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Accueil > Chroniques > Chroniqueurs > Chroniques d'Alain Sarfati > Le musée du Louvre, un monument désorienté

Le musée du Louvre, un monument désorienté

26 mai 2026

Le Louvre Renaissance
Vue Aérienne Axe historique @STUDIOS Architecture

La consultation pour la « Nouvelle Renaissance du Louvre » trouve enfin son aboutissement mais quand un problème est mal posé, il n’a aucune chance de trouver une réponse satisfaisante.

On ne peut que se féliciter d’une décision qui veut mettre aux normes ce grand musée et permettre à des millions de visiteurs de bénéficier d’un accueil digne de ce majestueux chef-d’œuvre.

Aujourd’hui, l’attente reste très grande…
On peut déjà avoir une pensée pour les agences qui se sont investies afin de mener à bien l’aventure d’une vie ! Et pareillement, féliciter les lauréats et le jury qui a conduit à cette décision. Par contre, on peut s’étonner du choix du lauréat, STUDIOS Architecture Paris, associé à Selldorf Architects. Un choix révélateur de l’orientation prise par l’État : une stratégie de transformation mesurée, internationale, institutionnelle, davantage tournée vers la fluidité, l’ingénierie des usages et la sobriété patrimoniale que vers un geste iconique comparable à la pyramide de leoh Ming Pei.

Ce qui frappe immédiatement dans le projet, c’est l’abandon de l’axe qui structure l’ordonnancement, l’axe qui a depuis toujours charpenté, organisé cette belle composition.
On sait aussi à quel point une perspective est une représentation trompeuse de ce que pourra être un bâtiment. Certaines perspectives sont plus illusoires que d’autres, élégantes mais souvent fausses.
Quittons la vue aérienne et revenons sur terre pour comprendre ce que I. M. Pei avait compris : la France est un pays d’ordre, un axe se respecte, même s’il est infléchi !

Dans le rendu, les perspectives présentées dévoilent la faiblesse du projet !
Il semble difficile d’appréhender la longueur d’une rampe qui doit permettre d’atteindre le niveau moyen du sol sous la pyramide, c’est-à-dire neuf mètres sous le terrain naturel. Avec une pente à 5 %, il faudra une descente de 180 mètres. Si la totalité de la colonnade fait 170 mètres de longueur, le compte n’y est pas.
Chacun peut déjà imaginer les complications, les emmarchements, les rampes intérieures et les ascenseurs sur le parcours intérieur, un véritable dédale.

La réponse proposée des entrées est déconcertante, elle se ferait par les douves, avec des plantations qui ne rendront rien d’accueillant car le fossé sera bien plus profond que ce qui est indiqué. On aura là un véritable coupe-gorge qui va descendre à moins neuf mètres de profondeur !

L’art de la composition est un élément grandiose de l’architecture française, il est ici malmené.
On voit déjà les milliers de touristes, déposés sur le trottoir, s’engager directement sur l’étroite entrée de la cour carrée. Dans l’équipe lauréate, un spécialiste de la signalétique aura prévu un panneau à droite et un panneau à gauche pour signaler l’entrée. Un panneau pour l’hiver au sud et un pour l’été au nord. Tous suivront les rampes raides et glissantes, bordées par des murs de soutènement suintants avec quelques lierres cache-misère. Toujours du mépris pour la file d’attente qui sera encore soumise aux intempéries.

À l’évidence cela ne gêne personne et pourtant il s’agit encore de rentrer par « des coins à pisser », expression utilisée par tous les professeurs des Beaux-Arts.

La meilleure façon d’appréhender un projet, pour un architecte, c’est l’échelle.
Le concept architectural majeur est celui de l’échelle. Être à l’échelle est un devoir pour un architecte, et encore plus lorsqu’il s’agit du Louvre.

Une perspective peut, de façon involontaire, fausser l’échelle et donner à voir la grandeur d’un espace qui au final apparaîtra comme étriqué.

Le sujet n’est certes pas facile et la première erreur du projet est de laisser imaginer qu’une place sera possible avec des îlots de verdure, du stationnement pour les bus et les taxis alors que la colonnade du Louvre mérite un authentique parvis, une véritable place. Seule une illusion d’optique, ou une tricherie, pourra lui donner l’apparence d’une place à l’échelle de la façade.
La place de la Concorde se déploie sur 76 000 m². Devant la façade du Louvre, la surface disponible est de 3 800 m², autrement dit 20 fois plus petite.

