
Gilles Perraudin a toujours voulu transmettre mais ses relations avec les institutions sont pour le moins tumultueuses. De Lyon à Montpellier, de l’Ordre des architectes à l’Académie d’architecture, itinéraire d’un professeur individualiste qui apprend à ses étudiants à ne pas dessiner comme lui. L’Expérience Perraudin.
Gilles Perraudin n’a pas attendu de devenir enseignant pour transmettre. « J’ai toujours eu avec moi des stagiaires, depuis le début. Ça fait partie de ma manière d’être, d’être entouré de jeunes à qui je communique mon travail, ma démarche, mes réflexions ».
Ils viennent de partout. Allemands, Japonais, Américains, Anglais, Italiens, Scandinaves passent par l’agence, comme stagiaires ou salariés. Aujourd’hui encore, les deux collaborateurs qui travaillent avec lui à Vauvert ont fait leurs études à Marseille et habitent à Nîmes.
Gilles Perraudin commence à enseigner avant même d’être diplômé. En 1975, encore étudiant, il est lauréat d’un concours organisé à l’occasion du congrès de l’Union internationale des architectes (UIA). Il devient vacataire à l’école d’architecture de Lyon où on lui confie notamment un cours magistral intitulé Revue d’architecture.
Il prend les étudiants par leur impatience. « Le centre d’intérêt des jeunes quand ils arrivent dans une école d’architecture, ce n’est pas la façon dont construisaient les Grecs mais le dernier projet de Frank Gehry ou de Jean Nouvel. Ils veulent savoir comment faire ça », dit-il. Perraudin propose donc de leur raconter l’histoire à l’envers. Partir de l’architecture qu’ils regardent pour remonter le temps : le high-tech jusqu’aux Arts & Crafts du XIXe siècle, par exemple. « J’avais envie de transmettre ce que j’avais appris pour amener les étudiants à comprendre que ce qu’on fait aujourd’hui ne sort pas ex nihilo mais d’une histoire qu’il faut connaître et reconnaître ».
L’expérience lyonnaise s’achève au début des années 1980, au moment du concours pour la nouvelle école d’architecture de Lyon. Perraudin est alors vacataire dans l’établissement et candidat, avec Françoise-Hélène Jourda, pour construire sa future école. Le directeur le convoque. « Vous ne pouvez pas être prof et être consulté pour l’école », lui aurait-il expliqué. Perraudin choisit le concours et abandonne son poste. Non sans répondre : « Si je gagne l’école, vous ne serez jamais dans aucune réunion de conception ».
Il gagne l’école. Il n’enseignera plus pendant près de quinze ans.
Il continuera pourtant à transmettre, par les conférences et les workshops. En 1995, lors d’un voyage aux États-Unis, l’architecte et enseignant Christian Hauvette l’encourage à passer le concours national permettant de devenir professeur titulaire : « On a besoin de gens comme toi, des architectes qui réfléchissent et raisonnent ».
Perraudin se présente.
En 1996, pour le concours national de recrutement des professeurs des écoles d’architecture, il révèle son travail , notamment ses recherches sur les enveloppes microclimatiques développées pour l’Akademie Mont-Cenis à Herne (Allemagne). Il est reçu et doit choisir son affectation. François Chaslin part à Lille. Perraudin, lui, regarde vers le sud.
Le chai de Vauvert (Gard) est alors en chantier et Montpellier (Hérault) n’est qu’à une heure de route. Il choisit donc l’école d’architecture de Languedoc-Roussillon, l’actuelle ENSA Montpellier, où il est nommé professeur en septembre 1996.
L’accueil est frais. À son arrivée, le directeur le convoque. Perraudin se souvient de ses mots : « Vous avez postulé ici pour être prof mais on ne veut pas de vous ici. Nous avons ici un enseignant qui enseigne depuis dix ans, qui méritait ce poste et qui ne l’a pas eu ». Et de l’avertissement qui suit : « De toute façon, vous êtes là pour un an, pour faire vos preuves ».
Gilles Perraudin revient à l’enseignement au mauvais moment. Son association avec Françoise-Hélène Jourda touche à sa fin, leur couple se sépare et l’agence manque de travail. « J’étais dans une période désespérée », dit-il. Le poste de professeur lui apporte au moins un salaire régulier. Père de quatre enfants, il pensait apprécie aussi le supplément familial versé aux fonctionnaires. Oh il lui fut versé mais, deux ans après, il a dû le rembourser. « On m’expliqua que l’administration avait fait une erreur », dit-il.
L’arrivée à l’école d’architecture de Montpellier ne va rien arranger. Perraudin vient de réussir le concours national mais effectue encore son année de stage avant titularisation. Seul professeur titulaire en devenir de l’école, raconte-t-il, il se retrouve assistant d’un enseignant vacataire. Celui-ci propose à ses étudiants de quatrième année de dessiner une gare TGV : « Vous ne ferez jamais une gare TGV, alors profitez-en ». Perraudin s’étonne. On lui demande ce qu’il en pense. Il répond : « La symbolique d’une gare, c’est l’horloge ».
