
A quelques jours de la finale de la ligue des champions de football qui se tient le 28 mai 2022 au stade de France, l’ancien attaquant de l’équipe nationale de football, Thierry Henry s’est offert le luxe, dans une émission américaine, d’une mise en touche en apparence des plus condescendantes envers la ville de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Dégagement raté ou but en pleine lucarne ?
L’ancien attaquant de l’équipe de France et champion du monde 98 était invité le 4 mai 2022 sur CBS Sport. Evoquant la finale de la ligue de Champions de football, attendue au stade de France pour la première fois depuis 2006, l’ancien joueur a tenu à préciser à la journaliste Kate Abdo, que le stade de France ne se trouve pas à Paris. « Techniquement, le stade est situé à Saint-Denis. Saint-Denis, ce n’est pas Paris. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis, ce n’est pas comme Paris », a-t-il expliqué.
Passé la réalité de la remarque, factuelle, cette petite phrase, prononcée avec l’air de celui qui est sorti de sa banlieue en la regardant de bien loin interroge sur l’image des banlieues françaises vues de France et depuis l’International. D’une part, elle met le projecteur sur la situation de certaines communes en pointant du doigt des malaises persistants, voire grandissants. D’autre part, cette phrase renseigne sur la responsabilité que porte le personnage public Thierry Henry, en raccourcissant ainsi les débats ou en les menant hors-jeu sur des plateaux de télévision.
Pourtant, le footeux, qui a grandi aux Ulis dans les Yvelines et évolué à Palaiseau dans l’Essonne dans sa jeunesse sportive, connaît bien l’endroit. Il a soulevé la coupe du monde en 98 dans un stade fraîchement inauguré pour l’occasion avant d’y perdre une finale de ligue des champions avec les Anglais d’Arsenal en 2006. Le 28 mai prochain, le lieu mythique renouera pour la première fois depuis quatorze ans avec la compétition européenne, sans équipe française pour autant.
En bon politicien, le maire (PS) de la commune, Mathieu Hanotin n’a pas tardé à réagir. « Le mépris avec lequel vous avez caractérisé notre ville n’est pas acceptable. […] Nous ne sommes pas Paris, mais nous ne sommes pas infréquentables pour autant », a-t-il vitupéré dans un poste Facebook dès le lendemain de l’intervention de Thierry Henry sur CBS.
Certes, Saint-Denis n’est pas la ville la plus bucolique de région parisienne. D’ailleurs, elle assume des statistiques quelque peu effrayantes, rappelées en partie par l’édile. Le pourcentage de logements indignes est l’un des plus grands de France, entre 19* et 25 % selon les quartiers quand le taux de pauvreté oscille autour des 37 %. Plus de 50 % des Dyonisiens ont moins de 30 ans. L’insécurité dans l’espace public est aussi un fléau avec 36 % de violences faites aux personnes (20,5 % en Seine-Saint-Denis, 13 % en Île-de-France et 10,5 % en France) et 58,5 %, de vols et dégradations (le double de la moyenne nationale).
Mais Saint-Denis reste une ville avec une histoire et un patrimoine riche. C’est, en effet, la cité de la basilique des Rois de France dont les travaux de remontage de la seconde flèche ont débuté au printemps 2022. Par ailleurs, de nombreux projets structurants sont en cours de progression tant en urbanisme qu’en architecture dans les secteurs du Landy, de Pleyel ou encore de l’écoquartier fluvial.
Sans compter le démarrage du chantier de la future piscine olympique. Car la ville de l’Est parisien bénéficiera aussi amplement de la folie JO 2024 puisque la presque totalité des infrastructures à construire se feront sur son territoire, de quoi créer des emplois et des logements pour la cité qui en manque cruellement. Sans doute Thierry Henry n’en sait-il pas grand-chose des JO 2024 à Paris, oups en Seine-Saint-Denis.
De fait, le calendrier des grands événements compte aussi la candidature de la ville comme capitale européenne de la culture en 2028, dont un des arguments notables est de regénérer la perception de la ville de banlieue.
Pour le maire, Saint-Denis sera alors bien loin de la No Go Zone sous-entendue par Thierry Henry, rappelant ainsi que chaque déclaration hasardeuse peut être lourde de conséquence. Pour autant, l’ancien champion est-il si loin de la réalité ?
Sous l’ère Hidalgo, Paris a perdu une part non négligeable de ses habitants qui, n’ayant plus les moyens de vivre en centre-ville, ont élu domicile d’abord dans les communes limitrophes, gentrifiant certaines villes qui ont su attirer les foules, tout en faisant oublier certains points noirs de leur territoire comme Pantin ou Montreuil.
Saint-Denis, comme ses voisines Saint-Ouen ou Aubervilliers, n’a pas réussi cette prouesse d’intégration de jeunes familles aisées malgré un centre historique affublé d’un réseau de transports variés. Résultat, la mixité sociale et de classes tant vantées par les maires de la ceinture rouge n’existe plus, comme les quartiers populaires mais agréables dans lesquels de nombreuses personnes ont grandi.
A Saint-Denis, surnommée Molenbeek-sur-Seine, les politiciens locaux ont eu le bon goût de se faire élire sur des promesses communautaristes, ne faisant plus grand cas des concepts républicains empiriques dont la laïcité. Jusqu’au ralliement, récent, du maire à la France Insoumise en vue des législatives, dans un accord expurgé de toutes références à la laïcité.
L’occasion de souligner, contrairement à ce que Mathieu Hanotin ajoutait dans sa réponse à Thierry Henry que « La situation des banlieues aujourd’hui est le résultat […] d’un abandon de l’État pour les quartiers populaires ». Or, l’Etat n’abandonne pas les populations en difficulté et traite, notamment au travers de l’école publique, chaque citoyen avec égalité de chance. Pour cela, il s’agit de ne pas fermer les yeux sur l’existence de sous-chefs religieux et autres prédicateurs.
Du côté de la politique de la ville, des interrogations émergent. Ce ne sont pas les millions d’euros de l’Etat, du Département, de la Région et de l’Europe qui ont manqué à la ville pour se débarrasser de son climat communautariste et de la violence qui en découlent depuis des années. A Saint-Denis, c’est la République qui a été abandonnée dans les quartiers, avec la complicité des élus. « La fraternité, c’est quand on se reconnaît comme égal, alors qu’on peut se mêler, faire société, on peut diviser, jusqu’au danger d’affirmer une nation dans la Nation, et de l’affronter. » comme le rappelle l’historien Guylain Chevrier dans une tribune parue dans le Figaro (10/05/2022)**.
L’insertion et l’apaisement par le sport ne sont plus à prouver. Alors puisque l’ancien sportif international semble davantage au fait de la situation de certaines villes de banlieues, ne pourrait-il pas aussi réinvestir le terrain social et humain pour insuffler les valeurs sportives de vivre-ensemble, d’égalité et laïcité à la jeunesse d’une ville pas encore tout à fait perdue plutôt que d’en effrayer d’avance le visiteur américain ?
Alice Delaleu
*Chiffres Insee et Ville de Saint-Denis
** https://www.lefigaro.fr/vox/societe/comme-l-a-dit-thierry-henry-saint-denis-n-a-pas-grand-chose-a-voir-avec-paris-20220510