
Quel autre lieu réunit à la fois Lord Byron, Melina Mercouri, un théâtre et des terrains de sport ? Ils occupent tous la même ancienne carrière, creusée à Athènes dans les pentes de l’Hymette.
Ce n’est pourtant pas une exception. Une géographie entière de cavités traverse Athènes. Certaines accueillent un théâtre. D’autres un stade.
La ville réoccupe progressivement les formes que l’extraction lui a laissées.
Les lieux racontent toujours plusieurs histoires à la fois.
Athènes montre encore ce que d’autres villes ont déjà absorbé : les traces de l’extraction, les transformations successives et la coexistence de plusieurs temps dans un même paysage.

Les formes qui appellent
Longtemps, je les ai regardées sans chercher à les comprendre.
Je voyais seulement des formes. Des vides qui semblaient exister indépendamment du relief qui les entourait. Des lèvres blanches sur les montagnes. Des courbes trop régulières pour être naturelles.
Je les croisais depuis l’Hymette, depuis le Pentélique, parfois au détour d’une route. Toujours à distance. Toujours incomplètes.
Elles n’étaient encore ni carrières, ni théâtres, ni stades.
Elles résistaient simplement à l’oubli.


Une carrière est déjà une géométrie
Lorsque je m’en suis approché, le paysage a changé d’échelle. La montagne n’a pas été entaillée. Elle a été creusée.
Une carrière n’est pas un vide. C’est une forme.
Des courbes. Des parois. Des lignes de fuite. Avant toute projection, l’extraction a produit un espace.
Ailleurs, au Pentélique et à l’Hymette, l’extraction suit la pente. Ici, rien de tel. Ces excavations semblent avoir été creusées comme une portionneuse mord dans un bloc de glace, prélevant toujours la même calotte ronde, quel que soit le relief. La matière ne guide plus le geste. Le geste s’impose à la matière.
De loin, ces cavités apparaissent comme des formes autonomes. Elles n’accompagnent plus le paysage. Elles l’interrompent.
Nous avons abandonné aux machines l’exploit de dessiner les plus grandes courbes de notre époque.
Un espace brutal. Mais déjà un lieu.




Les géométries du jeu
La ville n’a pas effacé ces vides. Dans les années ‘80, sous des impulsions soit artistiques soit politiques, elle y a installé d’autres usages.
Des terrains de sport occupent désormais des espaces autrefois dédiés à l’extraction. Parfois un seul, niché dans une poche unique. Parfois deux, superposés à des niveaux différents, dans deux excavations qui se touchent sans se confondre.
Le stade arrive avec d’autres règles : proportions normées, lignes droites, angles droits : une géométrie abstraite, reproductible partout dans le monde.
La carrière et le stade parlent pourtant la même langue. Celle de la mesure.
Le rectangle du jeu cherche sa place dans les courbes de l’extraction. Les tracés négocient avec les limites disponibles, comme des pièces rangées à l’intérieur d’une même cavité : un grand volume pour un stade, un plus petit pour des terrains d’entraînement ou de tennis.
Pas de friction mais un accord de forme entre des angles droits et des courbes, conçues indépendamment l’une de l’autre.



Les géométries de l’écho
Les théâtres, eux, ne s’imposent pas dans l’excavation. Ils prolongent une géométrie déjà présente.
La courbe existe dans la roche. Les gradins la répètent, à quelques mètres, sans jamais la toucher. Comme une voix qui reprend le même air, mais plus bas, en retrait.
Parfois, le rapport s’inverse. Le théâtre ne suit plus la paroi : il lui fait face. La roche devient un fond de scène, un décor qu’on regarde plutôt qu’une forme qu’on prolonge.
Les anciens le savaient. À Épidaure comme au stade panathénaïque, l’architecture naissait de la topographie. Les gradins s’appuyaient sur la pente. La pierre semblait une émanation de la montagne elle-même. Le relief fournissait la forme, le support et la matière.
Les théâtres antiques partageaient la matière de la montagne.
Les théâtres contemporains n’en partagent plus que la géométrie.
Cette différence a un prix que la matière finit toujours par révéler.
Sur un même site, un théâtre de béton se maintient, presque intact. Tout près, un théâtre de métal s’effondre déjà, sa charpente repliée sur elle-même comme un nid de fil de fer.
Même geste. Deux matières. Deux destins.
Pourtant la parenté demeure.


Le rassemblement
Ces cavités auraient pu accueillir des logements, des entrepôts ou des infrastructures techniques.
Elles accueillent toujours des rassemblements.
Ce choix n’a rien d’évident.
Une carrière est un espace contenu. Elle protège du vent, concentre les regards, enveloppe les corps. En Grèce, elle offre aussi l’ombre et la fraîcheur que recherchent naturellement les lieux de rencontre.
Peut-être est-ce pour cela que ces formes attirent moins l’habitat que le rassemblement.
Théâtres, stades : les programmes changent, mais une constante demeure. On s’y réunit, mais on n’y vit pas.
Hier pour extraire la pierre. Aujourd’hui pour assister à un spectacle ou jouer un match.
Les machines ont quitté les cavités. Les corps y sont revenus.
Ces lieux s’activent puis retrouvent leur silence. Un concert s’achève. Un match se termine. La foule repart.
La cavité, elle, demeure.

Le mur
Un mur sépare les tribunes de la paroi.
Il n’est pas né d’un geste architectural. Il est né d’une mise en sécurité : la roche, instable depuis l’extraction, exigeait d’être tenue à distance.
On ne fait plus confiance à la montagne.
Les amphithéâtres antiques s’appuyaient sur la pente sans réserve.
Ici, on recompose : on reconstruit un ordre qui n’a plus besoin du sol qu’il occupe.
Le métal en ruine, le béton patiné, le mur : trois manières de dire la même chose.
On a pris à la montagne ce qu’elle ne peut plus offrir en retour.
La montagne demeure. Les programmes se succèdent.
Pas un jugement. Une responsabilité héritée.
Creuser engage plus que l’instant de l’extraction.
Conclusion
Ces cavités ne sont ni des ruines ni des monuments.
Les amphithéâtres antiques étaient le résultat d’un projet unique.
Les carrières reconverties sont la rencontre de deux projets qui ne se connaissaient pas.
Le premier dessine une géométrie. Le second apprend à composer avec elle.
Elles sont des lieux de retour.
Retour des usages.
Retour des corps.
Retour du collectif.
Retour de la ville dans les vides qu’elle a elle-même produits.
La nuit, ces cavités changent de nature. Les théâtres s’éclairent, les terrains s’animent. Depuis les hauteurs, on pourrait les lire comme une constellation dispersée dans et autour de la ville. D’anciennes excavations devenues foyers de lumière.
Chaque soir, le même mouvement recommence : les corps reviennent, puis repartent.
Peut-être est-ce cela, au fond, que racontent ces anciennes carrières : non pas une disparition mais une série de retours successifs.
PS :
Les architectes imaginent habiter des cratères lunaires.
Athènes l’a déjà expérimentée à sa manière.
Ces cavités ne sont pas nées de l’impact d’une météorite mais de l’extraction de la pierre.
On ne joue pas au football dans un cratère lunaire.
À Athènes, si.
Nicolas Moulin
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