
Les chiffres des destructions au Sud-Liban disent l’échelle du désastre. Ils ne disent pas quoi faire, maison par maison. C’est là que l’architecte arrive trop souvent trop tard. Tribune.
Au Sud-Liban, reconstruire ne commence pas avec un projet. Entre la fin des combats et l’arrivée de l’architecte, on expertise, on sécurise, on classe, on indemnise, on déblaye. Ces opérations sont indispensables. Elles peuvent aussi décider, avant tout dessin, de ce qui restera possible. La question n’est pas de sauver chaque ruine mais de savoir quand un bâtiment mérite encore d’être regardé comme un projet avant de devenir des gravats.
À Aita al-Shaab, deux semaines après la guerre de 2006, Hajj M avait déjà commencé à remettre sa maison en état. Il avait retiré les gravats, les vitres brisées et les meubles endommagés, puis fermé les fenêtres avec des bâches avant l’hiver. Construite par son grand-père au début du XXe siècle, la maison avait été criblée de balles et touchée par un obus de mortier au deuxième étage. Elle tenait encore. Pendant les trente-trois jours de guerre, ses murs de pierre, épais d’environ un mètre, avaient abrité toute la famille.
Puis un sous-traitant chargé du déblaiement par le Conseil du Sud lui demanda de vider la maison avant le lendemain matin : elle avait été classée pour démolition. Hajj M ne savait pas s’il pouvait refuser, ni si ce refus lui ferait perdre son indemnisation. Le sous-traitant était payé au poids des gravats évacués ; les pierres taillées des maisons anciennes avaient elles aussi une valeur marchande. Faute de règles claires, racontent Abir Saksouk Sasso, Nadine Bekdache et Ismael Sheikh Hassan, le passage du bulldozer pouvait ainsi faire basculer un bâtiment d’« endommagé » à « démoli ». (1)
Au même endroit, une autre maison de pierre connut un autre destin. Le groupe engagé dans la reconstruction avait cherché des artisans, fait intervenir des spécialistes de la conservation et négocié avec le bailleur la possibilité de toucher l’indemnité de démolition tout en choisissant de restaurer. Plus tard, un habitant montrait avec fierté sa maison rénovée, devenue un repère parmi les constructions neuves en béton. Pendant ce temps, le noyau historique d’Aita al-Shaab avait presque entièrement disparu. (1)
Ces deux maisons n’étaient pas identiques, et leur contraste ne prouve pas que la première devait être conservée. Il montre quelque chose de plus important : entre garder et démolir, un choix architectural pouvait encore exister. Encore fallait-il ne pas le supprimer avant de l’avoir posé.
Je reviens souvent à cette histoire parce qu’elle contient, en quelques heures, ce qui m’inquiète aujourd’hui dans la reconstruction. Je viens du Sud-Liban. J’y connais la façon dont une maison s’agrandit avec la famille, dont un mur ancien demeure au milieu d’ajouts plus récents, dont ce qui paraît désordonné sur un plan raconte parfois plusieurs générations d’usage. Ce sont des maisons ordinaires, rarement protégées, souvent transformées ; précisément pour cela, elles se laissent mal résumer à trois mots : intactes, endommagées, à démolir.
Vingt ans plus tard, la question revient à une échelle sans commune mesure. En juin 2026, le PNUD et le Conseil national de la recherche scientifique du Liban ont identifié, au sud du Litani, 11 095 bâtiments entièrement détruits, 2 242 partiellement endommagés et 9 311 légèrement touchés, pour un volume de débris estimé à environ 3,1 millions de mètres cubes. L’évaluation repose sur des images satellitaires du 29 avril 2026 et sur une validation à distance ; elle ne remplace pas un diagnostic structurel sur le terrain. (2)
Ces chiffres disent l’échelle du désastre. Ils ne disent pas quoi faire, maison par maison.

Le tri, lui, doit aller vite. Certains bâtiments sont effondrés. D’autres présentent un danger immédiat. D’autres encore peuvent être réparés sans que leur devenir pose réellement question. Mais il existe entre ces situations une zone moins nette : une structure tient encore ; un mur pourrait être consolidé ; une façade conservée ; une partie de la maison intégrée à une construction nouvelle. Peut-être faudra-t-il finalement tout démolir. Mais tant que plusieurs issues restent techniquement plausibles, il faut laisser le temps de les voir.
