
Quoi de plus naturel que de vouloir laisser une trace de son passage sur la planète. Un monument semble ce qu’il y a de plus indiqué, un bâtiment qui sert de mémoire adressé aux vivants. Que reste-t-il à proposer lorsque, les maisons de la culture, les musées, les salles d’opéra et la grande bibliothèque ont épuisé le sujet ? Quand l’ambiance est à ne plus construire, quand l’urgence est climatique ?
Les candidats à la présidence de la république se préparent et chacun d’entre eux se pose une question : quelle trace tangible et positive laisser ? L’expérience des derniers quinquennats a mis en évidence l’impossibilité de récidiver les coups mitterrandiens qui par ailleurs ont montrés leurs limites : la Bibliothèque Nationale, l’Opéra Bastille, la Grande Arche se révèlent être des gouffres financiers. Le dernier président s’est essayé avec le musée de la langue française à Villers-Cotterêts, 200 millions pour la rénovation d’un château sans intérêt. La Renaissance du Louvre qu’il a lancée a révélé l’impréparation du dossier et par ailleurs les failles du projet initial. N’oublions pas le centre Georges Pompidou, fermé pour la deuxième fois pour cinq ans, avec un nouveau budget de rénovation pharaonique ! Nous n’avons plus les moyens de toutes ces folies, fussent-elles dans le parc de la Villette.
Le futur président de la république se demande quoi proposer pour marquer son quinquennat ? C’est un temps court, donc une donnée à prendre en considération pour envisager la réalisation d’un projet qui résisterait au temps.
Il y a pourtant un objet architectural, presque oublié de nos ambitions présidentielles, et qui échappe à cette contrainte : la fontaine.
Proposer dix fontaines pour un mandat présidentiel pourrait apporter un peu de fraîcheur après un été étouffant.
Il semble légitime qu’un président de la République ait envie de marquer son quinquennat par une réalisation qui participerait à l’embellissement d’une ville. Si le général de Gaulle a demandé à ce que l’on mette de l’ordre dans les périphéries urbaines, le président Georges Pompidou n’a pas inauguré le musée qui porte son nom car réaliser un bâtiment emblématique suppose une longue préparation en amont. En effet, le temps nécessaire pour la conception et la réalisation d’un projet est rarement compatible avec la durée d’un mandat. Il n’y a d’ailleurs pas nécessairement de rapport entre la taille d’un projet et son impact urbain.
Rome, au fil du temps, est devenue la ville aux 2 000 fontaines et si Julien Gracq regrettait le manque de présence d’eau, c’était plutôt une allusion à l’inaccessibilité des berges du Tibre. Paris dispose de 1 300 fontaines d’eau potable dans les rues mais aussi de quelques fontaines remarquables. L’ombre est importante et le bruit de l’eau l’est tout autant que celui du feuillage. L’évolution du climat pousserait à multiplier des îlots de fraîcheur.
Pourquoi des fontaines, et pourquoi maintenant ?
Parce que la question climatique a changé la nature même de ce que nous demandons à l’espace public. Dans les discours sur la ville de demain, il est beaucoup question d’îlots de fraîcheur, de renaturation, de dé-imperméabilisation… à juste titre. Mais l’eau qui coule, visible, sonore, est un dispositif de rafraîchissement autant que d’apaisement trop souvent oublié. Une fontaine ne fait pas seulement baisser la température locale de quelques degrés par évaporation : elle installe dans la ville un bruit, celui de l’eau qui tombe, qui ruisselle, qui s’écoule…
Hélas ce bruit a disparu de nos rues depuis que nous avons enterré nos canaux et couvert nos ruisseaux urbains. Ce bruit-là est une forme de fraîcheur à part entière, une fraîcheur qu’on entend avant de la sentir. C’est pourquoi je pousserais volontiers l’idée que la seule fontaine ornementale est de laisser l’eau s’écouler dans les caniveaux qui la bordent, sur quelques dizaines de mètres, comme cela se pratiquait à Paris avant l’avènement du tout-à-l’égout moderne. L’eau, qui s’écoule dans les caniveaux parisiens, provient de la Seine et y retourne. On retrouverait alors un dispositif ancien, le ruisseau de caniveau qui a longtemps rythmé les rues parisiennes. Pour un usage contemporain, on pourrait rafraîchir l’air, offrir aux passants un contact sensoriel avec l’eau, redonner à la ballade en ville une bande sonore qu’elle a perdue. Ce n’est pas un gadget patrimonial. C’est une manière de faire dialoguer une mémoire technique très ancienne avec une urgence très actuelle.
Parallèlement, avec l’idée de « bien commun », je suggère que le prochain président de la République propose, dès son élection, de faire construire pendant son quinquennat dix grandes fontaines : cinq à Paris, cinq en région.
Paris est une ville gérée par sa municipalité et l’Élysée n’a pas vocation à se substituer à l’Hôtel de Ville pour décider de son mobilier urbain. Pour les cinq fontaines parisiennes, la réponse tiendrait dans le choix des sites : elles seraient installées, en accord avec la ville de Paris, sur des emprises qui relèvent du domaine de l’État : abords d’un ministère, esplanade d’une grande école, cour d’une administration nationale… de sorte que le geste présidentiel ne piétine pas les compétences municipales.
Pour les cinq fontaines en région, en revanche, la logique est renversée : plutôt que d’imposer des sites d’État, le programme s’ouvre aux villes elles-mêmes, sur leurs propres terrains municipaux, par voie de candidature, c’est donc un financement qui est proposé.
Cinq ans, six villes, six fontaines
Cinq à Paris sur des terrains de l’État, cinq en région choisies parmi les villes candidates, voilà un programme présidentiel qui tiendrait dans le temps d’un mandat, qui ne piétinerait le domaine de personne et qui répondrait, avec les moyens propres à l’architecture, à l’urgence climatique qu’on invoque partout sans trop savoir comment la traduire dans la pierre.
Reste à convaincre qu’un petit geste vaut parfois mieux qu’une grande promesse qui ne verra jamais le jour.
Après un été de canicules, nous pouvons nous préparer pour les suivants. Il est clair que seule l’eau peut nous rafraîchir. En ville, l’eau qui coule nous a manqué, une eau dont le bruissement est apaisant. Dans les rues, les bornes d’incendie ont dangereusement été utilisées comme douches urbaines. Un investissement d’un milliard d’euros a été fait pour rendre la Seine propre à la baignade, or cette même eau, qui n’est pas potable, coule dans les caniveaux de la ville. Il est possible d’étendre sa vocation au rafraîchissement de la ville par simple évaporation et peut-être en dotant chaque alimentation d’une buse d’arrosage horizontal.
Dans les périodes de forte chaleur cette eau pourrait apporter ce sentiment de fraîcheur naturelle qui nous a tant manqué, et par la même occasion baisser notablement la température de l’asphalte.
Il est possible de faire plus et d’avoir un vrai projet d’embellissement urbain symbolique, utile et artistique.
Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste
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