
Pendant des décennies, la France a construit vite, large et loin au détriment de ses terres, de ses centres-bourgs et de sa cohésion sociale. Désormais contrainte par la loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN), elle doit apprendre à construire autrement : avec finesse, avec mémoire, avec les yeux d’un chirurgien plutôt que les bras d’un bulldozer. Tribune.
Le temps des erreurs — anatomie d’un gaspillage
L’histoire urbaine de la France d’après-guerre est aussi une histoire de rendements mal calculés. Face à la pression démographique et au besoin urgent de logements, les décideurs ont privilégié la rapidité sur la qualité, l’extension sur la densité, le chiffre sur la forme. Trois erreurs majeures se détachent, dont les cicatrices marquent encore nos paysages.
Les grands ensembles, d’abord, symboles d’une modernité qui voulait tourner le dos à la ville dense et « insalubre ». Conçus comme des machines à habiter, ils ont souvent fabriqué de l’isolement plutôt que du lien. Les barres et les tours, plantées en périphérie sans continuité urbaine, ont engendré des territoires sans rue, sans place, sans commerce de rez-de-chaussée, autant d’espaces publics qui n’ont jamais trouvé leur usage.
L’étalement pavillonnaire, ensuite. La maison individuelle avec jardin, rêve légitime de millions de familles, a été industrialisée en lotissements standardisés, répétitifs, monofonctionnels. Ces nappes résidentielles ont colonisé les franges agricoles et forestières à une cadence que rien ne semblait pouvoir freiner, multipliant la dépendance automobile et creusant l’isolement de ceux qui ne conduisent pas.
Enfin, le déploiement des zones commerciales en entrées de ville – ces rubans interminables de hangars et de parkings – a porté le coup de grâce aux commerces de centre-bourg. Le supermarché accessible en voiture à dix kilomètres a vidé la boulangerie, le café, l’épicerie, le médecin qui lui tenait compagnie. Des villages entiers ont perdu leur âme et leur animation. Ces choix d’aménagement ont été présentés comme du « progrès » ; ils se révèlent aujourd’hui comme de profondes régressions du cadre de vie.
La loi ZAN — une contrainte salutaire
La loi Climat et Résilience de 2021, avec son objectif de Zéro Artificialisation Nette d’ici 2050, marque une rupture historique. Pour la première fois, le législateur pose un interdit clair : on ne peut plus consommer indéfiniment les sols naturels, agricoles et forestiers. La première étape fixe une réduction de moitié du rythme d’artificialisation sur la décennie 2021-2031 par rapport à la précédente.
Cette contrainte suscite des résistances chez les élus locaux soucieux de leur développement, chez les promoteurs et les aménageurs habitués à ouvrir de nouveaux fronts. Mais elle est aussi l’occasion d’un changement de paradigme profond. Construire sans artificialiser exige d’inverser le regard : plutôt que de regarder vers les périphéries vierges, il faut se retourner vers ce qui existe déjà, vers les interstices, les volumes inexploités, les terrains en déshérence.
Car nos villes et nos villages regorgent de potentiel caché. Des friches industrielles en attente de reconversion, des parkings surdimensionnés, des rez-de-chaussée commerciaux vides, des dents creuses dans le tissu bâti, des bâtiments publics sous-utilisés. Ce gisement est considérable : les études estiment que la réhabilitation et la densification douce du tissu existant pourraient, à elles seules, répondre à une part significative des besoins en logement des prochaines décennies.
La surélévation — construire vers le ciel sans toucher à la terre
Parmi les leviers de la sobriété foncière, la surélévation occupe une place à part. Elle consiste à ajouter un ou plusieurs niveaux à un bâtiment existant – immeuble de rapport, pavillon, entrepôt, bâtiment public – pour y créer des logements ou des espaces de travail sans empiéter sur un centimètre de sol non artificialisé.
Le bonheur est peut-être bien sur les toits, à condition de savoir y monter avec soin*.
