Il existe désormais autour du projet Renaissance du Louvre une fragilité spécifiquement politique, peut-être tout aussi dangereuse que les contraintes techniques ou budgétaires.
Les grands travaux présidentiels français n’ont jamais reposé uniquement sur l’architecture. Ils supposent une incarnation politique forte, une indispensable continuité de l’État, et aussi une forme de désir collectif. Pompidou avait à sa main le modernisme culturel. Mitterrand jouait de la monumentalité républicaine et Chirac bénéficiait encore d’un certain consensus patrimonial.
Le problème du Louvre « Renaissance » est qu’il apparaît aujourd’hui comme un projet personnel, tardif, coûteux, et politiquement orphelin avant même le début des travaux car aucun des héritiers potentiels du macronisme ne semble prêt à en faire son combat. C’est probablement le signal le plus inquiétant pour le projet.
Dans les grandes opérations publiques françaises, le danger mortel survient lorsque le projet cesse d’avoir des défenseurs enthousiastes pour ne conserver que des gestionnaires prudents. À partir de là, l’administration commence généralement à produire des études complémentaires, des expertises patrimoniales, des diagnostics géotechniques, des scénarios alternatifs, des révisions de calendrier ou des « phases transitoire ». Se met alors en place une bureaucratie du ralentissement. Le projet n’est pas combattu frontalement, il est placé sous assistance respiratoire.
C’ est précisément ce qui donne au dossier du Louvre une tonalité presque romanesque, depuis le vol des bijoux de la couronne, l’évasion d’un taulard en liberté conditionnelle culturelle (sic) ou les menaces terroristes. Si l’on ajoute les grèves à répétition et l’hostilité du personnel, les fuites d’eau, le déplacement hasardeux de la Joconde et les incertitudes de la campagne présidentielle, l’inattendu rejoint le pittoresque.
C’est un peu comme si le Louvre lui-même opposait une résistance passive à sa propre « Renaissance ».
De telle façon que le programme ressemble désormais à ces grands navires administratifs français qui continuent d’avancer majestueusement dans le brouillard alors même que plus personne, à bord, ne semble très certain de la destination.
Le Louvre est peut-être déjà entré dans cette catégorie des projets que l’on ne peut plus vraiment abandonner… mais que personne n’ose véritablement achever.
Les architectes ont été désignés. Les perspectives sont chichement publiées, les études vont commencer, les fouilles aussi. Puis viendront les contre-expertises, les arbitrages, les rapports parlementaires, les recalibrages budgétaires et les prudences électorales.
La longue remontée du Titanic administratif vers son destin se mettra alors en branle. Certes, le navire flotte encore. Les fanfares jouent toujours sur le pont supérieur. Mais dans les coursives du pouvoir, chacun commence discrètement à chercher où se trouvent les canots de sauvetage.
Touché, mais pas (encore) coulé !
Jean-Claude Ribaut
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