
L’Académie d’architecture à Paris présente l’exposition « Concours Beaubourg 71- Une mutation de l’architecture »*. Le choix du jury, à huit voix contre une, d’un projet-manifeste est un moment de bascule et un acte fondateur. Visite.
Le concours Beaubourg 71 s’inscrit à la croisée des institutions culturelles d’après-guerre, de l’effervescence post-68 et d’une remise en question profonde des codes de l’architecture monumentale. Il symbolisera la bascule vers le triomphe d’une modernité expérimentale sur un académisme vieillissant.
« Ce concours laboratoire de rêves, a posé les jalons d’une culture architecturale sans barrières, offrant à tous ceux qui franchirent son seuil le vertige d’un monde à réinventer » (1).


Un « ensemble monumental consacré à l’art contemporain »
Un autre destin se dessinait pourtant pour le plateau Beaubourg – un vaste vide urbain issu de la démolition de l’îlot n°1, déclaré insalubre en 1921 (2), depuis utilisé comme parking. Au début de l’année 68, Georges Pompidou, alors Premier ministre, envisageait sur ce terrain une tour administrative pour y loger le ministère de l’Économie et des Finances dans une logique verticale.
Mai 1968 remet en cause l’image d’un état centralisateur et technocratique. La « tour Pompidou » et ses relents autoritaires tombent à l’eau. Pompidou devenu Président, dont la passion pour l’art contemporain est connue (3), veut toujours un geste fort mais il lui faut rompre avec l’image d’une culture figée. Il décide de le dédier non plus à l’administration mais à la culture : un musée d’art moderne et contemporain pensé comme un outil de diffusion et de recherche pluridisciplinaire et expérimental, et non comme un musée-galerie.
Dix-huit mois après mai 1968, le concours est lancé pour doter la France d’un nouveau type de centre culturel plus démocratique et participatif, à la fois grand musée d’art moderne, bibliothèque publique de lecture et lieu de création contemporaine. Un « ensemble monumental consacré à l’art contemporain ».

