans la tradition chamanique. Le bruit lancinant des tambours mêlé au son des battements de bois et de cloches s’évapore du Pueblo construit sur un piton rocheux. Les échelles en bois, longues et effilées, qui se prolongent dans la brune et la fumée de feux de bois dégagent un aspect surréaliste…
Il n’y avait que très peu de touristes à l’époque, peu d’appareils photos – il était d’ailleurs interdit de photographier – pas encore de téléphones portables mais des antennes de TV vétustes qui parsemaient le Pueblo. Les ‘pick up trucks’ par dizaines étaient garés en tous sens à l’entrée du village d’où émergeaient avec une grande clarté la musique et les chants.
La danse commence. Il est interdit de photographier mais il m’est permis de prendre des notes et de dessiner. C’est l’endroit le plus surréaliste et métaphysique qu’il m’a été donné de découvrir aux USA, une Amérique où l’esprit chamanique demeure vivant !


La lune éclaire la nuit et c’est au son de cette musique « lunaire » que les Hopis réunis s’abreuvent de bières jusqu’à l’ivresse dans un véritable festival de couleurs, d’odeurs, de lumières, les sons portés par le vent permettant de réunir ensemble tous les sens. Une nuit inoubliable.
J’effectue ce voyage de recherche dans le cadre de l’American Fellowship de l’American Institute of Architects, Delano Aldrich Emerson, ce qui m’a permis de rester plus longtemps que cette incroyable première nuit et j’ai pu ensuite visiter d’autres villages sur trois Mésa de ces plateaux amérindiens : Hanoki (Tewa), de Sitsomovi (Sichomovi) et de Waalpi (Walpi).
Chaco Canyon – Pueblo Bonito
Des grottes troglodytiques jalonnent les flancs du canyon. D’immenses pans de roche se détachent de la paroi rouge-orange. En équilibre parfois, ils ne tarderont pas à s’écraser sur la mesa (plateau). En 1941, Pueblo Bonito a d’ailleurs été en partie endommagé par un immense roc tombé de la falaise.
Pueblo Bonito est le plus grand pueblo amérindien du Sud-Ouest et le plus représentatif du développement architectural. Chacun des pueblos établi à Chaco Canyon est semblable aux autres du point de vue du plan et du nivellement en terrasses allant de trois à sept étages.
La situation géographique, morphologique et géologique de Chaco Canyon a d’autre part permis une architecture plus élaborée, plus « scientifique » qu’ailleurs. En effet, la roche est tantôt tendre, facile à creuser pour les troglodytes, tantôt dure et solide pour les constructions. Par lamelles fines, elle est facile à extraire. De petites pierres plates sont assemblées suivant certaines compositions et géométries.
Les murs porteurs sont très épais (60 cm). Ils sont parfaits, avec même des fenêtres en angles et des fours cylindriques. Les pierres bien taillées sont juxtaposées sans aucun liant. Pueblo Bonito a un plan en demi-cercle, les kivas rondes s’inscrivant dans le plan orthogonal des habitations.


Il est possible de circuler dans l’est du pueblo. On pénètre alors de pièces en pièces dans un véritable dédale. Les portes ont la forme d’un T, les pièces du milieu sont aveugles. Les fermiers y déposaient le fourrage ; au-dessus sont disposées les habitations. Il est possible d’imaginer la petite taille des habitants au vu de la dimension des chambres et de la hauteur sous plafond. Les étages ne sont accessibles, comme dans tous les pueblos, que par des échelles.
D’autres villages parsèment ce canyon occupé jadis par plus de 10 000 habitants. L’utilisation intense du bois pour la construction et le chauffage a favorisé l’érosion, accentuée par la violence du vent. La migration de la population s’est effectuée par petits groupes vers les pueblos Zuni puis à l’est du Rio Grande.
Qu’est-ce qu’une kiva ?

Terme d’origine Hopi. C’est le forum religieux du pueblo. La kiva est de forme circulaire. Elles sont cependant rectangulaires dans quelques villages Hopi, ce qui les différencie moins des habitations du pueblo. Les anciennes kivas sont à demi enterrées, l’accès se faisant par le toit avec une échelle comme le veut la tradition. L’obscurité représente le nouveau monde ; le seuil, l’ouverture par laquelle sort l’échelle, est la Sivapu, la prochaine émergence dans un monde à nouveau neuf. Les kivas peuvent être familiales, elles sont en ce cas de petite taille. En tant que lieu de rassemblement spirituel, elles peuvent atteindre un diamètre de 40 m.
Mesa Verde

