
À l’heure des économies de bout de chandelles pour l’État à bout de souffle, une manne de 600 milliards d’euros, à l’échelle d’un quinquennat, est pourtant immédiatement disponible. 600 Mds € ! Explications en numéraire.
Alors que Sébastien Lecornu, Premier ministre, cherche en tâtonnant quelques milliards pour boucler le budget 2027, la question des retraites revient évidemment sur la table. Nous aurons donc droit aux habituels rabotages, ajustements, désindexations et autres bricolages savamment chiffrés, le flou et la complexité administrative nourrissant un profond ressentiment et un procès en incompétences.
Pourquoi le débat français sur les retraites ne porte-t-il jamais sur ce que la République doit – devrait – garantir à chacun pour ses vieux jours : la dignité, pas le train de vie ! Aujourd’hui le niveau de la pension dépend du nombre de trimestres travaillés et des montants cotisés. Il y a là un principe d’égalité dévoyé car ceux qui touchent une « grosse » retraite ont par définition déjà bien gagné leur vie et ont normalement déjà pris toutes dispositions financières utiles : ils possèdent leur maison, parfois deux, des actions, des biens…
Ma proposition : à date échue des 67 ans + 30 jours (ou 65 ou 66 ans, c’est aux politiques de décider mais partons sur 67), chaque Français reçoit d’office une pension égale au SMIC, sans question ou dossier compliqué. Avec un fichier national dédié, rien là qu’une IA ne saurait gérer toute seule, soit une économie de fonctionnaires et la fin d’une économie de margoulins destinée à aider les pauvres contribuables perdus dans l’usine à gaz mais là n’est pas l’intérêt.
Voyons les chiffres. En 2025, le système français de retraite a dépensé 422,2 Mds €, dont 361 Mds € de pensions directes et 39 Mds € de réversions. Après les prélèvements sociaux récupérés sur les pensions, le coût net pour l’État est de 394 Mds €, soit 13,2 % du PIB.
Depuis le 1er juin 2026, le SMIC est de 1 867,02 € brut, soit environ 1 478 € net par mois, soit une pension permettant selon l’endroit où l’on vit de vivre mieux que de survivre. L’Insee donne précisément le nombre de bénéficiaires ; en 2026, la France compte environ 13,69 millions de personnes âgées de 67 ans ou plus.
Soit, puisque les architectes sont forts en calcul, si mon système était immédiatement appliqué : 13,693 millions de bénéficiaires × 1 478 € × 12 mois = environ 242,9 Mds € par an.
Récapitulons (coût annuel en milliards d’euros, valeur 2026) :
– système actuel net : environ 394 Md€
– système d’une pension républicaine uniforme : environ 243 Md€
– écart mécanique maximal : environ 151 Md€ par an.
151 Md€ par an !!! 5 points de PIB. Pas moins !
Pour vous donner une idée, cela correspond à deux fois le budget annuel de l’Éducation nationale (environ 64,5 Md€ hors pensions) et est légèrement supérieur au déficit budgétaire de l’État prévu pour 2026 (environ 134,6 Md€). Ou encore de quoi financer deux cent trente-quatre (234 !) Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) tels celui de la Guadeloupe !
Tout ça avec une règle assez simple pour tenir sur un ticket de métro : à 67 ans, chaque Français reçoit de la République exactement la même retraite, égale au SMIC, quels qu’aient été ses revenus, sa carrière et ses cotisations. Tout le monde. Le maçon, l’architecte, l’infirmière, le notaire, l’ancien ministre et Bernard Arnault. Et toutes ces femmes en première ligne aux carrières hachées. Même les cas particuliers (handicap/incapacité, prisonniers, clochards, etc.) sont éligibles. Et pas un mot difficile à comprendre !
Bon, concédons que ces 151 Mds € ne sont pas l’économie réelle et qu’il faut constituer une provision de, disons, 15 à 25 Md€ par an, ne serait-ce que pour gérer les retraites proportionnelles dues aux étrangers ayant travaillé en France. Il demeure qu’avec cette méthode, nous avons une plausible économie annuelle immédiate d’environ 125 à 140 Mds € !
