
À Béthune (Pas-de-Calais), Étienne Poulle s’installe chez Georges Bataille, trésorier-payeur de la banque de France. Visite d’une exposition dans un lieu insolite. Chronique de l’avant-garde.
Rendez-vous dans la sous-préfecture du Pas-de-Calais , Béthune où l’art contemporain a élu domicile dans l’ancienne Banque de France. Depuis 2007, dans cette commune située non loin du Louvre-Lens, en plein cœur de ville, un centre de production en arts visuels – LaBanque – s’est installé dans un bâtiment néoclassique si typique des institutions publiques françaises de la troisième République. Inspiré par ce contexte chargé, le sculpteur Étienne Poulle a décidé de jouer avec le concept d’usage ; il s’amuse avec les contraintes du lieu et en dévoile des contrées poétiques insoupçonnables.

« Rien de plus logique que d’assigner des fins splendides à l’activité économique ». Georges Bataille, dans La Part maudite (1949, éditions de Minuit), cité par Yannick Haenel dans son roman Le Trésorier-payeur (2022, éditions Gallimard).
Un roman complètement fou pour éclairer un lieu
Si vous n’avez pas encore eu l’opportunité de vous rendre à Béthune, la visite de l’exposition du sculpteur Étienne Poulle vous ravira et vous permettra de découvrir cette cité au style art-déco et néo-flamand. Avec son Beffroi central entouré d’une ribambelle de façades, la Grand’Place nous ramène à ce qui fait le caractère des villes du Nord, à savoir l’alignement de pignons étroits et pentus – dits à redents en Flandre belge ou française. Avant d’être réinterprétés par les architectes de la reconstruction, suite aux nombreux bombardements allemands de 14-18 dans le Nord, les pignons à gradins furent dessinés pour offrir un effet de perspective afin de compenser la petite largeur de chaque maison, conséquence directe d’une taxe urbaine. Parmi cet ensemble se trouve l’hôtel Le Vieux Beffroi où nous retrouvons le héros du dernier roman de Yannick Haenel : Georges Bataille. Eh oui, cela ne s’invente pas ! Georges Bataille, comme l’auteur de La part maudite (1947-1967, éditions de Minuit).
Invité par la critique d’art et essayiste Léa Bismuth, à l’occasion d’une série d’expositions (Dépenses en 2016-2017, Intériorités en 2017-18, et Vertiges en 2018-19) consacrées à l’auteur du sulfureux Histoire de l’œil (1967, Pauvert – 1993, Gallimard), l’écrivain Yannick Haenel nous emmène dans une histoire où les vapeurs de la fiction se mélangent avec les dures réalités de l’économie de marché. À travers le parcours de cet apprenti philosophe, étudiant en économie pour comprendre la matrice du monde capitaliste puis directeur de la succursale de la banque de France à Béthune, nous voyons grandir un anarchiste de cœur.

