
Les concours d’architecture ne servent pas seulement à désigner un lauréat. Ils constituent aussi, depuis près de deux siècles, une mémoire de la création architecturale. Les projets non retenus racontent autant leur époque que celui qui sera finalement construit. Ils témoignent des débats esthétiques, des choix techniques, des hésitations d’une société face à son patrimoine.
C’est pourquoi les grands concours ont souvent laissé une trace qui dépasse largement leur résultat. Les archives du concours de l’Opéra de Paris (1861) permettent encore aujourd’hui de comprendre pourquoi le projet de Charles Garnier s’est imposé. Les projets non retenus avaient été publiés, gravés et commentés dans la presse spécialisée de l’époque. Ils font aujourd’hui partie intégrante de l’histoire de l’architecture du Second Empire. La publicité des projets concurrents n’est pas une marotte de la transparence contemporaine mais une tradition ancienne de la culture architecturale française.
Les projets non retenus du concours du Grand Palais, de la Philharmonie, du Centre Pompidou ou de la Bibliothèque nationale de France montrent que les projets écartés continuent d’alimenter la recherche historique et la réflexion des architectes. L’histoire de l’architecture ne s’écrit pas seulement avec les bâtiments construits ; elle s’écrit également avec ceux qui auraient pu l’être.
Le concours international lancé pour le projet « Nouvelle Renaissance du Louvre » a vocation naturellement à s’inscrire dans cette longue tradition.
Cinq équipes internationales ont été invitées à remettre une esquisse, chacune bénéficiant d’une indemnité de 350 000 euros. Le jury a désigné un lauréat appelé à poursuivre les études, conformément aux règles des concours de maîtrise d’œuvre.
Sur le plan juridique, la procédure paraît donc régulière. Quant au Code de la commande publique, il n’impose pas au maître d’ouvrage de publier les projets des candidats évincés. Les esquisses demeurent des œuvres protégées par le droit d’auteur. Leur diffusion dépend du règlement du concours ou d’une décision volontaire de l’État. Les documents communicables concernent principalement le procès-verbal du jury, son rapport et les motifs de la décision finale.
La question n’est donc pas celle de la légalité. Elle est celle de la transparence.
À ce jour, le public n’a découvert que quelques images très générales du projet retenu. Les quatre autres propositions demeurent inconnues.
Cette discrétion n’est pas sans conséquence. Elle prive la communauté architecturale, les historiens du patrimoine et les citoyens d’un élément essentiel de compréhension : pourquoi une solution a-t-elle été préférée aux autres ? Quels partis architecturaux étaient en présence ? Quelles hypothèses ont été discutées avant la décision finale ?
Il est naturellement possible que les dossiers remis au jury aient été beaucoup plus complets que les perspectives aujourd’hui publiées. Mais précisément, faute d’accès à ces documents, nul ne peut apprécier la pertinence des propositions examinées.
Une seconde interrogation est apparue lors de l’audition du président du Louvre devant la commission de la culture du Sénat, le 17 juin dernier. Celui-ci a indiqué qu’une phase de « concertation » avec l’équipe lauréate pourrait durer près d’une année. Cette déclaration appelle une réflexion plus générale sur l’évolution des concours contemporains.
Traditionnellement, un concours de maîtrise d’œuvre conduit un jury à choisir un projet suffisamment défini pour que les études ultérieures n’en constituent que le développement technique. L’identité architecturale est déjà largement arrêtée.
Lorsque, au contraire, une longue phase de concertation est annoncée dès la désignation du lauréat, une question de doctrine apparaît : le jury a-t-il principalement choisi un projet ou a-t-il choisi une équipe appelée à élaborer progressivement ce projet avec le maître d’ouvrage ?
Cette évolution n’est pas obligatoirement critiquable mais n’est guère dans les usages. Les opérations patrimoniales d’une exceptionnelle complexité exigent aujourd’hui un dialogue permanent entre architectes, conservateurs, ingénieurs, services de l’État et élus.
Mais elle bouscule profondément la philosophie historique du concours d’architecture.
Celui-ci tend alors à devenir moins une confrontation de projets qu’une sélection de compétences et de méthodes de travail. Le concours du Louvre pourrait ainsi illustrer une mutation en profondeur de la commande publique française.
Cette évolution explique peut-être pourquoi la publication des esquisses semble aujourd’hui passer au second plan. Pourtant, leur intérêt dépasse largement la curiosité professionnelle. Elles constituent une part du patrimoine intellectuel produit grâce à une commande publique d’une ampleur financière exceptionnelle.
Les cinq équipes finalistes ont été rémunérées pour produire une réflexion originale sur l’avenir du premier musée du monde. Même non retenues, leurs propositions participent de l’histoire de cette consultation et, plus largement, de celle de l’architecture contemporaine.
Il ne s’agit pas de remettre en cause la décision du jury. Il s’agit de préserver la mémoire d’un concours dont les enseignements dépasseront largement le chantier lui-même. Souvenons-nous des Halles de Paris, projets et contre-projets, tous exposés.
À l’heure où l’État affirme vouloir rapprocher les citoyens des grandes décisions publiques, la diffusion des esquisses constituerait un geste de transparence autant qu’un acte de culture.*
La question doit être posée simplement au ministère de la Culture :
Pour quelles raisons le ministère de la Culture n’a-t-il pas choisi de rendre publiques les esquisses des cinq équipes finalistes, comme cela a souvent été pratiqué lors des grands concours architecturaux portant sur des équipements culturels majeurs ? Cette absence de publicité résulte-t-elle de considérations tenant à la propriété intellectuelle des projets, de stipulations du règlement du concours ou d’un choix délibéré de l’État en matière de transparence ?
Au fond, l’enjeu dépasse le seul projet du Louvre. Il concerne la manière dont la puissance publique entend transmettre aux générations futures non seulement les bâtiments qu’elle construit, mais aussi les idées qu’elle a choisi de ne pas retenir.
La Rédaction de Chroniques
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