La réponse ne peut pas être uniquement technique, elle doit être architecturale.
Le Louvre est un monument et le propre d’un monument est d’être en rupture avec le reste de la ville. Il semble inutile de se donner l’illusion d’une fausse continuité. Gageons que Josef Hittorf, auteur de la place de la Concorde, de la mairie du 1er arrondissement ainsi que de la restauration de Saint-Germain-l’Auxerrois, ne se serait pas risqué sur cette voie.

Le problème fondamental du Louvre n’est pas seulement la congestion. Le musée est devenu un flux continu, presque aéroportuaire par endroits. La question essentielle est donc : comment redonner de la gravité, de l’attente et une montée émotionnelle à tous ceux qui s’interrogent sur ce qui permet à une société d’exister ?

Comment démontrer que ce projet sera une réelle « renaissance » ?
La renaissance est un grand moment de notre histoire, c’est vrai dans différents domaines et plus particulièrement dans celui de l’architecture. La renaissance, voilà bien un espoir que l’on pourrait avoir pour ce pays qui fut celui des Lumières.

Dans ce projet, on pense tout de suite au renouveau attendu de l’architecture pour le plus grand musée du monde. Le programme était clair : pas de gesticulations, pas de provocations, mais juste faire descendre les visiteurs dans des fossés avec des entrées à moins neuf mètres par rapport au terrain naturel pour retrouver le plateau sous la pyramide. En voilà un défi !

Sans douter de la qualité du projet retenu, on sent une réponse sans envergure où l’élégance deviendrait de la sobriété, de la simplicité, de la neutralité, de la frugalité, de l’invisibilité. Au final, l’important serait d’éviter le débat, la polémique. L’élégance, c’était Pierre Lescot et Jean Goujon, c’était Lemercier, puis de façon plus austère Claude Perrault, Louis Le Vau et Charles Lebrun. L’élégance avait du sens, celui de la différence, du contraste, partant de l’équilibre d’un art bien français.

On espère qu’avec cette nouvelle entrée, il ne s’agira pas seulement d’une modernisation fonctionnelle.

Avant de critiquer le projet, on peut critiquer le programme et son obstination à positionner cette nouvelle entrée à l’Est
On aurait pu explorer plus large, ouvrir le débat… Ce sera pour la prochaine consultation. Ce pourrait être aussi la critique d’une maîtrise d’ouvrage inexistante qui s’appuie sur une AMO qui elle-même délègue à de pseudo-experts !

Dans un monde en pleine mutation, il était permis d’espérer une renaissance non seulement de la profession mais d’une architecture française porteuse de sens, de poésie, d’un nouveau rapport à la ville, aux usagers. Une architecture qui sache relier, réunir.

Comment expliquer l’absence d’architectes français parmi les lauréats ?
C’est l’interrogation qui n’a échappé à personne.
Comment se fait-il que l’Ordre des architectes, l’Académie des Beaux-Arts, l’Académie d’architecture, les syndicats etc. n’aient rien trouvé à redire. Sont-ils tétanisés devant tant d’amateurisme ? Avaient-ils tous piscine ce jour-là ?

Les années ‘70 ont permis le renouvellement, le rajeunissement de la profession d’architecte en France. C’était une vraie renaissance. L’architecture n’était plus l’apanage de quelques prix de Rome, elle n’était plus consacrée uniquement à quelques bâtiments et palais nationaux. L’architecture allait devenir populaire et être la « chose » de tout le monde, la profession passait de 10 000 à 30 000 architectes. Pourtant, les regards sont restés tournés vers l’étranger, vers l’Amérique, le Japon, les pays du Nord… donnés en exemple (Kahn, Wright, Aalto, Isozaki, Scharoun, Utson). La « Renaissance » ne pouvait venir que de l’extérieur, le professionnalisme était ailleurs. Les grands projets de la République ont été confiés à Pei, Tschumi, Ott, Sprekelsen… Ils ont ouvert la voie.

Qu’avons-nous fait pour que quarante ans plus tard et un total de 30 000 architectes français, une seule agence française ait pu concourir pour la renaissance du Louvre ? *
Que s’est-il passé pour que nous en soyons là ? Des équipes japonaises, américaines, une seule française !
La profession semble tétanisée, personne n’ose réagir, personne ne bouge, peur de quoi ?
Quelqu’un aurait-il peur de la présence d’équipes françaises encombrantes ?
Auparavant, la France était fière de son architecture. Les Le Vau, Perrault, Mansart, Gabriel… étaient la gloire de la France et de son prestigieux patrimoine.

