
À Londres, depuis 25 ans, la célèbre institution Serpentine invite le gratin de l’architecture à construire un pavillon dans les jardins de Kensington, non loin du lac éponyme – Serpentine. Le Serpentine Pavilion 2026 accueille jusqu’au 25 octobre une œuvre des architectes mexicains Isabel Abascal et Alessandro Arienzo. Visite.
Isabel Abascal et Alessandro Arienzo sont de jeunes architectes. Lanza atelier, leur agence basée à Mexico a tout juste passé dix ans. Pas de grands gestes mais une pratique discrète, réputée attentive au quotidien : des maisons, des expositions, des pavillons.
Après 25 ans de célébrités – (liste non exhaustive) Gehry, Koolhaas, Siza, Hadid, Toyo Ito, Nouvel, Libeskind, etc. y compris le mythique Zumthor qui n’est pas particulièrement connu pour son goût du spectacle… – la question est légitime : pourquoi une institution qui s’est fait connaître par les starchitectes du monde invite-t-elle aujourd’hui une agence relativement confidentielle ? Pourquoi eux ?
Ce qui amène à la question suivante : quelle réponse Lanza atelier a-t-il apportée ?
Leur propos est extrêmement simple, presque rafraîchissant. Il repose sur trois thèmes – le crinkle-crankle wall – spécificité anglaise du mur ondulant, avec la brique comme ordinaire matériau très londonien, et la relation au paysage so british. Voyons donc…

Le crinkle-crankle wall appartient à une tradition constructive développée aux Pays-Bas puis largement diffusée dans l’est de l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le mur ondulé comme moyen de stabilisation est un concept très ancien, que l’on trouve déjà dans l’antiquité égyptienne, grecque ou romaine. Son principe est simple : au lieu de résister par son épaisseur ou par des contreforts, le mur tire sa stabilité de sa forme sinueuse. Grâce à cette géométrie, il peut être construit avec moins de briques tout en demeurant particulièrement robuste.
Dans le pavillon conçu par Lanza atelier, cette référence apporte donc une logique constructive qui n’est pas formelle mais principe de stabilité. Il s’inscrit dans un temps long et apaisé en choisissant une tradition locale comme référence. La brique est produite à une cinquantaine de kilomètres de Londres, à partir d’une argile sauvage rouge, emblématique de la capitale. Elle apporte une expérience spatiale de douceur et de continuité qui dialogue avec le paysage, le lac et la végétation.
De toute évidence, une forme de délicatesse affleure jusqu’au moindre détail – des tables installées aux abords incitent les enfants à reproduire l’objet en carton –, tout dans le pavillon semble taiseux, apaisé, joyeux. Il faut tourner, retourner, regarder pour comprendre que la promenade est très loin de la cabane des petits cochons…
Rien n’est laissé au hasard. Tout est étudié, calculé, rigoureux. Le mur n’est pas seulement ondulant. Il est assemblé. À regarder de près, le pavillon est bien loin de la simple référence vernaculaire anglaise. À mesure de la promenade, une autre lecture apparaît, plus concrète. Mathématique…

