
L’n-spaces apparaît en 2005 ; un premier texte tente de le décrire en 2006. (1) Vingt ans plus tard, après De l’n-spaces à Anträz : aller-retour, Éric Cassar revient à ce mot-concept pour en préciser la définition. Ce manifeste en dix points paraît en trois volets.
Après le premier volet : de l’espace au milieu [1–3]* ; voici le deuxième : une architecture relationnelle et dynamique [4–7].
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[4] — Habiter des lieux multiples et multipliés
Habiter un n-spaces, c’est pouvoir être ici sans n’être qu’ici — être ailleurs en restant ici.
Cette pluralité se manifeste selon deux mouvements complémentaires : nous pouvons être présents dans plusieurs espaces, physiques et numériques, tandis qu’une même surface peut se prolonger vers d’autres lieux et accueillir, successivement ou simultanément, différents usages.
Une chambre devient un bureau, puis redevient chambre.
Un salon accueille des présences situées à plusieurs milliers de kilomètres.
Une cave dans l’arrière-pays s’ouvre sur la mer.
Une place publique se prolonge dans un espace numérique de rencontre, de débat ou de mémoire.
Un logement dispose, pour quelques heures, d’une pièce située ailleurs.
Une bibliothèque met ses lecteurs en relation avec d’autres bibliothèques, des musées, des archives ou des personnes absentes.
Un même lieu change de fonction, d’atmosphère ou de degré d’ouverture au fil de la journée.
En retour, ce qui circule dans les milieux numériques peut produire des effets très concrets sur les lieux physiques : rendre un espace disponible ou inaccessible, le réserver ou le partager, ouvrir ou filtrer un seuil, modifier la lumière, l’air, l’acoustique ou la température, redistribuer une ressource, mettre des habitants en relation, faire surgir une trace, un souvenir ou une présence lointaine, transformer l’usage ou l’atmosphère d’un lieu, introduire un clin d’œil, une surprise ou une étrangeté.
Les relations entre les espaces ne relèvent plus seulement de la juxtaposition, qu’il s’agisse d’espaces physiques entre eux ou d’un espace physique et d’un espace numérique.
L’n-spaces désigne et organise leur entrelacement.
Les frontières du lieu s’étendent, se déplacent, deviennent poreuses ou s’effacent momentanément.
Les « portes » se multiplient.
Certaines sont visibles. D’autres invisibles.
Certaines demeurent accessibles en permanence. D’autres ne s’ouvrent ou ne s’activent qu’à certains moments.
[5] — Une nouvelle topologie relationnelle
L’n-spaces n’est ni une couche numérique déposée sur l’architecture, ni un jumeau numérique, ni un simple espace connecté. Il ne désigne pas davantage un espace « augmenté ».
Dans l’n-spaces, le numérique n’est plus seulement un outil de conception ni un équipement ajouté à l’architecture. Il devient à la fois matériau, outil, média et milieu. Matériau relationnel, temporel et d’usage, il participe à la production même de l’espace habité, à sa forme, à ses transformations et à ses possibles ; milieu, il constitue lui-même un espace de relations, de temporalités et d’actions.
L’n-spaces architecture ces régimes de milieu et les relations entre les dimensions qui les constituent.
Cette topologie relationnelle transforme notre manière de comprendre, de concevoir et d’habiter les lieux : non plus comme des entités closes et figées, mais comme des milieux aux potentialités accrues, actifs et évolutifs.
Cette nouvelle manière de concevoir reconfigure également plusieurs polarités qui traversent traditionnellement l’architecture et l’habiter : sédentarité et nomadisme, matière et énergie, standardisation et diversité, hermétisme et porosité, passif et actif, fixité et variabilité, intérieur et extérieur, monofonctionnalité et multifonctionnalité, familier et surprenant, etc.
Ces polarités, parmi d’autres, s’expriment dans des champs et à des échelles diverses. Il ne s’agit plus nécessairement de choisir un pôle contre l’autre, mais d’architecturer leurs relations et les différents degrés qui les relient. Chaque n-spaces en compose une combinaison singulière ; certaines de ces positions peuvent évoluer selon les moments, les usages ou les événements
[6] — Relation et déliaison
L’n-spaces n’est pas pour autant une célébration de la connexion permanente.
Toute relation suppose aussi la possibilité de la déliaison. Celle-ci n’est pas l’échec de la relation, mais l’une de ses modalités, elle aussi architecturée.
Pouvoir s’isoler.
Suspendre les flux.
Retrouver l’ici.
Le maintenant.
Le silence.
Choisir les relations à activer, à suspendre ou à laisser latentes, et le moment de le faire.
L’n-spaces ménage ainsi des alternances d’intensité et de retrait, de choix et de surprise.
La qualité d’un milieu tient autant à ce qu’il relie qu’à ce qu’il protège.
[7] — Un espace dynamique
L’n-spaces fait advenir un nouveau type de milieu, doté d’un principe actif capable de déployer les potentialités du lieu et de réagir aux événements, aux interactions et aux transformations qui le traversent.
Selon les sollicitations qu’il reçoit, il peut s’ajuster, se transformer ou activer de nouvelles relations. Il est ainsi relationnel par conception.
Cette dynamique ne repose pas sur une recomposition mécanique permanente de l’architecture. Un n-spaces peut être largement constitué d’éléments fixes : sa capacité de transformation tient d’abord à sa typologie, aux rapports entre espaces servis et servants, aux seuils, aux circulations, aux infrastructures et aux dispositifs qu’il organise, ainsi qu’aux usages, aux ambiances et aux relations qu’il rend activables.
Comme sur une scène de théâtre, la transformation dépend davantage de ce que l’espace et son arrière-scène rendent possible que du déplacement de ses limites.
Ce principe actif s’organise selon une formule propre à chaque n-spaces : une combinaison singulière de règles, de propriétés, de relations et de modes de réaction — parfois algorithmiques — qui définit non pas un comportement unique, mais un champ ouvert de réponses possibles.
Une présence.
Une absence.
Un geste.
Une heure.
Une saison.
Le vent, la pluie ou la chaleur.
Une ressource disponible ou qui se raréfie.
Un besoin énergétique.
Une information venue d’ailleurs.
Une trace qui se réactive.
Un changement d’usage.
Une rencontre.
Autant de sollicitations susceptibles de modifier le fonctionnement, l’aspect, l’ambiance ou les propriétés du lieu.
L’n-spaces est animé par ce qui le traverse, un milieu mouvant, évolutif et partiellement imprévisible.
Eric Cassar
* L’n-spaces — [ manifeste ]
– De l’n-spaces à Anträz : aller-retour
– L’n-spaces — [ manifeste 1/3 ] : de l’espace au milieu
– L’n-spaces — [ manifeste 2/3 ] : une architecture relationnelle et dynamique
– L’n-spaces — [ manifeste 3/3 ] : construire des n-spaces.
(1) Lire Arkhenspaces, l’organisation des n-spaces (2006)
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