Au terme de l’année, le directeur rend sur lui un rapport que Perraudin résume ainsi : « Perraudin n’a rien fait, il est nul ». Mauvaise nouvelle : ce rapport doit être transmis à la direction de l’Architecture avant sa titularisation. Perraudin s’en ouvre à un autre stagiaire avec lequel il a sympathisé, un agent administratif venu de La Réunion se former à Montpellier et qui occupe alors les fonctions de sous-directeur. « Vous savez qui transmet les courriers à la direction de l’Architecture ? C’est moi ! », lui répond celui-ci.
Selon Perraudin, le rapport du directeur finit à la poubelle.
Il sera finalement titularisé comme professeur des écoles nationales supérieures d’architecture, en théorie et pratique de la conception architecturale et urbaine (TPCAU). Perraudin aime rappeler qu’il fut alors le seul professeur titulaire de l’ENSA Montpellier et qu’il le resta longtemps, jusqu’à ce qu’Élodie Nourrigat accède à son tour au corps des professeurs. Elle est aujourd’hui professeure TPCAU, docteure et HDR en architecture dans cette même école. Singulier retour de l’histoire : elle a assuré avec Gilles et Jean-Manuel Perraudin le commissariat de l’exposition à la Cité de l’architecture* Atelier Architecture Perraudin, Grand Prix national de l’architecture 2024, dans le cadre de laquelle est écrite cette série.
À la fin des années 1980, Aymeric Zublena téléphone. « Je voudrais te dire que l’Académie a pensé à toi pour devenir un nouveau membre ». Perraudin ne sait même pas très bien ce qu’est l’Académie d’architecture. « Je vais y réfléchir », répond-il. Françoise-Hélène Jourda le morigène : « On te nomme et toi tu fais le difficile ! ». Il accepte.
Pour son installation, comme le veut l’usage, il doit prononcer l’éloge de son prédécesseur. L’exercice tourne mal. Perraudin découvre un architecte qui, raconte-t-il, n’a pratiquement rien construit mais a fait carrière comme expert auprès des tribunaux. « Une photo avec une fissure : voilà d’où vient son expertise ». Il évoque aussi son mariage avec une veuve de guerre et une maison rue de Lille. Le jour de l’éloge, la famille du défunt se lève et quitte la salle.
Perraudin, lui, découvre surtout une institution parisienne dont le fonctionnement va rapidement l’agacer. « Pour une réunion, je perds une journée entière ! ». L’Académie compte alors une centaine de membres titulaires. Lorsqu’en 1989, elle élargit considérablement son recrutement, Perraudin juge les nouveaux venus avec sa mansuétude habituelle : « arrivent 200 médiocres ». Il démissionne.
Rodo Tisnado, associé fondateur d’Architecture Studio, le convainc pourtant de rester titulaire tout en acquittant seulement la cotisation d’un membre associé. L’arrangement dure des années. Jusqu’à un courrier de l’Académie daté de 2025 lui réclamant des arriérés et le menaçant de radiation. Perraudin ressort ses reçus, écrit à Catherine Jacquot, sa présidente, puis reçoit une réponse qui lui déplaît. Nouvelle lettre : « Je vous donne ma démission avec effet immédiat ».
Avec l’Ordre des architectes, l’histoire avait commencé bien plus tôt. À la fin des années 1970, Perraudin est consulté pour un concours dont il estime l’indemnité dérisoire au regard des règles alors en vigueur. Il se tourne vers l’Ordre et se souvient d’avoir été reçu de haut par l’architecte lyonnais Charles Lambert : « Vous avez bien de la chance… ».
Il rejoint alors la création du Syndicat de l’architecture, qui réclame notamment la disparition de l’Ordre. Perraudin cesse de payer ses cotisations ordinales. « Et plus tard, je me fais bananer ».
L’Académie le choisit, il commence par faire le difficile. L’Ordre est censé défendre les architectes, il s’y heurte. Il rejoint un syndicat qui veut en finir avec l’Ordre. À chaque fois, Perraudin entre en conflit plutôt qu’il ne compose. À l’école, nous venons de le voir, il ne fait guère autrement.
Pour autant, retour à Montpellier ! Perraudin demande un jour à ses étudiants de relever les couleurs d’un site et les mouvements de sa pente. Chaque variation doit ensuite être traduite en données métriques. « Ils n’avaient pas besoin d’imaginer la forme. Elle était extérieure à leur propre créativité. Tout était donné par les éléments du site ».
Singulière pédagogie pour un architecte aussi individualiste : Perraudin apprend à ses étudiants à effacer l’individu. Il ne cherche pas à leur transmettre une forme, encore moins la sienne, mais une méthode permettant précisément de ne pas dessiner comme Perraudin.

De jeunes architectes trouvent également dans son travail sur la pierre une manière d’échapper à ce qu’il décrit comme « un monde qui produit de l’image, du factice et du spectacle ». Quelques-uns passent par son agence et poursuivent ensuite leur propre chemin avec ce matériau. « S’ils n’ont pas toujours compris le sens spirituel, ils ont trouvé là des réponses à la question : qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui ? », dit-il.
Perraudin ne prétend pas avoir fait école pour autant. « Ça n’a pas été un raz-de-marée. Il a fallu vingt ans pour que la pensée soit comprise ».
Christophe Leray
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Cette série s’inscrit dans le cadre de l’exposition (16 octobre 2026 – 3 janvier 2027) à La Cité de l’architecture à Paris consacrée à Atelier Architecture Perraudin – Grand Prix national de l’architecture 2024.