Le calcul est vite fait :
– pour le petit retraité : de + 300 à + 500, parfois +800 €/mois ;
– retraité moyen de la classe moyenne : changement relativement limité puisque le SMIC est peu ou prou au niveau moyen des retraites ;
– cadre supérieur : forte baisse ;
– très haut retraité : très forte baisse ;
– milliardaire : 1 478 € par mois, merci la République.
Pour l’effet politique, que l’État rassure les pauvres quant à leurs vieux jours est la meilleure des antidotes au RN et à tous les illuminés qui l’entourent ! Certes, si les pauvres seront contents, les plus riches vont hurler.
Qu’ils hurlent.
Vous avez gagné 6 000, 10 000 €, 25 000 € par mois pendant trente ou quarante ans ? Tant mieux. Vous avez eu toute votre vie davantage de moyens pour acheter votre logement, pour épargner, investir, vous constituer un patrimoine, une retraite complémentaire, acheter des actions, un Picasso ou deux studios à La Grande-Motte. Pourquoi diable la solidarité nationale devrait-elle ensuite garantir jusqu’à votre mort le niveau de vie supérieur dont vous avez déjà bénéficié pendant votre vie active ?
Vous avez divorcé trois fois ? Mauvais placements ? Maison vendue à perte ? Enfants dispendieux ? C’est triste mais en quoi est-ce le problème de l’État ? La République ne vous abandonne d’ailleurs pas. Elle vous donnera le moment venu chaque mois exactement la même chose qu’à tout le monde : 1 478 euros. Jusqu’à votre mort. Merci la République.
D’ailleurs ne percevoir que la même pension que tout le monde devient pour les nantis un véritable acte de solidarité et personne ne peut plus dès lors leur reprocher leurs signes extérieurs de richesses. Autre bénéfice pour les riches, puisqu’il ne s’agit pas de virer tous les fonctionnaires affectés aux retraites, ceux-là permettraient de remplumer des services publics dégarnis qui les concernent tout autant que tout un chacun. Sinon, ceux-ci pourront toujours en escarpins et mocassins à glands défiler entre la Muette et le Trocadéro !
Surtout, rien de saugrenu dans cette hypothèse. Les Pays-Bas, le Danemark ou la Nouvelle-Zélande versent déjà une pension publique de base fondée sur la résidence et non sur le salaire gagné pendant la carrière. À chacun selon ses moyens d’utiliser au fil de sa vie des dispositifs supplémentaires pour financer un niveau de vie supérieur.
Le rapport à l’architecture (outre que les architectes ont généralement oublié d’être sots et n’ont pas attendu l’hiver pour se prémunir de la bise) ? 600 milliards le temps d’un quinquennat, c’est combien d’hôpitaux ? Combien d’écoles ? Combien de logements ? Combien de commissariats, tribunaux, universités, Ehpad ? Combien de gares, de ponts, de routes, de réseaux ? Combien de bâtiments publics pourraient enfin être entretenus avant de coûter trois fois plus cher à réparer ? Combien d’enseignants, d’infirmières, de policiers, de magistrats, d’agents des forêts pour faire fonctionner tout cela ?
L’architecture publique matérialise en permanence cette idée d’un socle commun. Voilà pourquoi les retraites finissent par concerner aussi l’architecture.
D’ailleurs, pour une fois, notons que les plus pauvres et la classe moyenne ne seraient pas ceux qui paient l’addition d’une économie de 150 Mds € par an. Pour autant, celui qui possède trois maisons les garde. Celui qui a des actions les garde. Celui qui a économisé garde son épargne. Personne ne vient confisquer quoi que ce soit. Simplement, la solidarité nationale cesse de reproduire jusque dans la vieillesse les différences de revenus de la vie active.
Les hommes et femmes politiques de tout bord n’en finissent pas de pleurnicher que la France n’a plus les moyens de ses hôpitaux, de ses écoles, de sa justice, de sa police, de ses vieux, de ses jeunes et bientôt de ses ronds-points. Pendant ce temps, pour ce qui concerne les retraites, une règle certes brutale, radicale sûrement, fait apparaître dans les calculs Excel un écart théorique équivalent à cinq points de PIB.
Cinq points de PIB !!! 600 Mds € en cinq ans !!!
À ce prix-là, il n’est pas interdit de réfléchir.
Christophe Leray