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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chronique d’Outre-Manche > « In Other Worlds », sous l’éclectisme vertical, un esprit animal

« In Other Worlds », sous l’éclectisme vertical, un esprit animal

14 juillet 2026

Barbican, Londres In Other Worlds
Drone Shepherd dans l’œuvre In Other Worlds de Liam Young, au Barbican. Image reproduite avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Le Barbican est un monde à part entière niché au cœur de Londres : une utopie brutaliste et futuriste conjuguant habitat, savoir et culture. Actuellement, son centre d’art accueille « In Other Worlds »,* une exposition immersive signée Liam Young — futurologue de renommée internationale — qui propose de découvrir six univers distincts, autant de visions de l’avenir de l’humanité. Chroniques d’Outre-Manche a fui la chaleur estivale anthropocènique pour aller les explorer.

Entouré de nombreux collaborateurs créatifs, Young métamorphose « The Curve » – un espace tout en longueur et en courbe – en une sorte de grotte magique baignée d’une lumière pourpre, peuplée d’objets fascinants et d’affleurements rocheux (factices, cela va de soi). Des créations telles que des tapisseries suspendues, des masques d’animaux et des maquettes architecturales côtoient des bornes d’écoute diffusant des extraits de récits, ainsi que des rochers artificiels invitant à s’asseoir pour visionner des films. Des figurines arborent des tenues de travail minutieusement conçues, allant de plongeurs miniatures à un astronaute grandeur nature suspendu au-dessus des visiteurs (une figure qui semble inspirée par l’œuvre emblématique « Refugee Astronaut » de Yinka Shonibare, datant de 2015). Ces six « mondes » incarnent les visions de civilisations émergeant après l’effondrement de notre système actuel : un hypercapitalisme inégalitaire qui dévaste la planète.

Barbican, Londres
After the End, Liam Young, In Other Worlds, vue de l’installation @Thomas Adank, Barbican Immersive

« World Machine », la première vision, imagine l’« e-extraction » de terres rares, de galettes de silicium et de processeurs à partir des débris des infrastructures d’IA – alors que celles-ci deviennent une nouvelle strate géologique – afin que l’informatique puisse redémarrer au sein même de la roche. « After the End » met en scène une communauté de pêcheurs établie sur les vestiges d’une plateforme pétrolière submergée, devenue un récif artificiel. « The Great Endeavour » envisage d’immenses machines capables de réparer l’atmosphère en séquestrant le CO², le tout alimenté par l’énergie éolienne et solaire ; il s’agit de technologies dont nous disposons déjà (bien que la séquestration mécanique du carbone, telle qu’elle est pratiquée en Islande, semble peu susceptible de passer à l’échelle nécessaire pour rétablir la sécurité climatique de la planète par la géo-ingénierie).

Young a collaboré avec le Jet Propulsion Laboratory de la NASA pour concevoir l’œuvre finale, « Emissary », exposée au-delà de « The Curve », dans l’espace d’exposition étonnamment réussi qu’offre un parking souterrain. « Emissary » est un vaisseau spatial envoyé dans le cosmos tel un ultime artefact destiné à témoigner de l’existence de l’humanité bien après sa disparition. Telle une prière, il n’a que très peu de chances d’être jamais reçu par son destinataire. Voyager 1, qui a exploré Jupiter, Saturne et leurs lunes intérieures, transporte déjà un disque d’or remplissant une fonction similaire ; toutefois, « Emissary » et ses immenses ailes métalliques sont bien plus imposants, et les images en format ultra-large de son assemblage en orbite rappellent le vertige cosmique du ballet des vaisseaux dans « 2001, l’Odyssée de l’espace » de Kubrick.

