
Un concours gagné ? Super… mais quand vont démarrer les études ? Mystère ! Le temps moyen entre la remise d’appel d’offres et l’invitation à concourir n’en finit pas de s’étirer. Comment va donc la conception du cadre de vie en France ?
Depuis le 20 juin 2024 et la dissolution de l’Assemblée nationale, nos chers politiques courent les plateaux télé de débats en débats, d’invectives en invectives, pour savoir qui tordra le bras de notre cher président…
Après la séquence sur le vote du budget qui devait être effectif avant la fin de l’année sans quoi le pays s’arrêterait, les motions de censure et calculs politiciens, dont chacun sait que leur seul objectif est d’avancer ses pions pour être en bonne place dans… deux ans pour la succession du président, ne montrent en rien une quelconque défense de l’intérêt des Français.
Oui mais voilà, pendant ce temps-là, les Français doivent vivre et nombre d’entre eux dépendent de près ou de loin du bon vouloir de nos édiles.
En effet, même si d’aucuns veulent arrêter de construire, le bâtiment fait encore vivre énormément de gens en France, donc quand les budgets ne sont pas votés, les marchés publics cessent brutalement. Comme, de plus, les marchés privés se sont écroulés depuis déjà deux ans, le monde du bâtiment tourne au ralenti.
Qu’on se rassure, du coup, le ZAN est en bonne voie !
Certes il ne s’agit pas d’un « shutdown » à l’américaine, non, rien d’aussi démonstratif, simplement des ralentissements, des reports, des décisions non prises, des arbitrages reportés. Le processus est insidieux mais il met la pression sur des entreprises toujours plus fragiles.
Pour ce qui concerne les agences d’architecture, lorsqu’il fallait quatre mois en moyenne entre la remise d’appel d’offres et l’invitation à concourir, ces derniers temps, nous sommes plutôt sur six à huit mois quand ce n’est pas plus. L’invitation à concourir est une étape mais elle ne garantit en rien de recevoir le dossier et que le projet commence, non ! Les projets où il se passe de deux à six mois entre l’information et le lancement effectif du concours ne se comptent plus.
Vous avez gagné un concours, super… mais quand vont démarrer les études ? Mystère ! Pourquoi ? Les budgets n’ont pas été débloqués, les financeurs doivent se réunir, une étude environnementale complémentaire doit être effectuée, l’étude de la pollution du sol doit être approfondie, les riverains doivent être consultés, le PLU modifié, bref tous les prétextes sont bons pour ralentir la progression… et pendant ce temps-là les partenaires de la maîtrise d’ouvrage, AMO, architectes, BET… attendent !
Toutefois, quand le téléphone daigne sonner, alors là, c’est l’urgence absolue et il faut répondre immédiatement au risque de passer pour un mauvais partenaire qui ne soutient pas le projet. Comme il dort dans un tiroir depuis des mois que vous auriez dû commencer, vous ne pouvez pas ne pas vous y mettre immédiatement.
Qui sont les premiers touchés par ce fonctionnement de plus en plus erratique ? les petites structures, celles-là mêmes que les politiques adulent et jurent la main sur le cœur vouloir défendre… Lorsque les temps de latence entre deux phases d’un projet deviennent plus longs que les phases elles-mêmes, les petites structures n’ont rien pour rebondir et subissent, se séparent de leurs collaborateurs pour laisser passer le temps et essayer de survivre.
Les structures plus importantes peuvent s’équilibrer tant bien que mal en augmentant le volume d’affaires pour remédier à l’étiolement de l’activité sur chacune d’elles. Pour autant, cela se fait au prix d’une dégradation de qualité de travail avec des équipes qui doivent passer d’un sujet à l’autre au gré des arrêts et redémarrages avec la perte de cohérence qu’implique ce type d’avancée en soubresauts.
D’autant qu’en revanche, la réglementation, elle, ne subit pas ces ralentissements. Ainsi il n’est pas rare d’avoir des projets à revoir plusieurs fois en cours d’études en raison de changements réglementaires qui n’auraient pas eu à être appliqués si le projet avait suivi le planning initialement prévu.
Après ces derniers huit mois de ralentissement, à l’aune de l’approche des échéances électorales, il est assez facile de prédire une accélération de l’activité dans les prochains mois ; après ces pertes de temps imposées à tous, tout le monde devra être au garde-à-vous pour produire images et projets en vue d’une réélection, les maîtres d’œuvre devront recruter dans l’urgence pour pallier l’afflux de demandes.
Il ne restera plus alors aux équipes lauréates que croiser les doigts pour que l’édile soit réélu, sans quoi, se profilera pour eux un nouvel arrêt de projet temporaire ou définitif, avec dans de nombreux cas, la réduction d’effectif qui s’imposera…
Ainsi va la conception du cadre de vie en France !
Stéphane Védrenne
Architecte – Urbaniste
Retrouver toutes les Chroniques de Stéphane Védrenne