Ciel bleu, soleil frontal et vents doux. Une allée de palmiers longe l’horizon. L’odeur de la mer et le bruit des vagues prennent petit à petit le dessus sur les véhicules motorisés. Chronique du Levant.
En contrebas, des pêcheurs, posés à même la roche, alignent leurs cannes le long du garde-corps. Un peu plus loin, des hommes, de tous âges, exhibent des peaux déjà intensément bronzées. D’autres ont sorti leurs raquettes et, à tour de rôle, s’échangent des balles devant un paysage pas comme les autres.
Coincée entre le bleu de la mer et celui du ciel, une chaîne de montagnes longe le littoral et se dresse comme un trait dans le paysage. Sous un ciel aussi dégagé qu’aujourd’hui, on aperçoit plus loin des sommets enneigés : nous sommes en plein hiver libanais.
Au Liban, les saisons semblent moins se succéder que se superposer.
C’est sans doute pour cela que l’on raconte qu’au pays des Cèdres, il serait possible de skier et de se baigner dans une seule et même journée. Je n’ai personnellement jamais rencontré quelqu’un l’ayant fait, bien que cela ne me paraisse pas impossible. Mais l’essentiel n’est pas là. Au Liban, l’exagération est presque une discipline nationale : une manière de raconter le réel en le rendant plus intense, plus vivant.
Ce n’est donc pas un hasard si cette Chronique du Levant débute là où s’est achevée ma dernière visite au pays : sur la corniche de Beyrouth.

Je me souviens qu’à ce moment-là, le tumulte des dernières semaines, faites de soirées intenses et de fatigue accumulée, s’est dissipé. Se rendre à Beyrouth en fin d’année n’est pas de tout repos. Entre les retrouvailles familiales et amicales, les repas à répétition et les soirées qui s’étirent jusqu’au lever du soleil, le temps file sans que l’on s’en aperçoive.
Il a fallu attendre cette dernière journée, cette ultime sortie en famille avant mon retour à Paris, pour que le temps cesse de presser. Pour pouvoir me balader sans but précis, si ce n’est la balade elle-même.
Sur le trajet qui longe la mer, de croiser des connaissances, anciennes et nouvelles, et reconnaître des habitués. J’aperçois notamment au loin « Abou Khodr », retraité de 85 ans connu pour ses baignades matinales, peu importe le jour et la météo. Les vendeurs ambulants de café et de tirages de loto. Ou encore ce vieil homme, accompagné de son enceinte portative, qui diffuse en continu Fairuz, chanteuse libanaise et l’une des divas de la musique arabe moderne.
Un autre récit, souvent répété, raconte que Dieu, en créant le Liban, lui aurait tout donné, ou presque : une mer transparente, des rivières qui traversent le pays, deux chaînes de montagnes, l’une verdoyante, l’autre plus aride, et entre elles une vallée fertile. Il lui aurait offert un climat clément, été comme hiver, et même une longue lignée de civilisations. Et du vin, le meilleur qui soit (j’exagère un peu). Puis, au moment d’achever son œuvre, il se serait rendu compte qu’il en avait trop fait… et aurait décidé d’y ajouter les tensions socio-politiques.
Sur la corniche, pourtant, ces tensions semblent à distance. Des populations qui, ailleurs, se côtoient peu, se retrouvent ici, sous le même soleil. Les âges, les origines, les appartenances se croisent sans se heurter. Comme si, le temps d’une balade, la diversité libanaise acceptait simplement de partager le même horizon.

Même les bâtiments d’époques différentes cohabitent. Bien que ce soit le cas un peu partout à Beyrouth, il est frappant de voir, côte à côte, une enfilade d’immeubles de style international, des tours plus génériques, parfois franchement commerciales, et surtout ces édifices anciens, reconnaissables à leurs arcades, qui laissent deviner ce que la ville fut autrefois.