Le vernaculaire est ici formidablement réinterprété par les techniques contemporaines. Le projet relève d’une mise en œuvre minutieuse où chaque élément participe à l’équilibre de l’ensemble. Les briques industrielles sont percées de trous cylindriques traversants. Ces perforations ne servent pas seulement à alléger la brique ou à économiser la matière, elles permettent le passage des tiges métalliques de précontrainte. Empilées, les briques sont mises en compression par ces tiges en acier inoxydables, les écrous et les dispositifs de serrage étant volontairement laissés apparents.
Il s’agit bien d’un système de maçonnerie précontrainte dans lequel les briques sont maintenues en tension permanente par les tirants métalliques. Entre les briques, des bandes de caoutchouc absorbent les déformations, accompagnent les mouvements de la structure et limitent les risques de fissuration.
L’apparente simplicité du pavillon est trompeuse. Derrière le mur ondulant et la douceur des briques se cache un travail géométrique d’une grande sophistication. L’ondulation du mur comme le dessin de la toiture relèvent de formulations mathématiques précises. La courbe n’est jamais libre ou pittoresque ; elle est calculée, optimisée, mise au point comme un système. Rien n’est laissé à l’intuition. Si le projet célèbre le vernaculaire du mur de briques, il tient aussi de calcul d’intégrales.
Cette attention constructive se retrouve dans la résille orthogonale légère et translucide, qui semble flotter au-dessus du mur de brique ondulé et des colonnes. Couverte par des panneaux de verre plats qui font toiture, portée par une série de colonnes de brique, elle laisse pénétrer l’air et la lumière tout en assurant une protection minimale. La toiture ne procède pas d’un dessin arbitraire. Elle est conçue à partir de systèmes de matrices qui permettent d’organiser sa géométrie, ses variations et sa relation avec les appuis.
Là encore, la technique ne cherche jamais à s’exhiber. Elle disparaît derrière une impression de naturel et d’évidence. Le dispositif parle moins d’un bâtiment que d’un abri, moins d’une salle que d’une clairière.

Ma promenade comme toujours se prolonge par une visite à la librairie. Tout près du mur anglais, du pavillon de brique, de lumière et de jardin, des rires d’enfants qui dessinent, sur les étagères, à peine visible, un livre mince. Son titre intrigue : Mother Architecture. Essays on Creating and Procreating (Mère Architecture. Essais sur la création et la procréation. Non traduit). Découverte inattendue n’est pas le mot. MOTHER ARCHITECTURE. Signé Isabel Abascal*.
Le choc ne vient pas seulement des sujets abordés. Il vient du rapprochement qu’opère l’auteure entre deux verbes que l’architecture tient habituellement séparés : créer et procréer.
Depuis toujours, l’architecture parle de la naissance des projets. Isabel Abascal prend cette formule au pied de la lettre. Que signifie créer lorsque l’on pense simultanément à porter, attendre, nourrir, transformer, mettre au monde ? Que devient la figure héroïque du créateur lorsque sont introduits dans le récit architectural la vulnérabilité, la dépendance, l’épuisement, la douleur ou le soin ?
Mother Architecture ne décrit pas la naissance d’un projet comme l’apparition soudaine d’une idée. Le projet y est envisagé comme une gestation, avec ses exigences, ses contraintes, ses transformations physiques et mentales. La création cesse d’être un acte de maîtrise pour devenir un processus traversé d’incertitudes.
La violence du livre est là.
Non dans la provocation. Non même dans les attaques adressées à certaines figures canoniques de l’architecture moderne ou dans le rappel des positions eugénistes de Philip Johnson. Elle réside dans ce déplacement. Isabel Abascal retire à l’architecture son vocabulaire traditionnel de l’autorité, du génie et de la maîtrise pour lui opposer celui du corps, de l’expérience vécue et de la mise au monde.
Soudain, le pavillon lui-même apparaît autrement. Derrière le jardin anglais, derrière la méditation élégante sur la brique et le mur anglais, on découvre une pensée beaucoup plus complexe. Un travail intellectuel beaucoup plus vaste, traversé par des questions politiques, sociales et corporelles que son apparente sérénité semblait tenir à distance. Une pensée attentive moins à la forme achevée qu’aux conditions qui permettent son apparition.
« Lorsqu’une architecte s’aventure hors du champ de la théorie architecturale pour se confronter aux personnes et à la culture, à la politique et à l’histoire, remettant sans cesse en question ses propres illusions, le résultat est un livre comme celui-ci : non conventionnel, passionné, éclairant et d’une remarquable ouverture », explique Ana Karina Zatarain, l’éditrice.
Tina Bloch
* MOTHER ARCHITECTURE Essays on Creating and Procreating (2025, Editeur : Ana Karina Zatarain)