Un concours international, et ouvert… avec l’art comme langage commun, pose les nouveaux enjeux de société
Installer un centre culturel d’envergure nationale sur ce vide central, à deux pas des Halles en mutation, revient à tester une nouvelle centralité parisienne, plus populaire et plus accessible que les grands musées classiques de la rive droite.
Il s’agit aussi de créer les conditions de cohabitation des publics, la possibilité d’un « forum » contemporain mêlant habitants, acteurs culturels, étudiants, touristes et amateurs d’art.
Le concours s’ouvre dans un climat électrique où il faudra canaliser toute l’énergie critique de mai 1968. Il va devenir le théâtre des tensions de l’époque entre tradition académique et nouvelles avant‑gardes technologiques. Composé de dix personnes, dont seulement quatre architectes – Philip Johnson, Jørn Utzon, Emile Aillaud, et Oscar Niemeyer – et présidé par Jean Prouvé, le jury examinera 681 dossiers, provenant de plusieurs dizaines de pays.
Il va incarner l’affrontement entre les anciens, héritiers de la culture humaniste et rationaliste des Beaux-arts, attachés à la continuité historique et tenant d’un modernisme tempéré, et les modernes, portés par une foi nouvelle dans la technologie, influencés par la culture pop et l’architecture japonaise des métabolistes (4), expérimentant l’architecture-infrastructure, soit de grands dispositifs techniques au service d’usages changeants, fonctionnant comme une plateforme, et non comme des objets figés.
Le choix d’un projet-manifeste : projet 493 – PIANO, ROGERS, FRANCHINI
Le choix du jury, à huit voix contre une, est un moment de bascule et un acte fondateur. Il consacre l’option la plus radicale parmi les propositions, décrivant le projet 493 comme « un centre vivant d’information » et insiste sur la flexibilité des plateaux, la structure apparente et bien sûr… la grande esplanade publique de 170 x 65 m, contrepoint à la façade-machine et qui libère la moitié de la parcelle. Agora ouverte – un lieu pour chaque personne – la piazza deviendra chez Piano une signature.
Rompant avec l’archétype du musée parisien introverti, le jury choisit un bâtiment-infrastructure, extraverti, lisible comme une machine culturelle ouverte sur la ville. Il fait gagner une structure transparente, industrielle, extravertie, où les fonctions sont visibles et les circulations extérieures, tournant ainsi le dos à l’architecture institutionnelle opaque et hiératique.
Ce choix redéfinit ainsi le rôle de l’architecte comme une expérimentation du « Total Design » où architecture, structure, technique, graphisme, mobilier et mise en scène urbaine sont pensés comme les pièces d’un même dispositif cohérent.
Beaubourg n’est pas un bâtiment mais une identité spatiale, visuelle et technique unifiée, où la structure devient façade, où les gaines deviennent motifs, où les codes couleurs organisent la lisibilité du lieu, et où la circulation devient un spectacle…
C’est l’un des premiers bâtiments où la structure métallique, traitée comme un exosquelette, travaille en tension dans un système de poutres de grande portée, de gerberettes (5) et de tirants verticaux.
Ce choix transforme le concours en acte fondateur : il légitime une esthétique high‑tech, une logique de flexibilité maximale et l’idée d’un bâtiment‑machine comme emblème d’une culture ouverte, en mouvement.
On ne saurait terminer toutefois ce compte rendu sans citer encore une fois Boris Hamzeian, chercheur au Centre Pompidou et co-auteur du catalogue de l’exposition :
« Le Total Design laisse apparaître une réalité plus complexe. Le rêve d’une alliance inédite entre architectes et ingénieurs ne s’est pas réalisé de manière aussi harmonieuse et sereine qu’espéré. Les sources révèlent au contraire un processus ambigu et tourmenté, marqué par la coexistence de visions divergentes, des tentatives de domination d’une discipline sur l’autre et d’incessantes remises en question, qui font du Total Design un interfact chimérique et changeant ».
Tina Bloch
* Le concours Beaubourg 1971 – Une mutation de l’architecture
Jusqu’au 22 février 2026
Académie d’Architecture
Hôtel de Chaulnes
9 place des Vosges
Paris 75004
Entrée libre
(1) Concours Beaubourg 1971 Hamzeian & Uyttenhove www.editions-be2.com
(2) Les îlots seront classés insalubres par ordre d’urgence selon le taux de mortalité par tuberculose.
(3) Le Président Pompidou fait rentrer à l’Elysée Sonia Delaunay, Soulages, Kupka, Agam et Pierre Paulin pour le mobilier.
(4) L’architecture japonaise des métabolistes, (Kenzo Tange, Kiyonori Kikutake, Kisho Kurakawa, Arata Isozaki…) née au tournant des années ‘50-60, conçoit la ville comme un organisme vivant en croissance permanente, articulé autour de grandes structures porteuses et d’unités habitables interchangeables.
(5) La gerberette est l’élément-clé imaginé par Peter Rice au sein du bureau d’ingénierie Ove Arup pour résoudre le défi structurel du Centre Pompidou : c’est une rotule en acier moulé placée à la jonction poteau-poutre, travaillant en porte-à-faux pour assurer la stabilité de l’ouvrage.

BIBLIOGRAPHIE
– 1968-1971 The live center of information From Pompidou to Beaubourg, Boris Hamzeian, Ed Centre Pompidou 2022
– Concours Beaubourg 71 Une mutation de l’architecture, Hamzeian & Uyttenhove, www.editions-be2.com Hamzeian + Uyttenhove collection Documents
– L’épopée Beaubourg, Claude Mollard Ed Centre Pompidou 2025
– Centre Pompidou: le défi du Total Design, Presses universitaires de St-Etienne 2024, Boris Hamzeian



