L’architecture une vocation ? En tout cas, quelles que soient les circonstances ou la conjoncture, parfois une passion irrépressible. L’agence créée par Romain Viault en témoigne. Fondée au cœur de la crise, n’ayant connu que la crise depuis d’ailleurs, loin des atermoiements, elle semble portée par un destin inévitable. Ou quand ambition rigoureuse et organisation au cordeau sont au service d’une pratique artistique et sensible.
A Charenton tout près de Paris, à un jet de gomme du centre-ville et du métro, une étroite et discrète impasse : la Villa des fleurs. En ce jour ensoleillé d’un mois de décembre particulièrement doux, des fleurs il en reste encore. «En été, c’est fleuri partout», souligne l’architecte Romain Viault. Facile à imaginer en effet. Au bout de l’impasse, au second étage d’une petite maison bourgeoise de rapport, l’agence ARCHITECTE[S].
C’était un appartement, l’ancien appartement de Romain de fait, mais c’est aujourd’hui définitivement une agence. La signalétique originale, découverte dès l’accueil, l’indique clairement. Cette typographie, qui n’est pas sans rappeler le subtil alphabet coréen, indique d’emblée tout autant la créativité de l’auteur que sa volonté d’affirmer une identité singulière à son activité.

Romain Viault, David Colinet et Nathalie François reçoivent dans une petite salle de réunion, le café venant d’une petite cuisine. Le premier a fondé ARCHITECTE[S] en 2010, le second l’a rejoint en 2013. Nathalie étoffe l’équipe depuis 2014. Il est étonnant de voir comment ce petit espace paraît plus grand qu’il ne l’est réellement. Nous sommes bien chez des archis.
Sur le mur, une série de photos intriguent car elles évoquent des lieux connus et pourtant méconnaissables. Il faut un moment pour comprendre que manque dans chacune de ces images le monument remarquable qui est habituellement au centre du regard : le champ de Mars sans la Tour Eiffel, Liberty Island sans la statue de la Liberté, Athènes sans le Parthénon, etc. Sans cet élément, l’œil perçoit avec une clarté nouvelle le contexte du lieu et cette vision renouvelée est porteuse de questions : qu’est-ce que le patrimoine ? L’architecture définit-elle le lieu ou l’inverse ? La réalité n’est-elle qu’un présupposé ?
Pour le coup, d’aucuns se doutent que l’agence s’inscrit dans l’histoire et la géographie des lieux. «Nous sommes bien élevés et respectueux des anciens», confirme Romain.

La relation entre Romain et David, les deux associés, est rapidement clarifiée, premier indice d’une construction intellectuelle d’une remarquable efficacité. «Romain est le directeur artistique et je suis le technicien de l’agence», se marre David. Et, en effet, Romain d’expliquer : «Il faut élever l’architecture au rang de métier d’art. Dans le cas contraire, les ingénieurs pourraient suffire. Si l’architecture est un dispositif qui consiste à construire des m², le bâtiment n’a pas d’âme et l’architecte pas de raison d’être». Vu comme ça en effet…
Romain et David se sont rencontrés à l’Ecole d’Architecture de Paris Val-de-Seine, à Charenton donc, qu’ils n’ont plus quitté, tous deux habitant à moins de cinq minutes à pied de l’agence. Après avoir en 2001 remporté le Grand Prix d’architecture de l’Académie des Beaux-arts, DPLG depuis 2004, Romain a fait le tour de belles agences à Paris, aux Etats-Unis et en Chine. Diplômé deux ans plus tard, David a fait un tour dans de grosses agences parisiennes. Romain et Nathalie avaient tous les deux travaillé chez Architecture Studio mais pas au même moment. Finalement, tous de se retrouver chez Jean-Paul Viguier. Puis Romain de créer son agence.

Il faut croire qu’il avait laissé derrière lui une bonne impression, aussi bien en tant qu’homme qu’en tant qu’architecte. En effet, trois ans plus tard, «c’est moi qui l’ai appelé», indique David. Ils étaient amis et David convient qu’il leur était alors difficile de se projeter dans une relation de travail. «L’histoire nous a donné raison puisque l’agence fonctionne», indique Romain. Quelques années plus tard encore «c’est moi qui ai appelé», indique Nathalie. «Tout seul on peut faire une extension, à plusieurs un théâtre», résume Romain.
Lequel était davantage porté sur les équipements publics, théâtres, hôpitaux, David apportant une orientation tertiaire, du plateau de bureaux à l’IGH, et Nathalie son expérience du logement, renforçant ainsi la polyvalence de l’agence. Le singulier-pluriel du logo s’éclaire ainsi : le pluriel est celui des domaines d’application, du mobilier jusqu’à la très grande échelle (cf Chine), le singulier s’exprime lui dans la démarche, la spécificité d’un site, l’originalité d’un programme.
Là encore, la typographie de l’agence révèle que l’ambition première de Romain était clairement exprimée. Quand David puis Nathalie l’ont rejoint, l’agence était déjà en état de marche avec une charte, une signalétique, une marque d’identité, une organisation et des projets déjà réalisés. Tout avait été parfaitement planifié en somme. «De toute façon, j’aurai créé mon agence, je n’allais pas rester chez Viguier ad vitam aeternam, et j’ai préféré monter dans le train», explique David. «C’est très bien organisé, il suffit de se greffer sur cette organisation», confirme Nathalie.