In Other Worlds
(à gauche) Image du film The Great Endeavour (2023) de Liam Young (à droite) Image du film Emissary (2024) de Liam Young. Images reproduites avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Toutes ces visions poétiques d’avenirs possibles sont des réactions à la crise planétaire ; mais qu’en est-il de l’architecture ? On la retrouve à mi-parcours de l’exposition avec « Planet City », projeté sur le plus grand écran de tous. L’œuvre nous plonge dans une métropole mondiale unique peuplée de 10 milliards d’habitants, où des immeubles et des maisons à l’allure familière – principalement de style moderniste, mais certains d’aspect plus ancien – sont empilés ou suspendus au sein de tours vertigineuses à l’éclectisme débridé, également représentées par des maquettes architecturales à proximité.
La population de Planet City semble vivre un carnaval perpétuel : des figures symboliques masquées – telles les « bergers de drones » vêtus de costumes fluides aux formes organiques – dansent avec abandon dans les rues en contrebas. Les citoyens se pressent aux balcons et sur les corniches pour assister au spectacle, tandis que des rectangles de lumière descendent des hauteurs comme des confettis.

Cet environnement bâti a quelque chose de familier. Au cinéma, la mégapole futuriste hérissée de gratte-ciel trouve ses origines dans « Metropolis » de Fritz Lang (1927) ; elle a par la suite été actualisée par l’intégration de publicités dynamiques et lumineuses et d’une architecture rétro au sein de l’urbanisme dystopique imaginé par Syd Mead pour « Blade Runner » de Ridley Scott (1982). Aujourd’hui, de telles mégapoles verticales existent bel et bien dans le monde réel, en Chine par exemple. À l’échelle intime de la rue, « Planet City » ne s’anime pas grâce à de douteux vendeurs de technologie ou à des réplicants, mais grâce à la communauté et à la culture. Si l’on parcourt les « villages urbains » ayant survécu aux projets de réaménagement – à Shenzhen, par exemple – on y retrouve une vitalité comparable. Quant à la concentration de la population dans des villes à très forte densité, elle constitue l’exact opposé de l’étalement urbain, laissant ainsi davantage de place à la nature. C’est aux limites de « Planet City » que débute le « parc », un espace protégé et accessible.

Barbican, Londres
Planet City- Recycled Residential Tower. Maquettistes Liam Young, Termrak Chaiyawat, Sophia Soave, Fernando Acuna @H.W.

Le problème avec ce type de rebond civilisationnel, entrevu dans l’expérience extraordinaire et éblouissante d’« In Other Worlds », réside dans son idéalisme même. Par le passé, on a déjà espéré un renouveau spirituel capable de réconcilier l’humanité avec la nature. Certaines initiatives ont même donné naissance à de nouvelles formes d’architecture, comme les communautés autonomes de Drop City et Libre, établies dans le Colorado dans les années 1960, ou la communauté d’Arcosanti, en Arizona, conçue par l’architecte Paolo Soleri ; l’architecte Friedensreich Hundertwasser a, quant à lui, élaboré une philosophie écologique passionnée** qui n’a jamais été aussi pertinente. Toutefois, ces héritages architecturaux demeurent isolés.

L’architecture contemporaine vise des objectifs de durabilité technocratiques et redécouvre des techniques comme la climatisation passive et les matériaux naturels ou de récupération. Malheureusement, le renouveau spirituel de masse se révèle invariablement un vœu pieux. Pendant ce temps, la planète se réchauffe tandis que l’univers, froid et impénétrable, reste indifférent.

In Other Worlds
Scènes du film Planet City (2021) de Liam Young @H.W.

Nous sommes tout simplement trop avides, trop occupés à gérer les complexités de la survie quotidienne, ou pervertis par la montée du populisme et la désinformation orchestrée par l’IA, pour changer nos habitudes. Nos innombrables problèmes perpétuent une faillite morale qui ronge l’âme humaine. Rien d’étonnant à cela : la nature elle-même est amorale, et nous ne sommes que le fruit de l’évolution naturelle, que Richard Dawkins a si justement comparée à « l’horloger aveugle ».

Pourtant, comme Young, nous pouvons toujours rêver…

Herbert Wright
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*L’exposition « In Other Worlds » est présentée au Barbican Arts Centre de Londres jusqu’au 6 septembre 2026
** Lire la chronique Vienne sur les traces du premier, du deuxième et du troisième homme (septembre 2025)

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Par Herbert Wright Rubrique(s) : Chronique d’Outre-Manche

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