Tout le long du roman, ses principales motivations restent celles d’aider les surendetté.e.s, de mener une passionnante réflexion sur la fin programmée du capitalisme voulue par celles et ceux qui en attendent son point d’acmé, et de vivre de grandes histoires d’amour toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Dans ce roman, les faits narratifs alimentent une pensée sur l’acte d’écrire soutenue par d’admirables descriptions des différentes architectures pratiquées par le personnage principal.
Ce double de l’auteur se promène continuellement entre nos mondes intérieurs et différents intérieurs architecturés. La virtuosité avec laquelle il nous invite à visiter ces lieux résonne avec le plaisir de s’imaginer les parcourir à ses côtés. Impossible de faire l’impasse sur cette œuvre littéraire tant la pensée en acte, l’art de la description de la Banque de France, de la ville de Béthune et de ses alentours, nous ouvrent au bonheur de la lecture.
Deux phrases incarnent à merveille ces deux axes littéraires :
« La philosophie était une forme de poésie, la forme que prend le langage lorsqu’il s’expose à la raison ». (pages 263-264) ;
« Il avait eu l’occasion d’admirer la belle maison de briques rouges qui s’élevait au milieu d’un splendide jardin planté d’arbres fruités. (…) Ce pavillon ressemblait à ces demeures chargées de mystère qu’on voit dans les films d’Hitchcock ». (page 221)
La philosophie, la poésie, la déambulation du regard et du corps constituent quelques éléments de la méthode Haenel, sans oublier la passion, l’onirisme et l’exaltation de l’ivresse éclairante. Et comme nous le chuchote l’ami Deleuze : « Mais s’il n’y avait pas de philosophie, on ne se doute pas du niveau de la bêtise. La philosophie empêche la bêtise d’être aussi grande qu’elle serait si la philosophie n’existait pas ».
De la Banque de France à LaBanque
Retour à la réalité physique des lieux. Nous voilà face à cette fameuse « Banque de France de Béthune ». Transformée en lieu de production et d’exposition depuis 2007, nommée tout simplement LaBanque, ce centre des arts visuels offre un excellent terrain de jeu de 1 500 m² aux artistes invité.e.s à habiter les espaces. Après des travaux de mise aux normes entre 2012-2015, cette bâtisse néoclassique de 1910, se divise en quatre niveaux, dont deux sont exclusivement réservés aux expositions : le sous-sol avec une salle des coffres des plus intéressante et un rez-de-chaussée où se trouvaient le hall du public, les caisses et la comptabilité. Le premier étage quant à lui était dédié au logement du directeur de l’établissement, dans un intérieur bourgeois avec ses moulures, ses parquets et autres effets d’apparats. Cet étage « noble » partage aujourd’hui ses volumes avec un important service de médiation culturelle qui se poursuit dans les combles où les chambres des domestiques servent de terrains de jeux aux ateliers pédagogiques.
Étienne Poulle : un sculpteur joueur, plein d’humour, de tendresse et politique
Depuis le 8 novembre 2025 et jusqu’au 5 avril 2026, Étienne Poulle s’est installé, du moins ses œuvres, dans les différents lieux singuliers de cette ancienne banque où le public était reçu au rez-de-chaussée par des salariés derrière une immense « banque » d’accueil en marbre.
Une fois passée la grande porte d’entrée en bois massif, vous pénétrez dans un immense hall où la profondeur de la perspective engendrée par une structure poteaux-poutres béton dont les lignes de fuite sont appuyées par des rails de lumière suspendus aux poutres, et au sol, par des carrés de marbre plus sombres ; l’ensemble converge vers une série de fenêtres et porte aux dormants très marqués.
Là, se dresse une tente canadienne bien étrange. Même si la forme reprend stricto sensu les dimensions standards et même les fameux tendeurs et piquets si typiques de cet abri de loisirs bien connu, le matériau utilisé pour les deux versants du toit est plutôt celui répandu sur les toits parisiens, à savoir le zinc. La porte quant à elle est constituée de ventaux en bois. Le titre – Canadienne de maître – rappelle les intentions de l’artiste. À la fois informatif et poétique, ce titre fait sourire. Il en dit long toutefois sur le détournement en tout genre si cher à l’artiste.
Souvent empreint d’humour, le travail d’Étienne Poulle cherche toujours à jouer des signes, des symboles et des codes de la sculpture. Ici, nous voyons bien où il veut nous emmener. Sous des airs de ne pas y toucher, cette œuvre est un coup de gueule contre l’attitude divisée de la population face aux sans-abris ; Canadienne de maître (2021) est un hommage à l’association Les Enfants de Don Quichotte qui avait installé plus de deux cents tentes le long du canal Saint-Martin à Paris. Pendant l’hiver 2006-2007, il y avait surtout un modèle bien connu d’une chaîne française d’articles de sport à bas prix, et au nom emprunté à une tribu d’Amérique du Sud.
D’ailleurs ce modèle détourné par l’artiste angevin n’est pas loin de sa cousine canadienne. Il suffit de tourner la tête vers la droite et votre regard est attiré par un volume en ossature bois dont les arêtes reprennent le dessin de la dite tente. Encore une fois le tissu est remplacé par des lattis nervurés en aluminium recouvert de plâtre, à la manière du procédé Nergalto® NGSE (©Métal déployé). Une fois proche de Domisiladoré (2016), nous sommes interpellés par son intérieur composé d’un plancher en chêne massif et d’un lustre dans le style second empire à quatre bras avec nombreuses gouttes d’eau. Incroyable !

Dans les deux cas, tout a été réalisé à la main par Étienne, véritables prouesses techniques et sacré savoir-faire. Fermée-finie pour la première, à l’état d’écorché pour la seconde, ces deux œuvres jouent sur l’hybridation entre habitat bourgeois et abri nomade, elles convoquent notre mémoire du bâti tout en questionnant l’idée même de logement, de sa fonction à son symbole, en passant par ses dimensions esthétiques et politiques. Qui peut/doit habiter dans tel ou tel habitat ? Pour quelles raisons existe-t-il encore des sans-abris ? Si le camping offre des moments de récréations et/ou recréations dans des logements « nomades », ces derniers deviennent le signe d’un échec du vivre-ensemble lorsqu’ils deviennent des abris de fortune. Étienne Poulle détourne les codes des uns et des autres afin de nous interroger sur notre « humanité commune », souvent avec tendresse et humilité, jamais avec dédain.
Entre les deux micro-architectures, un garde-corps d’étage en ferronnerie ouvragé engage le visiteur à descendre au niveau inférieur. Dans la pénombre, le pas ralenti par l’obscurité grandissante, quelques lueurs attirent. Nous voici dans la magnifique salle des coffres. Les portes métalliques laissent découvrir de multiples petits coffres où la visserie devient moulures. Certaines cassettes sont ouvertes, des éclats de lumière jaillissent et, à l’intérieur, des petites sculptures illuminent les alcôves dans lesquelles elles sont installées de manières soignées.


