
L’n-spaces apparaît en 2005, peu avant la création d’Arkhenspaces. Un premier texte, écrit en 2006 (1), tente de décrire ce mot-concept et les espaces qu’il pourrait faire advenir. Vingt ans ont passé.
Depuis toujours, ma recherche avance dans un va-et-vient entre pensée et expérience, entre écriture – texte, dessin, signe – et architecture. Les idées naissent parfois des lectures et de la réflexion théorique, parfois des projets – construits ou non –, parfois encore de l’expérimentation directe. Mon habitat à Saint-Quentin et mon atelier à Paris sont ainsi devenus, au fil des années, deux laboratoires d’architecture. Ce qui s’y essaie nourrit l’écriture ; ce que l’écriture fait apparaître retourne vers le projet. Il existe ainsi une circulation continue entre pensée immatérielle et pensée matérielle, chacune mettant l’autre à l’épreuve et faisant surgir de l’imprévu. Dans cet écosystème, écrire constitue pour moi une manière essentielle de chercher et de faire évoluer l’architecture. L’écriture possède aussi cette liberté : elle permet de transmettre, de propager, mais aussi de faire exister une idée sans attendre les moyens matériels de sa construction. Là où l’architecture exige des ressources, des acteurs et du temps pour prendre corps, un texte peut mettre une hypothèse en circulation presque immédiatement.
De nombreux textes ont ainsi accompagné mon travail. Un manifeste, Pour une ar(t)chitecture subtile, achevé en 2013, a ensuite été publié aux éditions HYX (2). Quelques années plus tard, lorsque Christophe Leray m’a proposé d’écrire dans Chroniques d’architecture, j’ai créé ici la Chronique des n-spaces (3). Au fil des textes, la trace, les relations entre espaces physiques et numériques, le bâtiment actif, la formule, l’instrument d’environnements ou la ville subtile ont progressivement dessiné les fragments d’une même recherche.
En 2026, après plusieurs années de maturation, une autre forme d’écriture est arrivée à son terme : Anträz, ville subtile.
Cette fois, il ne s’agit plus tout à fait d’un essai, ni tout à fait d’un manifeste. Il s’agit d’un récit.
Anträz, ville subtile est une fiction-essai polyphonique, à la croisée du récit, de la poésie et de la pensée. À la fois lecture critique de certaines impasses de la ville contemporaine et proposition sensible pour la métropole à venir, le texte interroge nos « ensemble(s) », nos (mi)lieux, nos métropoles – et les manières dont nous pourrions demain, ou peut-être dès aujourd’hui, les concevoir et les habiter autrement.
Situé à la fin du XXIᵉ siècle, Anträz prend la forme d’un triptyque de trois livres brefs. Une série de conférences y est donnée par un architecte-urbaniste qui a participé à la métamorphose de la ville. Ancienne cité transformée par une double bifurcation écologique et technologique, Anträz ne s’étend plus : elle s’approfondit pour renouer avec son milieu. Des lieux hybrides – les n-spaces – articulent localement le potentiel numérique aux espaces physiques et ouvrent de nouvelles possibilités face aux enjeux écologiques, sociaux et économiques.
Deux personnages assistent, semaine après semaine, à ces conférences. À mesure que leur connaissance de la ville s’affine, leurs perceptions, leurs émotions, leurs doutes et leurs relations se mêlent à ce que la cité leur révèle.
Car Anträz ne cherche pas seulement à décrire une ville. La fiction permet – ou du moins c’est son ambition – d’en éprouver les situations, les sensations, les contradictions. Elle permet peut-être aussi d’aller là où le manifeste ou le projet architectural ne vont pas.
Si j’en parle aujourd’hui dans Chroniques d’architecture, c’est aussi avec le souhait qu’Anträz puisse dépasser le monde de l’architecture dont il est en partie issu. La ville n’appartient pas aux architectes. Et ce livre voudrait exister autant par la pensée qu’il porte que par le récit, la langue et la poésie qui lui donnent forme.
Les trois livres sont aujourd’hui achevés. Je cherche l’éditeur qui souhaitera leur donner une existence.
Mais terminer Anträz a produit un autre mouvement inattendu : il m’a ramené en arrière.
Vers ce mot apparu vingt ans auparavant : n-spaces.
À force de l’utiliser, de le déplacer, de l’éprouver dans les projets et les textes, son sens s’était, depuis 2006, enrichi, éclairci peut-être. Il était donc temps de revenir au commencement et d’essayer, vingt ans plus tard, de le définir avec davantage de précision.
J’ai ainsi écrit cet été un Manifeste de l’n-spaces, que Chroniques d’architecture publiera en trois parties :
L’n-spaces — Manifeste 1/3 : de l’espace au milieu
L’n-spaces — Manifeste 2/3 : une architecture relationnelle et dynamique
L’n-spaces — Manifeste 3/3 : construire des n-spaces
Il ne s’agit pourtant, ni avec Anträz ni avec ce manifeste, de décrire une architecture prospective ou de spéculer sur un futur lointain.
La fiction se déroule à la fin du XXIᵉ siècle ; la question qu’elle pose appartient au présent.
Les bouleversements écologiques, sociaux et technologiques sont déjà là. Nos manières d’habiter, nos besoins et nos relations aux lieux ont changé. Les possibilités dont nous disposons également. Pourtant, une grande partie de l’architecture continue de s’appuyer sur des modèles devenus en partie obsolètes face aux transformations de notre époque.
L’n-spaces ne cherche donc pas à prédire l’architecture de demain. Il propose d’amorcer aujourd’hui certaines des bifurcations qui pourraient rendre nos lieux plus accordés à notre époque, à ses enjeux et à nos manières de vivre.
Anträz explore un monde possible où ces bifurcations auraient pris corps.
Le manifeste tente d’en préciser l’un des principes majeurs : l’n-spaces.
Reste à les construire.
Eric Cassar
(1) Lire Arkhenspaces : l’organisation des Nspaces
(2) Pour une ar(t)chitecture subtile (HYX, 2013)
(3) Voir Chroniques des n-spaces