Ambition affirmée certes mais contenue. «Faire une maison individuelle est intéressant. L’idée n’est pas d’être une multinationale, j’ai envie d’avoir une visibilité sur tous les projets, de faire de l‘architecture, pas d’être gestionnaire», indique Romain, avant d’ajouter qu’il lui est déjà «difficile de prendre le temps de dessiner».
«Nous souhaitons garder une échelle humaine nous permettant d’être libre de nos réflexions», poursuit David. «Nous sommes à une échelle où l’on fait encore tout, y compris le ménage et arroser les fleurs nous-mêmes», ajoute-il en souriant. De fait, ce n’est pas parce que la conjoncture n’est pas bonne – et elle ne l’a jamais été depuis 2008 qu’ils sont diplômés – qu’il n’y a pas de travail. Pour faire les projets, les soirées, dimanches et jours fériés ne sont pas de trop. «On adore le mois de mai et ses jours fériés» se marrent-ils. Un sacrifice par rapport au confort d’être salarié sans doute mais, comme le relève Romain, «faire pour l’autre n’est pas pareil que faire pour soi». CQFD.
Parmi les projets récents, un espace culturel à Monéteau dans l’Yonne (89), une maison individuelle à Montreuil (93), un projet hospitalier lauréat en 2015, un centre de soin aquatique à Paris, une extension de maison à Auxerre, un concours pour un pôle environnement à Auxerre.

Romain, pour son diplôme, avait conçu une école de mode car, selon lui, la couture partage avec l’architecture trois notions communes : Protection – Pudeur – Parure. «J’avais travaillé sur les notions de pérennité et d’éphémère : le bâti pérenne était l’image du corps, et l’enveloppe éphémère représentait le vêtement se renouvelant tous les ans au rythme des saisons». Il a toujours su qu’il voulait être architecte, son père, directeur des bâtiments de la ville d’Auxerre, lui en parlait. «A 14 ans, je savais ce qu’architecte signifiait. J’ai toujours aimé rêver, imaginer, dessiner». Beaux-arts à Auxerre, filière scientifique, «ça s’est fait naturellement, sans rien forcer», constate-il.
Après un long parcours avec Remy Butler, qui fut son prof à Val de Seine, embarquement en 2004 vers la Chine afin de vivre de l’intérieur la mutation sociétale en cours dans ce pays encore si peu en contact avec le monde occidental. Il présente son book à l’agence chinoise Shanghai Institute of Architecture & Design Research et le voilà en totale immersion, seul étranger de l’agence. «Je travaillais comme un dingue, je faisais à la fois les projets et les rendez-vous car ils voulaient me montrer». Les projets étaient à l’échelle de la Chine, Cité mondiale du football, 1,6 million de m² !

«Un jour, un ami m’appelle pour sous-traiter un concours de quatre tours à Hangzhou. Le site est vide, il y a à peine le tracé des routes, pas une mer, pas un lac, rien ; or ces contraintes sont habituellement les supports d’intention. J’ai appris en Chine une autre vision du patrimoine, celui d’aujourd’hui n’étant pas forcément celui de demain. En Chine il faut créer du sens autre part, réfléchir sur la temporalité qui est linéaire en occident mais cyclique en Orient».
Revenu à Paris, Romain Viault entend donc faire «une architecture de son temps» qui reflète celui dans lequel il vit comme le ferait un peintre, un musicien ou un sculpteur. «L’architecture doit être un témoignage de notre société à un moment donné, cela n’a pas de sens de faire un bâtiment d’un autre temps», dit-il.
Décidément un homme à formules, à l’instar de l’adage de Vitruve Firmitas – Commoditas – Venustas (Structure – Fonction – Forme) il conclut que «pour être juste, il faut s’appuyer sur trois notions : Rédiger – Digérer – Diriger». Ainsi explique-t-il écrire avant de dessiner, définissant ainsi ses axes de réflexion, les éléments structurels du paysage et toute justification utile. Digérer car il faut «prendre le temps d’une architecture réfléchie» puis enfin diriger le chantier.
Christophe Leray