Précieux, au premier regard, il est impossible de reconnaître la provenance de ces objets singuliers. Par contre, une fois devant les caissons, de petits fils apparaissent et nous comprenons l’origine de la source lumineuse. À l’intérieur de chaque mini chambre forte, bien dissimulée, une petite lampe éclaire la forme abstraite. En plan rapproché, cette dernière devient de plus en plus lisible ; recouverte d’une fine pellicule de porcelaine émaillée, chaque sculpture n’est autre qu’un emballage plastique pour objet manufacturé de la grande distribution, un blister en somme.
Il est amusant de constater la force plastique d’une pâte céramique réputée la plus noble et blanche qui soit sur un des matériaux dès plus vulgaire. Ici, une paire de brosses à dents surgit telle un gisant baroque de la chapelle napolitaine de Sansevero, là, un savon devient un étrange mausolée, etc. Plus proche de la maquette d’architecture que de l’article de consommation bas de gamme, chaque moulage change l’échelle de l’objet et nous emmène ailleurs, la poésie est à l’œuvre.


Une touche d’or participe de ce mouvement. Sur chaque sculpture, l’artiste a appliqué et légèrement détourné le logo de recyclage du plastique à l’infini. Ce marquage doré sur chaque pièce leur confère une dimension étrange et venue d’ailleurs. Les deux petites vagues rajoutées sous le triangle fléché concourent à donner à l’ensemble cette dimension mystérieuse.
À noter le titre de cette série de 32 blisters : La beauté du diable (2025).
Encore une fois la poésie émotionnelle s’enrichit d’un point de vue politique explicite.

Des œuvres au service d’une poésie du faire
Véritable labyrinthe, LaBanque réserve de multiples surprises de circulation et l’artiste utilise ces enchevêtrements au sous-sol pour loger deux œuvres d’importances, tant par leurs formats que par leurs impacts visuels.
La première s’intitule Ruine LEGO® (2025), elle répond à un doux et ancien rêve de gosse : fabriquer des LEGO® géants afin d’imaginer construire des volumes à échelle 1, à échelle humaine dirons-nous. Un ensemble de briques de construction classiques 2×2 et 2×4 ont été montées de telle sorte qu’elles forment une espèce de construction à base carrée dont la finalité évoquerait, de loin, une maison, hélas inachevée. L’artiste semble nous inciter à reprendre les choses en main car de nombreuses pièces blanches, bleues, jaunes, vertes et grises jonchent le sol, à nous de jouer encore une fois.
LEGO® vient des mots danois leg godt, littéralement « joue bien », nous dit-on. CQFD Monsieur l’artiste.
Réalisées en plâtre, les briques reproduisent fidèlement les originales de la firme danoise, les proportions sont respectées ainsi que les codes couleurs. Faites à la main, ces pièces, produites en nombre, deviennent chacune une œuvre unique de par la volonté de l’artiste. Pour toute personne ayant passé des heures à assembler des briques de LEGO® dans son enfance, un bref frisson vient vous chatouiller le dos à la vue de cette œuvre d’art. N’est-ce pas l’un des intérêts de l’art ?
La deuxième se dénomme Médiév0 2 (2014), tout un programme ! Un amoncellement de blocs de béton creux retaillés par l’artiste dessine une base formée d’un faisceau de quatre colonnes romanes. Encore une fois sculptée à la main, cette pièce renvoie au passé de tailleur de pierres et de maçon d’Étienne Poulle. Dans cette sculpture, tout l’amour pour le façonnage de la matière par la main de l’humain est à l’œuvre, non sans une pointe de détachement par rapport aux canons du beau officiel et historique. En effet, le parpaing n’est pas classé dans les matériaux nobles comme le marbre ; néanmoins, Étienne montre comment la plus-value artistique peut transfigurer le commun en exceptionnel.

D’autres œuvres auraient mérité d’être décrites et analysées, le lieu est immense et l’artiste l’a admirablement habité.
Alors, une seule chose reste à faire : toutes et tous à LaBanque pour tourner autour des sculptures d’Étienne Poulle, avec comme seule lecture possible Le Trésorier-payeur, histoire de flotter entre réalité et fiction à bord d’un train en direction de Béthune.
Christophe Le Gac
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En savoir plus :
– http://www.lab-labanque.fr/
– https://www.escapades-en-hautsdefrance.com/un-week-end-a-bethune-la-cite-de-buridan/
– https://www.gallimard.fr/catalogue/le-tresorier-payeur/9782073045089