
Densité historique, modernité technique et transition écologique actuelle : Chambéry (Savoie), en tension permanente, se renouvelle et se métamorphose. Chronique Altitude 1 160.
Des villes invitent tout naturellement à la flânerie urbaine. De fouler les pavés chambériens, à première vue, la ville peut sembler n’avoir que peu changé avec le temps. Petites places aux allures anciennes et à l’architecture typique, comme si cela avait toujours été ainsi. Pourtant, lorsque nous nous penchons de plus près, il n’en est rien. Il s’agit d’une ville qui s’est construite en de nombreuses strates au cours de son histoire.
Ville médiévale à la structure historique
Pour mieux la comprendre, revenons aux fondations de la ville. Chambéry se situe dans une cluse entre le massif des Bauges et celui de la Chartreuse. La ville s’est développée avec cette contrainte de vallée, dans une logique de ville resserrée. Au carrefour des grands axes européens, notamment sur la route de Genève via Rumilly et Frangy, Chambéry est un site de confluence.
Mettons nos lunettes mi-historien, mi-archéologue.
Dès l’Antiquité, le site est marqué par des premiers peuplements à l’époque romaine sur la colline de Lémenc. L’emplacement de Chambéry a depuis été continuellement occupé et a évolué avec la société.
Au Moyen-Âge, Chambéry devient réellement Chambéry. Elle est la capitale des États de Savoie sous l’ère féodale, et le développement de la ville est grandement lié à l’ascension de la Maison de Savoie.
Comme de nombreuses villes de l’époque, elle se structure en bourgs successifs. La capitale savoisienne adopte une morphologie urbaine médiévale qui fait encore son charme actuel : dédale de ruelles, de cours intérieures et d’hôtels particuliers construits par la noblesse des États de Savoie. De nombreux passages traversants, tels des traboules, participent à créer un tissu labyrinthique, débouchant sur des placettes ombragées.
Encore aujourd’hui, la ville est fortement empreinte de cette époque importante de son développement, qui se lit dans les façades : trompe-l’œil, ferronneries et bas-reliefs. La noblesse du XVe siècle construit de nombreux hôtels particuliers autour de cours intérieures.
L’architecture de la ville se nourrit également d’une influence religieuse importante liée aux ducs de Savoie, notamment avec l’exposition du Saint-Suaire à la Sainte Chapelle de Chambéry entre le XVe et le XVIe siècle. Ce qui participe à son patrimoine historique.

Durant la période baroque du XVIIe siècle, de nombreux hôtels particuliers continuent de se construire et de caractériser le paysage urbain. On observe aussi une continuité forte avec l’ère piémontaise savoyarde et les influences turinoises, encore aujourd’hui illustrées dans le patrimoine architectural des deux Savoies. Pourtant, une nouvelle strate se prépare et la secousse se promet d’être bouleversante.
Grand tournant pour Chambéry et les anciens États de Savoie : le rattachement à la France en 1860. Chambéry devient alors une préfecture et débute une série de modifications du paysage urbain, amorçant une véritable métamorphose. Une nouvelle strate vient s’empiler : celle de la modernité.
Les infrastructures ferroviaires, comme très souvent à cette époque, marquent l’architecture des villes savoyardes. À Chambéry, on en retrouve encore la trace aujourd’hui avec la rotonde de la gare. Construite entre 1906 et 1910, cette immense structure métallique a la capacité de loger environ 72 locomotives en son sein !
Encore aujourd’hui, la gare, et notamment la rotonde, fait partie des éléments du patrimoine industriel ferroviaire.
Siècle des secousses, la prochaine vague touchera l’ensemble du vieux continent. Il s’agit, bien évidemment et bien malheureusement, de la Seconde Guerre mondiale. À Chambéry, un bombardement allié en 1944 détruit entièrement le quartier Saint-Antoine, aujourd’hui les rues Général-de-Gaulle et Favre. Bouleversement pour la ville, ses habitants et son architecture, qui voient une partie de leur histoire effacée en quelques minutes.
L’après-guerre va donc être le moment de la reconstruction mais aussi de l’extension, notamment par le développement du quartier du Biollay et par la fusion avec deux autres communes périphériques : Chambéry-le-Vieux et Bissy au début des années 1960. La reconstruction d’après-guerre et le développement des quartiers en périphérie constitueront de nouvelles strates et métamorphoses pour Chambéry.
Le prochain microséisme sera carboné et verra naître une nouvelle espèce : l’automobiliste pressé. La voiture, comme partout en France, va profondément transformer le paysage urbain. Chambéry n’y échappera pas ! Le développement de l’automobile est très important à partir de 1950 et va « justifier » la couverture partielle de la Leysse au cours des années suivantes. Les cours d’eau de la Leysse et l’Albanne, qui structuraient historiquement la ville, vont subir de grandes modifications pour laisser place à la nouvelle structure dominante : les axes routiers.
Cependant, le XXe siècle va également poser les sédiments des protections patrimoniales. Le patrimoine architectural et urbain local revêt enfin son importance. La reconnaissance principale prend la forme de la labellisation « Ville d’Art et d’Histoire » en 1985. Cette dernière reconnaît le patrimoine chambérien et met en avant une médiation culturelle importante.
À partir de ces années-là, une nouvelle mutation se prépare pour le siècle suivant. À contre-pied, la nouvelle couche semble vouloir résorber les oublis passés : l’automobiliste n’est pas seul en ville.
Dès les années 1970, une politique de mobilité douce est mise en avant, notamment sous l’impulsion du directeur des services techniques municipaux de l’époque, Michel Deronzier. Dès lors, et en avance sur son temps, la mise en place des premières voies de mobilité douce voit le jour, et la politique urbaine amorce des projets structurants.
Enfin, le passage au XXIe siècle est marqué par les travaux de l’architecte et urbaniste Paul Chemetov, qui, avec son agence, va redessiner entre 2013 et 2015 la traversée historique de Chambéry, permettant une requalification de l’entrée de ville et de ses franges urbaines.
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Comment tous ces bouleversements ont-ils marqué la ville ? Vers quel avenir se tourne-t-elle ?

