
L’année 2015 est considérée comme l’année 1 du BIM en France. Il y a dix ans, les pouvoirs publics français et européens nous le juraient croix de bois croix de fer que l’ensemble de la commande publique serait imposée en BIM d’ici quelques années, et les maîtrises d’œuvre devaient faire l’effort immédiat de formation et d’équipement sous peine de ne plus pouvoir accéder à la commande. Voyons.
Voilà donc dix ans que les agences d’architecture et les bureaux d’études dépensent sans compter pour former leurs équipes. L’ordre des architectes suivant les directives ministérielles* a labellisé les formations BIM pour inciter ses ouailles à adhérer à la bonne parole et voilà dix ans que les centres de formation se gavent de tous ces subsides pour que les architectes français soient « à la page ».
Dix ans donc que l’Europe nous fait déverser des millions d’euros à des éditeurs de logiciels majoritairement américains, toujours plus gourmands après la mise en place de l’abonnement, histoire de s’assurer un cheptel captif.
Dix ans que les agences doivent renouveler sans cesse leur matériel informatique à l’obsolescence toujours plus rapide pour répondre aux mises à jour des dits logiciels BIM toujours plus gourmands en ressources. Et, comme chacun sait, le prix versé dans les postes informatiques n’est lui-même pas réinvesti sur le continent européen mais, là encore, en Amérique du Nord pour la majeure partie.
Depuis le début, certains d’entre nous évoquaient déjà quelques réticences quant à la réelle pertinence de se voir imposé un système qui, sur le papier, s’avère proposer un gain d’efficacité mais n’en demeure pas moins totalement hermétique à la façon de travailler européenne, a fortiori française.
Une décennie plus tard, le grand frère nord-américain qui faisait tant rêver devient tout à coup moins fréquentable et c’est tout l’emballement pour cette technologie qui prend une autre perspective… Ne se serait-on pas fait refiler une technologie qui nous rend totalement serviles face à la puissance américaine ? Qui a bénéficié des millions d’euros nécessaires à notre acclimatation à cette méthode de conception si éloignée de nos principes de réflexion ? Enfin, quand aujourd’hui nous sont vantés les mérites de la conception sur maquettes BIM collaboratives, de se rendre compte que celles-ci sont hébergées très loin de l’Europe, donc sous la coupe de législations qui nous échappent…
Bref, de comprendre que même en matière de conception de bâtiments, l’Europe n’est pas souveraine parce qu’elle a cédé aux sirènes de quelques lobbyistes de multinationales américaines sans même se poser la question de la pertinence du système vendu.
Y a-t-il eu de réels gains de productivité pour les maîtres d’œuvre ? La chose est difficile à percevoir, pour certains peut-être, mais pour la grande majorité, entre la nécessité de créer un poste jusqu’alors absent de BIM Manager pour soutenir les équipes de production, les besoins énormes de formation continue sur le sujet happant la majorité des fonds de formation mobilisables au détriment des autres thématiques, et les coûts d’investissement en matériel et en logiciel, il n’est pas sûr qu’une décennie suffise à retrouver un peu ses billes.
Certes, derrière la promesse du BIM se cache aussi celle d’une gestion plus efficiente du patrimoine immobilier, une plus grande maîtrise de sa maintenance et une meilleure capacité d’anticiper les besoins. Hélas, pour cela, il faut des agents qui soient eux-mêmes formés, équipés de logiciels tout aussi coûteux que ceux de production sinon plus, avec des postes informatiques eux aussi performants. Tout ce que ne sait pas faire une administration.
Combien de maître d’œuvre se sont-ils retrouvés face à des maîtres d’ouvrage demandant du BIM au motif que les dossiers des ouvrages exécutés (DOE) sous forme papier sont toujours égarés et introuvables ? Est-ce parce que c’est un fichier informatique qu’il en sera autrement ? Et, durant les dix ou quinze prochaines années, maintiendrez-vous à jour la maquette pour être sûr que le fichier s’ouvrira quand vous en aurez besoin ? Évidemment non !
Toujours est-il qu’après le passage du COVID, d’une petite crise économique sur les finances publiques et quelques tensions géopolitiques, il semble que le BIM ne soit plus la priorité. Un rapide tour sur les appels d’offres publics permet de se rendre compte que plus une seule administration n’y fait référence. Seuls quelques bailleurs sociaux ou gestionnaires d’importants parcs immobiliers très techniques formulent encore quelques demandes ; sûrement des maîtres d’ouvrage taraudés d’une part par le montant des sommes déjà investies, sur lesquelles ils espèrent un jour trouver un amortissement, et d’autre part le montant de celles encore à investir…
Il est certain qu’à l’heure où il est question de faire des économies dans la commande publique, alors que le coût de la construction n’a jamais été aussi élevé, il faut bien que les acheteurs retrouvent des marges de manœuvre en supprimant ce qui peut l’être. Or, entre le renchérissement des exigences environnementales et le BIM, le premier est incontournable aux yeux de la population tandis que personne n’en a plus rien à faire du second…
Alors, le BIM sera-t-il la prochaine grande disruption informatique reléguée au musée des mirages comme le Metaverse et autres joyeusetés ? L’avenir nous le dira. Toujours est-il qu’aujourd’hui même les associations de BIM manager interrogent les maîtres d’ouvrage pour sonder les raisons de leur manque d’appétence pour la chose… Il flotte comme un parfum de fin de règne chez ceux qui se sont vendus très cher durant la dernière décennie…
En attendant, ce sont encore et toujours les maîtres d’œuvre, bons pigeons, qui auront docilement suivi les consignes, investi sans compter pour, encore une fois, se retrouver affaiblis économiquement.
Aussi à l’aune de cette révolution qui a fait long feu, il est urgent pour les maîtres d’œuvre d’investir dans l’IA avec la plus grande circonspection.
Stéphane Védrenne
Architecte – Urbaniste
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*Lire notre article A qui profite le BIM ? Aux Majors ! Oui mais pas que… (2018)