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Accueil > L'époque > Débats > Tribunes > Manifesto, vers la pop-modernité

Manifesto, vers la pop-modernité

23 juin 2026

 Leon Battista Alberti
Leon Battista Alberti, façade de la basilique Santa Maria Novella (1470), Florence @Quinok

Face aux nouvelles exigences humaines et technologiques, le XXIe siècle doit inventer sa nouvelle modernité. Nous cherchions un lieu idéal pour provoquer une réaction du monde de l’architecture, ce sera la biennale d’architecture de Venise 2027, avec Leon Battista Alberti qui ouvre le chemin, celui de l’élégance, plutôt que celui de la monumentalité.

Pour la première fois dans l’histoire, l’architecte n’est plus le seul à savoir concevoir. L’intelligence artificielle (I.A) produit déjà des images, des plans et des projets avec une rapidité qui bouleverse toutes les habitudes. Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? Ni l’un, ni l’autre car la véritable question n’est pas de savoir ce que l’I.A. peut dessiner mais ce que nous voulons construire. À l’heure où s’ouvre le débat qui conduira à la Biennale de Venise, la Pop-Architecture propose de replacer l’architecture là où elle n’aurait jamais dû cesser d’être : au croisement de la technique, de la culture et du désir d’habiter.

L’IA, en effet, change le monde et il va falloir apprendre « à conduire » pour ne pas être directement piloté par des algorithmes.

Avons-nous vraiment tout lieu d’être fiers ? La France s’enorgueillit d’avoir trois Pritzker et Le Corbusier continue d’alimenter les grands principes de la modernité dans l’enseignement de l’architecture. Tout va bien, vraiment ?

Plus que jamais il va falloir énoncer un projet partageable et susceptible de répondre à la diversité des situations par une diversité de réponses : ni dogme immuable, ni ligne intangible et pas plus de principes réducteurs. La question posée à l’architecture par le logement attend une réponse qui est de nature à changer la démarche car il ne suffira pas de régler le problème foncier ou celui du financement, il faudra aussi accueillir trois milliards de nouveaux venus sur la planète dans les trente années à venir. Plus le temps de « peigner la girafe » !

Le temps presse ! Déjà l’intelligence artificielle constitue sans doute la plus grande révolution de la conception architecturale depuis l’invention du dessin industriel. Mais elle pose une question essentielle : qui formulera le projet ? En effet, une intelligence artificielle ne possède ni mémoire sensible, ni conscience historique, ni responsabilité civique. Livrée à elle-même, elle sait admirablement reproduire, combiner, optimiser. Elle ne sait pas choisir une direction.

Le risque n’est donc pas celui d’une machine devenue créatrice. Le risque est plus subtil : voir émerger une architecture en pilote automatique, capable de décliner à l’infini les formes, les procédures et les modèles hérités d’un siècle dont les limites apparaissent désormais au grand jour.

Une société ne peut déléguer son imaginaire à un algorithme. L’architecture demeure un acte culturel avant d’être un calcul. À l’heure de l’intelligence artificielle, la question n’est donc pas de savoir comment remplacer l’architecte mais comment donner à l’architecte les moyens d’orienter cette puissance nouvelle au service d’un projet humain.

C’est précisément l’ambition de la Pop-Architecture.

Pourquoi l’architecture est-elle en général mal aimée par le public ?

La réponse est évidente, elle ne produit du sens que pour les architectes.

Comment la rendre souhaitable, « désirable », indispensable, comment la rendre partageable, appropriable, populaire et généreuse ?

L’architecture est un projet artistique qui rend compte d’une vision de la société. C’est un art qui doit produire du sens, du lien, qui doit relier, alors que l’art contemporain ne fait souvent que séparer, diviser, isoler.

L’architecture est, dit-on, politique au sens noble du terme. Elle est politique parce qu’il s’agit de la ville et de ce que nous construisons ensemble. Il s’agit de démocratie, de lien social, car il faut relier ce qui est épars, ou plus justement ce que nous avons mis en pièces et qu’il va falloir reconstruire : un chantier considérable.

On ne peut pas dire, l’architecture écrit notre histoire et ne pas s’intéresser à elle.

Plus que jamais l’architecture devient un projet, un projet de société, un projet partageable, un projet qui prend son évidence dans la mise en forme de notre cadre de vie. Les 50 dernières années ont effectivement donné à voir un projet éclaté, dispersé et il nous appartient aujourd’hui de recréer du lien à tous les niveaux

Alors que devient l’idée même du projet, quelle vision peut-on avoir ? Et quelle place les élus vont-ils donner à l’architecture dans leurs programmes ? Quelle place le ministère de la Culture va-t-il donner à un nouvel enseignement de l’architecture ? Quelle vision sera donnée de la ville de demain après la faillite de l’urbanisme contemporain ?

Si comme le proposait Auguste Perret « L’architecture c’est ce qui fait de belles ruines » il faut contempler un champ de ruines en quête de beauté avant de redéfinir l’architecture.

Il faut redéfinir, une ligne, donner une perspective.

Redéfinir, mais cette fois en faisant de l’histoire un socle, en partant de la définition que donnait Leon Battista Alberti, l’un des inventeurs de la figure moderne de l’architecte, laquelle retrouve, avec l’I.A. une actualité inattendue.

Alberti est celui qui a fait passer l’architecture du domaine du simple acte de construire à celui d’une discipline culturelle porteuse de sens. C’est peut-être là que se situe sa véritable intuition : « J’appellerai architecte celui qui, avec une raison et une règle merveilleuse et précise, sait premièrement diviser les choses avec son esprit et son intelligence, et secondement comment assembler avec justesse, au cours du travail de construction, tous ces matériaux qui, par les mouvements des poids, la réunion et l’entassement des corps, peuvent servir efficacement et dignement les besoins de l’homme. Et dans l’accomplissement de cette tâche il aura besoin du savoir le plus choisi et le plus raffiné »

Venise et Alberti en perspective : « Do Architecture »

Ce thème proposé par les organisateurs de la Biennale explore : « le rôle de l’architecture face aux réalités complexes de notre époque et examine comment elle peut créer des possibilités de coexistence dans un monde en mutation ».

