
Parti de Vauvert pour faire son propre vin, Gilles Perraudin a depuis dessiné une trentaine de chais. De Nizas à la Corse, de Solan au Danube… la pierre et le pinard, même combat. L’Expérience Perraudin !
Le chai de Vauvert n’est pas resté un projet célibataire. Une fois éprouvée la pierre massive chez lui, Perraudin reprend ailleurs le programme du chai. Pas question pour autant de reproduire le bâtiment de 1998. Le vin reste, la pierre souvent, mais chaque nouveau lieu apporte son climat, ses ressources, son commanditaire, parfois même une autre culture. Les enfants de Vauvert ne se ressemblent pas.
Nizas, le premier enfant ?

Trois ans après Vauvert, la pierre retrouve le vin à Nizas (Hérault). Basile Saint-Germain y a créé en 1995 le domaine Les Aurelles, après deux années passées à chercher un terroir. Pour ce vigneron qui produit peu et vise haut, le chai doit participer à la qualité du vin.
Conçue par Gilles Perraudin et livrée en 2001, la Cave des Aurelles compte environ 665 m² utiles. Chais, stockage, bureaux, laboratoire et garage : le programme reste classique. L’architecture l’est beaucoup moins. Le bâtiment s’adosse à la pente et cherche l’ambiance d’une cave troglodyte. Des murs en blocs massifs de calcaire de Vers-Pont-du-Gard, une toiture lourde recouverte de terre et un puits canadien assurent la stabilité thermique nécessaire au vieillissement du vin.

Les blocs font presque tout : structure, parement intérieur, parement extérieur et masse thermique. Sortis de carrière dans de grandes dimensions puis recoupés, ils imposent leur module à l’ensemble. Vauvert a bien fait école mais Nizas n’en est déjà plus la copie.
Malgré ses dimensions modestes, le bâtiment prend une allure monumentale. Dès 2002, la presse parle d’un « temple pour le vin ».
Solan, le temps des moniales

À Solan, la filiation avec Vauvert est directe. La mère supérieure du monastère orthodoxe de La Bastide-d’Engras (Gard) a vu le chai que Perraudin s’est construit et a été séduite. La communauté produit du vin, des confitures et des fruits
Gilles Perraudin conçoit un bâtiment d’environ 1 000 m² pour la cuverie, le chai à barriques, le stockage, l’atelier de confitures, les bureaux, les vestiaires et les travaux collectifs. Pierre massive de Vers-Pont-du-Gard et bois : les matériaux restent presque bruts. Les chais sont semi-enterrés et, sous les barriques, le sol reste sans dalle de béton afin de favoriser naturellement l’équilibre thermique et hygrométrique.
Mais Solan introduit une autre mesure : le temps. Perraudin raconte les fentes ménagées dans les murs, la lumière qui se déplace sur la pierre, les piliers qui deviennent comme des gnomons. Dans un monastère, les heures, les saisons, le travail et la prière donnent déjà leur rythme aux journées. L’architecture peut à son tour les mesurer.
Le chantier lui-même obéit à une temporalité inhabituelle. Le chai est construit par les membres de la communauté. L’architecte se souvient d’un projet soumis à de fortes contraintes budgétaires mais où, fait rare, le temps n’était pas compté de la même manière.
À Vauvert, Perraudin avait construit pour faire son vin. À Solan, ceux qui font le vin construisent leur chai. Une vieille forme réapparaît. Bien avant Vauvert, en 1979, Perraudin avait imaginé pour la maison solaire de Ceyzérieu (Ain) une cella : un noyau protégé par des enveloppes successives, presque retranché du monde extérieur.

Le chai appelle cette architecture de l’intérieur. Il faut protéger le vin de la lumière, des écarts de température, du dehors. Les murs épaississent, les ouvertures se raréfient, le bâtiment se referme autour de ce qu’il conserve et transforme.
À Solan, le mot prend une résonance supplémentaire. Cella désignait la chambre intérieure du temple antique ; le latin chrétien en fera aussi la cellule du moine. Chez les moniales, le chai de pierre devient à son tour un lieu de retrait, de travail et de temps compté.
Rasova, le chai augmenté

À Rasova, en Roumanie, le chai prend ses aises. Sur les collines dominant le Danube, près de la mer Noire, Perraudin travaille sur un complexe viticole de 6 700 m². Cuveries rouge et blanc, vinothèque et stockage sont toujours là mais viennent désormais s’y greffer chambres, salles de séminaire, bar, restaurant, sauna, hammam, bains intérieur et extérieur. Le vin ne demande plus seulement un bâtiment pour être produit et conservé, il fabrique un lieu où séjourner.
La pierre devait naturellement être de la partie. Mais, cette fois Perraudin ne tient pas le chantier. Les ingénieurs locaux s’inquiètent notamment du risque sismique et ne croient pas possible, raconte-t-il, de construire en pierre massive un tel ensemble face au Danube. Le béton commence à entrer dans le projet. Celui-ci est, selon lui, « largement édulcoré ».
Il ne lâche pourtant pas le projet, même s’il lui échappe. « En architecture il n’y a pas que le matériau », explique-t-il. Restent l’implantation dans le site et la capacité à produire un lieu. À Vauvert, il avait fait pour savoir jusqu’où il pouvait aller. À Rasova, il découvre jusqu’où il peut aller quand d’autres font.
Bekaa, entre terre et pierre

Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le chai change encore de figure. Pour Château Marsyas, à Kefraya, Perraudin travaille sur un programme de 7 000 m² : cuverie, chai, stockage, réception et bureaux.
Plus question d’une grosse masse refermée autour du vin. Perraudin fragmente le programme en bâtiments autonomes reliés par des jardins et des patios. Une « grappe », explique-t-il, où se mêlent espaces fermés et ouverts, ombre et lumière. Les pièces principales regardent les vignes ; les locaux de service se rangent en aval, du côté de la route.
Mais dans le récit qu’il en fait aujourd’hui, Perraudin voit plus loin et beaucoup plus loin dans le temps. La pierre rencontre la terre, les terrasses lui évoquent les jardins suspendus de Babylone, les restitutions de Jean-Claude Bovin et les palais d’Hérode. Dans la Bekaa, Baalbek n’est jamais très loin. Ses blocs monumentaux donnent une autre échelle à cette architecture de masses et de strates.
Le chai ne sera pas construit. Il aura au moins permis à la cella de s’ouvrir sur Babylone.
Patrimonio, le vin revient en Corse

En 2006, la commune de Patrimonio (Haute-Corse) confie à Gilles Perraudin un musée consacré aux vins de Corse et un jardin ampélographique. Le maire Guy Maestracci veut raconter les cépages, les modes de culture et le terroir. À côté du musée prend place une académie de guitare.
Livré en 2011, l’ensemble ne ressemble guère à Vauvert. Les différentes fonctions sont réparties dans de petits pavillons carrés disposés « en grappes » dans la pente et parmi les arbres. Pierre massive, pin laricio, châtaignier : Perraudin cherche à construire avec le lieu. Les murs de 60 cm sont laissés bruts de sciage et les toitures plantées prolongent le terrain.
Reste un accroc à cette belle histoire de terroir. La moitié seulement de la pierre est corse ; l’autre vient du Luberon. Perraudin se souvient d’une volonté locale de rouvrir une carrière. Elle aurait permis au matériau du musée de venir, lui aussi, du pays qu’il était chargé de raconter.
Vauvert était né parce que Perraudin voulait faire son propre vin. Treize ans plus tard, une commune viticole lui demande une architecture pour raconter le sien.
Le vin, l’huile et la pierre
À Vauvert, le vin n’est plus seul. Les oliviers que Perraudin avait plantés autour de la propriété ont grandi et donnent désormais leur huile. Aux vignes se sont ajoutés les arbres ; au vin, l’huile ; et, entre-temps, la pierre trouvée presque par hasard chez un ferrailleur est devenue une part essentielle de son architecture.
Perraudin résume volontiers cette histoire en une trilogie : « le vin de nos vignes, l’huile de nos oliviers, la pierre de notre terre ». Trois productions d’un même lieu, trois manières de faire avec ce qu’il offre.
Le rapprochement n’est d’ailleurs pas seulement le sien. En 2024, l’ouvrage Trilogie, Trois architectures en pierre* réunit Vauvert, Solan et le pavillon d’accueil des carrières de Fontvieille : deux chais et un bâtiment posé sur le lieu même où la pierre est extraite. Vin d’un côté, pierre de l’autre ; dans les deux cas, produire commence par regarder ce qu’il y a sous ses pieds. Quant à l’huile de Perraudin, j’ignore si les Américains ont prévu d’importer toute la production.
Vauvert n’a pas produit une famille de copies. Certains chais sont massifs, d’autres éclatés ; l’un est construit par des moniales, un autre regarde le Danube, un troisième reste sur le papier dans la Bekaa. La pierre elle-même peut finir par céder du terrain au béton. Le vin, lui, demeure.
Perraudin compte aujourd’hui une trentaine de chais dans son parcours, construits ou seulement projetés. Une trentaine, alors que les caves ne constituaient ni une spécialité revendiquée ni même un programme qu’il était parti chercher. En 1998, il voulait seulement un endroit pour faire son propre vin. Il avait vu la clôture en pierre d’un ferrailleur, trouvé une carrière et décidé de construire sa cave avec les mêmes gros blocs.
Il voulait faire son pinard. Il est devenu architecte de chais.
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.
*Trilogie. Atelier Architecture Perraudin. Trois architectures en pierre, textes d’Olivier Namias, photographies de Luc Boegly, éditions Avenir Radieux, 2024.