Si j’ai la plus grande admiration pour les grands architectes qui ont marqué leur époque, je n’ai pas peur de dire que la profession en France s’est réfugiée dans les normes, que la profession est en danger, que les concours d’envergure échappent aux architectes français.

L’histoire retiendra une méconnaissance de l’histoire, une inculture
On peut aussi argumenter de manière plus positive que nombre d’agences d’architectures françaises avaient tout de suite compris que le choix initial d’une entrée à l’est était une erreur, que le projet ne serait pas faisable. C’était donc insupportable de concourir pour un projet de non-sens. Difficile de penser que la France a été le pays de la composition urbaine, le pays qui allait pendant des siècles être en avance dans son architecture pendant que les autres restaient baroques.

Alors mieux valait s’abstenir plutôt que de participer à un projet mal ficelé et incompréhensible.
Une renaissance mal partie, avec une entrée par le sous-sol pour aller voir Mona Lisa. Un stationnement de bus et taxis alors que des parkings sont à un kilomètre. Un centre commercial qui se trouve à l’autre extrémité, une multiplication des entrées en oubliant l’importance de la pyramide. C’est sans compter les travaux pharaoniques qui vont être entrepris, alors qu’une autre solution moins onéreuse, plus simple et plus rapide avait été suggérée. Elle a été évitée malgré les pétitions et articles de presse. Nous avions proposé non pas une entrée, non pas une liaison avec la ville mais avec le jardin des Tuileries.

On pourrait encore éviter le gâchis !
À bien regarder la perspective proposée par les lauréats, il semble que le paysagiste n’ait pas pris en considération l’actuel tracé du jardin, il faudrait qu’il y fasse un tour.
Dans quelques années, les entrées projetées seront une fois de plus insuffisantes, le projet actuel est très onéreux et va provoquer des embouteillages monstres. Il est temps de se réveiller.

De qui se moque-t-on ?
Considérer l’évolution du Louvre comme un simple problème logistique, c’est oublier qu’il s’agit d’un lieu cosmologique, presque géologique dans l’imaginaire collectif, une relation entre l’histoire, la ville, la lumière et le temps.

C’est précisément ce qui fait la force de la pyramide : elle n’est pas seulement une entrée, elle restructure symboliquement le Louvre dans son entier.

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que le projet lauréat cherche surtout à dissimuler plutôt qu’à réinventer. À la question « à quoi ressemblera l’architecture post-Covid 19 ? » Alexandra Villegas (du groupe lauréat) avait répondu : « Le bâtiment de demain sera réversible pour accueillir des usages différents au cours de sa vie, (ce qui va bien pour un palais transformé en musée) ouvert sur le quartier, composé de matériaux biosourcés, il nous rapprochera de la nature (ce qui est moins pertinent), par exemple en faisant pousser des champignons dans les parkings ». Étonnant, il fallait y penser !

Nous y sommes ! Le musée transformé en centre commercial, c’est bien le projet puisqu’il est question d’un second pôle, la notion de centre n’a plus de sens !

L’histoire retiendra la persévérance dans l’erreur d’une maîtrise d’ouvrage désorientée : Nord /Sud alors qu’il fallait respecter un axe historique Est/Ouest !
Une autre idée de dromos, de rampe douce était possible pour le Louvre, elle était particulièrement intéressante intellectuellement et historiquement car il ne s’agissait pas d’un simple contrôle d’accès mais d’une transition rituelle, d’une mise en condition progressive entre la ville, le jardin et l’univers muséal. On introduisait ainsi une dimension symbolique et spatiale que les projets institutionnels contemporains ont souvent du mal à assumer car ce n’est pas programmatique. Le problème n’est pas gestuel, il est architectural. L’élégance et la justesse ne sont pas réservées à la renaissance italienne.

Il faudra encore attendre pour la renaissance française. À moins de comprendre que l’ouest nous tend les bras, pour commencer par un budget acceptable et bien des avantages, notamment celui des délais !

L’un n’exclut pas l’autre, une goutte d’eau dans le budget prévu.

Alain Sarfati
Architecte & Urbaniste

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Par Alain Sarfati Rubrique(s) : Chroniques d'Alain Sarfati Mots-clés : Musée du Louvre

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