Les ‘pithouses’, que l’on pourrait traduire par maison dans un trou, de Mesa Verde sont les premières habitations, ancêtres des ‘cliff dwellers’ (habitants des falaises). A Mesa Verde, le rapport d’échelle entre l’homme et la construction est surprenant ; tout est ici miniaturisé.
Les « pithouses », à demi enterrées, ont une échelle encore plus petite que celle des pueblos. Elles répondent cependant parfaitement aux exigences de climat et protègent des très grandes amplitudes de température journalières. Ce système architectural est typique et permet, sur de nombreux autres sites, de déterminer une même origine culturelle.
Les matériaux du genre « adobe » (sorte de pisé) sont excellents pour maintenir un équilibre thermique dans une construction. La couverture du toit, en terre et branches, est épaisse et assure l’isolement thermique. L’ouverture au sommet, munie d’une échelle, sert autant d’accès qu’à l’évacuation de la fumée.
A Mesa Verde, trois de ces « habitations de falaise » sont en parfait état de conservation : Spruce tree House, Tower House, Cliff Palace. Chacune de ces constructions est une mégastructure inscrite sous la voûte naturelle d’une falaise. L’ensoleillement y est dense en hiver (horizontalité des rayons solaires) et faible en été (verticalité des rayons solaires).

A Arcosanti, en Arizona, l’architecte italo-américain Paolo Soleri s’est inspiré largement de ce principe, créant une voûte artificielle bénéficiant ainsi de l’ombre en été (soleil vertical) et profitant en hiver d’un ensoleillement latéral. Les kivas circulaires s’inscrivent parfaitement comme à Pueblo Bonito dans un plan orthogonal d’ensemble.
Pourquoi appeler ces ‘cliff dwellings’ des mégastructures ? L’unité géographique se prête aux constructions de type stratégique, les matériaux sont homogènes, les habitations-forteresses sont bâties avec les pierres de la falaise et toutes les unités d’habitations sont reliées les unes aux autres et forment un ensemble parfait, la vie sociale de ces agglomérations étant de type communautaire.
En 1300, les Anasazi quittèrent leurs villages, chassés par la sécheresse et la surpopulation. Il est possible de tracer leur itinéraire dans certains pueblos du Rio Grande et Taos par la découverte d’objets identiques à ceux utilisés dans les Mesas.
Taos Pueblo

Le pueblo de Taos, situé dans la vallée du Rio Grande, est créé à partir des années 1300 après la migration des Indiens Navajos. Là, les tribus ont trouvé de l’eau et des terres cultivables en abondance ainsi que du bois pour les constructions. Du point de vue géographique, le pueblo s’inscrit au pied d’une montagne et il est traversé par une rivière.
Une large place centrale est réservée aux activités de groupe des habitants : danses, cérémonies religieuses, etc. Chaque groupe de maisons est conçu avec une hauteur maximum de quatre étages superposés et régressifs. Les matériaux utilisés sont l’adobe et le bois. L’accès aux étages supérieurs s’effectue par de longues échelles dépassant largement la toiture. Les maisons sont agglutinées les unes aux autres.
Les gens n’habitent pas isolément, ils se regroupent pour les rites et les célébrations tribales. Ici l’architecture est très semblable à celle des « casbahs » : aspect de mégastructure, peu d’ouvertures, caractère privé de la cour. Toutefois, ici, l’espace extérieur n’est pas du domaine public mais semi-privé. L’espace de l’habitation va au-delà de ses murs, au moins jusqu’au traditionnel four à pain sphérique en adobe qui se trouve devant l’entrée.

La maison
Le rez-de-chaussée est enfoncé dans le sol de quelques marches et comprend les greniers et réserves dans des pièces sans lumière. La cuisine est dotée d’un accès sur la cour à proximité des fours. Le premier étage est en retrait ; ses pièces, chambres ou réserves supplémentaires, bénéficient de terrasses au-dessus des constructions inférieures. Le deuxième, ou troisième étage, est légèrement plus petit : c’est la partie principale de l’habitation.
Les murs sont épais et plus larges à la base, donnant ainsi au village un petit air penché. Les ouvertures sont hautes et étroites ; elles ne servent qu’à la ventilation. Les portes laissant passer la lumière sont orientées vers le sud et les espaces privés du pueblo. Ce dernier est toujours conçu pour que les espaces privés soient à l’intérieur, les espaces semi-privés en limite.
Cette notion d’occupation de l’espace est importante et difficile à respecter pour un visiteur non-sachant ; tous les espaces avoisinants et directement en contact avec le pueblo sont en effet réservés à ses habitants, des espaces semi-privés pour eux-mêmes mais privés vis-à-vis des étrangers.
Les Navajos ont été christianisés par les missionnaires espagnols de Coronado. La mission

De Taos a les mêmes caractéristiques que les autres églises du Nouveau Mexique. Si chaque pueblo possède donc sa mission, les Amérindiens sont cependant parvenus à préserver leur tradition, leur culture et les kivas.
Jean-Pierre Heim, architecte
“Travelling is an Art” – Novembre 2022
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