En se rapprochant du campus américain, les arbres prennent davantage le devant. La masse végétale laisse deviner le terrain de football dissimulé derrière. Je ressens une légère nostalgie : il y a quelques années encore, je passais de longues heures sur ce terrain avec des amis qui sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du monde.
La corniche change de visage à l’approche du phare actuel. Je dis bien actuel car un peu plus loin subsiste l’ancien phare*, plus modeste, en retrait par rapport à la promenade et qui indique encore l’ancienne limite avec la mer.
Car si Beyrouth s’est étendue sur ses collines et au-delà, elle s’est aussi étendue sur la mer.
Ces « dents », que l’on distingue aisément sur une image satellite, correspondent à d’immenses zones de remblayage, trop souvent privatisées et peu soucieuses de ce qui existait déjà.
Sur la dernière portion de la corniche, la mer se fait ainsi discrète. Les regards se tournent vers la ville et les voies véhiculaires reprennent le dessus sur les piétons, comme c’est le cas sur la grande majorité de Beyrouth.
J’aperçois au loin ce que l’on appelle communément la « maison rose », aujourd’hui en ruine : un magnifique palais beyrouthin, autrefois à proximité de l’eau, désormais relégué derrière les aménagements récents.
Des bâtiments comme celui-ci, il en existe malheureusement beaucoup à Beyrouth. S’ils ont échappé à la démolition, souvent au profit d’édifices plus hauts et plus rentables, ils demeurent fréquemment à l’abandon, pris dans des successions complexes ou faute de moyens pour être restaurés.
Non loin de la « maison rose » se dresse un autre symbole urbain, qui raconte une tout autre histoire : la maison dite « Al Ba’asa », que l’on traduit maladroitement par « la Rancune ». Construite en 1954 sur une parcelle minuscule, elle est considérée comme la plus étroite de la ville**.
Son origine relève presque de la fable urbaine : deux frères, incapables de se partager un héritage, auraient vu l’un d’eux ériger cette construction d’à peine quatre mètres de large au maximum et soixante centimètres au minimum afin de priver l’autre de sa vue sur la mer et de dévaluer sa propriété.
Aujourd’hui, les règlements municipaux interdisent toute reconstruction sur ce terrain considéré trop exigu, figeant ainsi ce geste d’orgueil dans le paysage urbain : un écho discret aux divisions plus profondes qui traversent le pays.
En longeant la côte vers l’ouest, la promenade prend de la hauteur. Plus bas, on aperçoit le Sporting Club Beach, autre institution beyrouthine. Là encore, des silhouettes s’allongent sous le soleil, des tables en terrasse, et un brin de nostalgie.
Nous nous arrêtons un instant devant une structure en béton abandonnée, accrochée à la falaise. Elle devait autrefois abriter l’un de ces cafés donnant sur la « Raouché », mais n’a pas survécu aux récents problèmes économiques. Depuis cette friche suspendue, la vue est imprenable sur la célèbre formation rocheuse, percée à sa base d’une arche naturelle. Nous observons, en silence, les bateaux traverser lentement cette ouverture.
La faim met fin à cette découverte inattendue. Nous reprenons notre marche en direction du Falamenki, un café libanais surplombant lui aussi la Raouché. C’est le genre d’endroit où se retrouver un dimanche en famille, tôt le matin entre amis après une longue nuit de fête, ou un après-midi réuni autour d’un arguilé. On y partage mezzés, grillades et surtout man’ouchés.
N’ayant pas prévu de nous y arrêter, nous nous retrouvons à plusieurs sur la petite terrasse, serrés autour d’une table prévue pour quatre. Le retour de nos parents, partis un peu plus tôt récupérer la voiture, ne simplifie rien. Mais à cet instant, peu importe. L’essentiel n’est pas tant dans les assiettes que dans ce qui se tient face à nous.
Cela faisait un moment que je ne m’étais pas rendu au Liban et, à cet instant précis, j’en oublie presque que je n’y habite plus. Je profite simplement du moment en famille, face à la mer et au ciel bleu.
Bien que le temps semble suspendu, ma mère, fidèle à son rôle, me rappelle que j’ai un vol à prendre dans l’après-midi. Le ventre plein, nous nous entassons dans la voiture et reprenons la route vers le point de départ. Sur le trajet, je tente de ne pas presser le pas, ce que mon père ne manque pas de souligner.
Alors je mets du Ziad. Fenêtres ouvertes, nous chantons tous ensemble.
Ziad Rahbani. Une voix, un ton, une ironie que l’on reconnaît dès les premières secondes. Des refrains que l’on reprend sans y penser. Une attitude, et surtout une posture sans concessions vis-à-vis de la classe politique libanaise.
Fils de Fairuz, compositeur, dramaturge, chroniqueur à sa manière, il incarnait une forme de lucidité désabusée, presque tendre, sur le pays.
Ces contradictions, le pays semblait pourtant, un temps, vouloir les dépasser. Au tournant de l’année, un nouveau président et un nouveau premier ministre avaient pris leurs fonctions, portés par des promesses de réforme et une forme d’espoir. Cet espoir libanais, têtu et nécessaire. Puis début mars, tout a basculé à nouveau. Le Hezbollah a attaqué Israël, entraînant une campagne de bombardements israéliens sur le territoire libanais. Des centaines de morts, plus d’un million de déplacés, des infrastructures détruites.
Toutes les voies menant à une trêve ou à un cessez-le-feu semblent fermées. Le Liban, qui n’avait pas fini de panser ses plaies, se retrouve à nouveau sous les bombes.
C’est d’ailleurs sur cette même corniche que beaucoup de déplacés se retrouvent aujourd’hui, à attendre le moment où ils pourront rentrer… mais jusqu’à quand ?
Les refrains de Ziad m’accompagnent jusqu’au moment où je me rends à l’aéroport, sous un coucher de soleil une fois encore époustouflant. Comme si le pays tentait, une ultime fois, de me retenir.
Malgré moi, peut-être, me revient alors cette phrase d’Amin Maalouf :
« Je n’ai pas quitté le pays, c’est le pays qui s’est éloigné de ce que je voulais de lui ».***
Thierry Gedeon
Conteur d’architecture
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* Pour en savoir plus : https://patrimoinedorient.org/index.php/en/2020/09/02/two-phares-not-far-the-story-of-beiruts-lighthouses/
** Pour en savoir plus : https://www.atlasobscura.com/places/the-grudge-al-basa-beirut-lebanon
*** Podcast sur France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-a-voix-nue-amin-maalouf-2003