C’est là que l’architecte arrive trop souvent après la décision. Non pour imposer la conservation, encore moins pour transformer les villages du Sud-Liban en conservatoires de la ruine, mais pour regarder ce qui reste avant qu’une opération irréversible ne réduise les options à une seule. Une famille peut vouloir une maison neuve. Une réparation peut être absurde ou trop coûteuse. Un bâtiment peut être réellement irrécupérable. L’enjeu n’est pas de conserver par principe ; il est de faire en sorte que la démolition, lorsqu’elle a lieu, soit une décision et non le simple effet d’une procédure.
La France fournit sur ce point un détour utile. Avant certaines démolitions ou rénovations importantes, le diagnostic « produits, équipements, matériaux et déchets » – PEMD – identifie ce qui peut être réemployé ou, à défaut, valorisé. (3) Il ne s’agit pas de transposer ce dispositif au Sud-Liban. Sa logique permet cependant de voir une différence essentielle : savoir que les pierres d’un mur peuvent être récupérées ne dit pas encore s’il faut déposer ce mur.
On peut le démonter proprement, nettoyer ses pierres et les employer ailleurs. La matière aura été sauvée. Mais ce mur aurait peut-être pu recevoir une nouvelle toiture, dessiner une cour, devenir la limite d’une extension ou le point fixe autour duquel une maison différente aurait été reconstruite. Le réemploi nous a appris à demander : « qu’est-ce qui peut encore servir ? ». (4) La question architecturale est légèrement différente : « qu’est-ce qui peut encore devenir ? ».
Pour la poser, nul besoin de fabriquer une nouvelle bureaucratie de la ruine. Dans les cas incertains, une visite associant architecte et ingénieur structure, quelques photographies, un croquis et une conclusion peuvent suffire. Si le danger est immédiat, on sécurise. Si aucune transformation raisonnable n’est possible, on démolit. Mais lorsqu’il existe encore plusieurs options, ce premier regard doit précéder la pelle mécanique : parfois de quelques jours, parfois de quelques heures. Après, on ne compare plus des possibles : on reconstruit sur une absence.
Reste alors la question la moins spectaculaire mais la plus concrète : qui paie pour regarder ? Pas la famille dont la maison vient d’être détruite. L’examen doit relever du dispositif qui commande l’acte irréversible : administration, municipalité, bailleur ou agence de reconstruction. Le PEMD montre d’ailleurs qu’une information produite avant démolition peut déjà relever de la responsabilité du maître d’ouvrage. Lorsque l’argent collectif finance le déblaiement et la démolition, il doit pouvoir financer aussi, là où subsiste un doute raisonnable, le temps nécessaire pour savoir ce que l’on s’apprête à faire disparaître.
La guerre rend ce problème particulièrement visible parce qu’elle comprime le temps. L’urgence exige de dégager, sécuriser, reloger, reconstruire. Elle ne devrait pas interdire de distinguer ce qui doit disparaître de ce qui peut encore être transformé.
À Aita al-Shaab, certaines maisons n’avaient plus d’avenir. D’autres en avaient encore plusieurs. Le projet commence peut-être exactement là : non pas lorsqu’il faut sauver ce qui reste, mais lorsqu’il est encore temps de choisir ce que l’on accepte de perdre.
Hucen Sleiman
Architecte-chercheur à l’EHESS
(1) Abir Saksouk Sasso, Nadine Bekdache et Ismael Sheikh Hassan, « Beyond Compensation: the Post-War Reconstruction Battles of ‘Aita al-Cha‘b », dans Howayda Al-Harithy (dir.), Lessons in Post-War Reconstruction: Case Studies from Lebanon in the Aftermath of the 2006 War, Routledge, 2010, p. 158–186.
(2) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et Conseil national de la recherche scientifique du Liban (CNRS-L), Building Damage Assessment estimates Over USD 1.38 Billion Across South Lebanon – until April 2026, 19 juin 2026.
(3) Ministère de la Transition écologique, « Le diagnostic “produits, équipements, matériaux et déchets” (PEMD) » ; Code de la construction et de l’habitation, art. L. 126-34 et R. 126-8 à D. 126-14-2.
(4) Philippe Simay, « Le Réemploi comme ressource première », Les Cahiers de la recherche architecturale, urbaine et paysagère, n° 11, 2021.