
L’n-spaces apparaît en 2005 ; un premier texte tente de le décrire en 2006. Vingt ans plus tard, après De l’n-spaces à Anträz : aller-retour (1), Éric Cassar revient à ce mot-concept pour en préciser la définition. Ce manifeste en dix points paraît en trois volets.
Premier volet : de l’espace au milieu [1–3].
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Nous construisons encore des bâtiments selon des modèles hérités du XXᵉ siècle, alors qu’ils sont traversés par les usages, les enjeux et les technologies du XXIᵉ.
Une bifurcation s’ouvre : l’n-spaces propose de répondre à ce décalage en traduisant ces transformations dans une nouvelle manière de concevoir et d’habiter les lieux.
[1] — Pourquoi un nouveau mot-concept ?
Nous avons longtemps pensé et conçu l’espace au singulier. L’espace comme une entité autonome.
Comme une forme, une image, un objet que l’on contemple.
Puis l’architecture a appris à construire des parcours, des séquences, des expériences.
Aujourd’hui, ces représentations ne suffisent plus.
Nos lieux ne peuvent plus être décrits uniquement par leur géométrie, ni réduits à un usage assigné. Ils se déploient dans une multitude de dimensions qui interagissent entre elles : physiques, sensibles, temporelles, biologiques, sociales, écologiques, numériques, informationnelles, climatiques, économiques, symboliques, imaginaires…
Le mot espace est donc devenu trop étroit.
Pour rendre cette nouvelle réalité pensable, nous avons forgé un mot-concept, singulier-pluriel : l’n-spaces.
[2] — Une lente extension de l’espace architecturé
L’histoire de l’architecture peut se lire comme une extension progressive de la notion d’espace.
Pendant longtemps, la représentation architecturale a privilégié des modes de projection et de composition essentiellement bidimensionnels : le plan, le décor, la façade et l’ordonnancement de l’objet. L’architecture a ensuite accordé une importance croissante aux volumes et à l’espace intérieur.
Le XXᵉ siècle intègre davantage le temps : celui de la promenade architecturale, du mouvement et de la transformation des formes, notamment avec certaines avant-gardes et le déconstructivisme. L’architecture n’était plus seulement un objet, mais une expérience.
Une nouvelle transformation apparaît ensuite, presque silencieusement.
L’espace peut dialoguer avec d’autres espaces. Une forme d’ubiquité devient possible entre les lieux physiques et numériques. L’espace numérique se déploie et transforme notre appréhension et notre usage des lieux.
Cette transformation de nos modes de vie ne produit pas spontanément des n-spaces. Elle en révèle la possibilité. Les technologies numériques, les nouveaux usages et les réseaux d’information ouvrent des potentialités inédites, mais ces dimensions nouvelles restent le plus souvent sous-exploitées : elles s’ajoutent aux bâtiments comme des services ou des couches techniques, sans être véritablement intégrées à l’organisation des espaces, à leur fonctionnement et à leurs usages. Le rôle de l’architecture est précisément de les intégrer au lieu construit, de les articuler avec ses autres dimensions et de leur donner une cohérence.
Pour autant, l’n-spaces n’est pas la simple conséquence du numérique : il constitue un projet architectural devenu nécessaire pour répondre aux enjeux écologiques, sociaux et économiques de notre temps.
Cette bifurcation ne concerne pas seulement les usages ou les performances des lieux ; elle engage également l’architecture en tant qu’art. De même que les évolutions techniques ont régulièrement transformé les formes et les expériences de l’espace, l’n-spaces élargit à son tour le champ sensible de l’architecture. Il n’apporte pas seulement à l’architecture de nouveaux moyens : il rend possibles d’autres relations, d’autres atmosphères et de nouvelles manières de percevoir, d’habiter et d’éprouver un lieu.
L’espace cesse alors d’être considéré comme une entité physique autonome ; il se rapproche de l’idée de milieu.
Dans ce texte, l’espace désigne la réalité physique et matérielle du lieu ; l’environnement, l’ensemble des dimensions qui le composent – lumière, acoustique, climat, usages, informations… – ; le milieu, l’ensemble des relations actives qui s’y déploient, notamment entre ces dimensions et les êtres vivants qui l’habitent, le traversent ou le transforment.
Le numérique introduit aujourd’hui un basculement supplémentaire. Lorsqu’un milieu numérique s’entremêle au milieu physique, le lieu ne relève plus d’un seul régime de milieu : il devient un milieu². Non pas un milieu augmenté, ni une couche supplémentaire, mais l’entrelacement de deux milieux hétérogènes capables d’agir l’un sur l’autre. Le milieu² reste un milieu : l’exposant en précise un régime particulier né de leur interaction.
Nous entrons à peine dans le milieu². Nous n’en expérimentons encore que des formes partielles. L’essentiel de ses possibilités reste à architecturer. L’n-spaces cherche précisément à donner une architecture à cette imbrication et à en explorer les possibles.
[3] — Le « n » et le « s »
Le « n » est emprunté aux mathématiques. Il désigne ici un nombre entier variable.
Il signifie que le nombre de dimensions d’un lieu ne se limite plus aux quatre dimensions habituellement considérées et qu’il n’est pas fixé à l’avance.
Le « n » peut aussi se lire comme un exposant : milieuⁿ. Il maintient ouverte l’hypothèse de nouveaux régimes de milieu. Aujourd’hui, la conjugaison du milieu physique et du milieu numérique fait apparaître le milieu². Demain, d’autres régimes pourront peut-être s’y associer et modifier à leur tour nos manières d’habiter.
Le « n » ne désigne donc pas seulement un nombre indéterminé de dimensions ; il affirme que la nature même du milieu habité demeure ouverte.
Chaque environnement possède sa propre combinaison, ses propres spécificités.
Une école.
Une gare.
Un équipement.
Un musée.
Un jardin.
Une forêt.
Un habitat collectif.
Une maison.
Tous peuvent être architecturés pour devenir des n-spaces, selon des combinaisons différentes de dimensions, de propriétés, de fonctions et de relations.
Le « n » indique que le lieu n’est plus nécessairement figé ni autonome, mais qu’il peut devenir dynamique, évoluer et déployer de nouvelles possibilités.
Le « s » final affirme quant à lui la pluralité. Un n-spaces ne se définit pas comme une entité isolée : il se caractérise aussi par les relations qu’il peut entretenir avec d’autres lieux, proches ou lointains, physiques ou numériques. Profondément ancré dans sa localité, il s’inscrit dans un urbanisme relationnel à plusieurs échelles. L’architecture y configure un champ singulier de relations possibles. Inscrites en puissance dans le projet, ces relations peuvent ensuite être activées, suspendues ou modulées par les habitants, les usages ou le principe actif du lieu.
Le « n » et le « s » sont ainsi les signes d’une architecture qui dépasse les seules propriétés et limites physiques du lieu sans jamais en dissoudre la singularité.
(À suivre : L’n-spaces — [ manifeste 2/3 ] : une architecture relationnelle et dynamique).
Eric Cassar
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