La démarche est séduisante à plus d’un titre. Elle s’inscrit dans la continuité du bâti existant plutôt que de le nier. Elle peut améliorer la performance thermique de l’immeuble entier lors de l’intervention. Elle valorise des toitures sous-exploitées : terrasses inutilisées, combles perdus, toits plats nus. Et elle produit souvent des logements de qualité exceptionnelle, baignés de lumière, offrant des vues inédites sur la ville.
Les obstacles sont réels : la structure des immeubles anciens doit être expertisée et renforcée, les règles d’urbanisme locales encadrent les hauteurs autorisées, la gestion de copropriété peut se révéler complexe. Mais ces obstacles sont surmontables, et plusieurs villes européennes – Vienne, Amsterdam, Paris dans certains arrondissements – ont montré que la surélévation peut devenir une pratique courante et acceptée dès lors qu’elle est pensée avec soin.
L’acupuncture urbaine — la ville soignée par des gestes précis
La métaphore médicale s’impose d’elle-même : là où la chirurgie lourde des décennies passées ouvrait de larges plaies dans les territoires, il faut désormais pratiquer une acupuncture. Des gestes ciblés, précis, réversibles parfois, qui activent des points névralgiques pour régénérer l’ensemble du tissu.
Cette acupuncture urbaine, pour être efficace, requiert des praticiens formés à lire les subtilités du territoire. Urbanistes, architectes et paysagistes sont ces thérapeutes du cadre bâti. Ils savent déceler dans une friche abandonnée le potentiel d’un quartier nouveau ; dans un parking désaffecté l’amorce d’une place publique ; dans un alignement d’arbres oublié le squelette d’une promenade. Leur regard croise l’histoire des lieux, les usages des habitants, les flux invisibles et les désirs latents.
Force est de constater que ces professionnels n’ont pas toujours été suffisamment entendus. Les logiques de rentabilité à court terme, les appels d’offres tirés vers le bas, les délais politiques contraints ont souvent conduit à écarter le regard qualitatif au profit de solutions standardisées. La crise du logement et l’urgence climatique rendent aujourd’hui ce choix intenable.
Reconnaître pleinement le rôle des concepteurs – leur donner du temps, de la confiance, des moyens – n’est pas un luxe culturel. C’est une condition de la qualité des transformations à venir. Mal conçu, le recyclage urbain peut reproduire les erreurs d’hier dans un périmètre plus restreint. Bien conçu, il peut réparer des quartiers entiers, restaurer du lien social, inventer de nouvelles formes d’habiter adaptées aux défis du siècle.
Conclusion — apprendre l’art de la délicatesse
La sobriété foncière n’est pas un renoncement. Elle est une invitation à la maturité urbaine. Les villes qui traversent les siècles ne sont pas celles qui n’ont jamais cessé de s’étendre mais celles qui ont su se transformer de l’intérieur, couche après couche, génération après génération.
La contrainte du ZAN oblige la France à rejoindre cette trajectoire. Elle impose de regarder les territoires existants non plus comme des espaces figés mais comme des matériaux vivants, riches de potentiel. Les friches sont des pages blanches. Les toitures sont des terrains à bâtir. Les dents creuses sont des invitations à la couture urbaine.
À condition de s’entourer des bonnes compétences. L’architecture, l’urbanisme et le paysage ne sont pas des ornements que l’on convoque à la fin du projet pour « faire joli ». Ils sont au cœur du processus, dès les premières questions : quoi construire ? pour qui ? à quelle échelle ? avec quelle mémoire des lieux ? Ces disciplines ont longtemps été reléguées au second plan derrière les impératifs financiers et calendaires. Il est temps de leur redonner la place qu’elles n’auraient jamais dû perdre.
La ville de demain se fera avec délicatesse et intelligence numérique ou elle se fera mal.
François Pélegrin
architecte urbaniste
Avril 2026
*Le bonheur est sur le toit, la surélévation raisonnée, f. Pélegrin, plan bâtiment durable