L’orientation générale est celle d’une transition vers une ville plus durable : végétalisation de la ville, mobilité douce mise en avant, travaux de désimperméabilisation et réduction de la place de la voiture. Ces grands axes structurent l’urbanisme chambérien et sont notamment portés par Grand Chambéry et l’opération « Nature en ville ».
Le centre-ville retrouve ses axes piétonniers. Par exemple, la rue de Boigne se modifie complètement entre l’automne 2025 et le printemps 2026 par une extension des zones piétonnes. Nous pourrions également citer l’exemple de la place Saint-Léger, réaménagée et requalifiée comme cœur commerçant piéton. Finalement, c’est un retour aux formes urbaines historiques.
Cette nouvelle strate repousse au second plan les grands axes routiers menant vers les grandes zones industrielles. La flânerie citadine, les rencontres entre riverains et la nature urbaine reprennent place dans la ville. L’apaisement des flux, la sécurisation et le confort des piétons sont clairement mis en avant, notamment par des mesures telles que la création de zones apaisées dites « pied-à-terre », entièrement dédiées aux piétons.
Puis, finalement, la nature est réintroduite en ville pour de bon ! La Leysse refait surface : ce cours d’eau historique, structurant de Chambéry, reprend ses droits et accompagne la renaissance d’une biodiversité urbaine.
En parallèle, de nombreux arbres sont replantés, des écoquartiers ont émergé, et des écoles ont été végétalisées. Chambéry et ses acteurs développent une dynamique de lutte contre les îlots de chaleur urbains, d’un meilleur confort bioclimatique pour la population et de construction d’une ville future plus verte.
En effet, depuis 2021, 17 cours d’écoles ont suivi un programme de végétalisation, telles que les écoles maternelles et élémentaires du Biollay et de Bellevue. Nous avons également pu voir naître de nombreux projets d’écoquartiers, tels que Vetrotex et le faubourg Montmélian.
Sans oublier que le patrimoine et la culture sont toujours mis en avant dans la ville de Chambéry. Le projet de Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP) en est un bel exemple. Niché dans un ancien hôtel particulier, le lieu évolutif est un outil pédagogique qui interroge l’évolution architecturale, urbaine et paysagère.

En bref, Chambéry est une ville forte de son histoire et de son implantation millénaire. La ville n’a pas oublié son passé. Bien qu’elle ait pu en rejeter certains aspects durant son ère de modernisation, elle en a finalement toujours conservé des traces et une structure fondamentale.
De plus, le patrimoine a rapidement été protégé. Ainsi, dans cette ville, nous pouvons observer les vestiges de nombreuses strates historiques : des ducs de Savoie à l’influence des royaumes d’Italie, puis le marquage de l’ère ferroviaire et de la frénésie de l’industrialisation moderne, pour aboutir finalement à un modèle plus serein visant à allier, avec équilibre, toutes les strates de la ville savoyarde.
Chambéry pourrait bien être un pilier – discret mais solide – des villes de demain, qui s’inscrivent dans leur contexte historique, culturel et environnemental.
Marine Adam
Architecte D.E.
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