Peut-on espérer une adhésion large à l’architecture sans envisager une perspective commune : un vrai projet à partager, un projet ouvert. Alberti a surtout marqué Venise par ses idées, sa théorie et son goût pour l’élégance plutôt que pour la monumentalité. Pour lui, l’architecte est un intellectuel autant qu’un bâtisseur.

D’une certaine manière, Alberti est donc très présent à Venise par son influence, même s’il n’y a pratiquement pas construit. Notre intuition pousse à penser qu’il serait possible d’actualiser cette définition et la proposer aux architectes de demain, à ceux qui sauront dialoguer avec l’I.A. pour marquer de leur vision humaniste et de leurs valeurs culturelles les projets qui leur seront confiés. C’est dans cette perspective que s’impose la nécessité de partager une définition de la « Pop-Architecture » car elle peut apporter des éléments significatifs à cette révolution inévitable que va créer l’IA.

Lorsque, au milieu du XVe siècle, Alberti écrit que l’architecte est celui qui « divise les choses avec son esprit » avant de les assembler dans la construction, il distingue déjà deux opérations fondamentales :
– la conception intellectuelle (penser, ordonner, hiérarchiser, donner du sens) ;
– la mise en œuvre technique (assembler les matériaux, résoudre les contraintes, construire).

Pendant des siècles, ces deux dimensions sont demeurées indissociables. Or l’intelligence artificielle est précisément en train de bouleverser la seconde, et partiellement la première. L’IA sait déjà calculer des structures, optimiser des flux, générer des variantes de plans, analyser des données climatiques, établir des bilans carbone, simuler les usages, produire des images et bientôt des maquettes complètes. Elle devient un outil extraordinaire d’assemblage, d’optimisation et même de génération.

Mais Alberti ne définit pas l’architecte comme celui qui construit. Il le définit comme celui qui sait pourquoi il construit. C’est là que réside toute la différence. L’architecte de demain ne sera probablement plus le meilleur dessinateur, ni le plus rapide producteur de plans. L’architecte sera celui qui saura orienter la machine vers un projet porteur de sens.

Changement de paradigme

Autrement dit, le rôle de l’architecte devra se déplacer. Il deviendrait alors une sorte de « directeur de conscience du projet » avec un préalable consistant à partager, non plus une définition de l’architecture, mais une perspective, un horizon, et une culture.

C’est ici que la réflexion engagée autour de la « Pop-Architecture » pourrait prendre une importance considérable en renouant avec des questions abandonnées : celle du sens, celle de l’émotion, celle de la beauté. La beauté qui selon Alberti « est l’harmonie de toutes les parties d’un ensemble, de telle sorte qu’on ne puisse rien ajouter, retrancher ou modifier sans détériorer l’ensemble » ne sera pas la nôtre. Il s’agit d’une beauté ouverte à l’évolutivité, à l’adaptabilité attentive au contexte ; cette beauté trouvera son expression dans la diversité de ses réponses, dans sa capacité à rendre compte de la complexité du monde. La question centrale n’est pas de savoir si l’IA dessinera mieux que les architectes. Elle le fera.

La véritable question est : que devra-t-on lui demander de dessiner ?

Les grands courants architecturaux du XXe siècle ont souvent répondu à cette question par des systèmes théoriques : le modernisme par la fonction ; le postmodernisme par le signe ; le déconstructivisme par la fragmentation ; l’architecture paramétrique par l’algorithme.

La Pop-Architecture doit constituer non pas un style mais une méthode de lecture du réel. Un regard sur la nature et sur la culture pour être Pop-moderne. Elle partirait d’une hypothèse simple : l’architecture doit redevenir immédiatement compréhensible par ceux qui l’habitent. Après avoir exprimé exclusivement le pouvoir des puissants, elle va s’ouvrir à la vie.

Dans cette perspective, l’IA deviendrait alors un formidable outil de fabrication d’un projet demeurant guidé par des valeurs humaines et l’architecte un pilote capable de naviguer par n’importe quel temps dès lors qu’il aura un cap.

Ainsi, la Pop-Architecture ne chercherait pas à produire uniquement des formes inédites mais des formes qui font une place au hasard, au contexte, au climat, à la complexité et à la diversité. Elle chercherait à produire des lieux aimés. La nuance est considérable.

David Hockney, qui vient de disparaître, nous avait mis en garde. David Hockney était un artiste « pop » et il l’aura été pleinement. Il disait : « Il faut avoir la tête claire… si on regarde vraiment… le monde est beau, il faut vraiment regarder pour voir les couleurs… les saisons sont une des plus belles choses de la nature. Les gens n’arrivent pas à voir, ils ont la tête pleine… »

Lorsque l’idéologie remplace le regard, elle est un obstacle pour voir la beauté du monde : « Pour regarder il faut avoir la tête claire… »

Réapprendre à regarder

il est temps de réapprendre à regarder pour comprendre que nos outils sophistiqués nous conduisent à une uniformisation du monde. Les premières générations de logiciels ont permis aux architectes de construire des objets toujours plus complexes mais il s’agit de leurres car l’immense majorité de ce qui est construit est désespérément neutre et sans saveur.

Les premières générations d’IA risquent de pousser encore davantage dans cette direction. Mais rien n’oblige à utiliser la puissance de calcul pour accroître la complexité. On peut aussi l’utiliser pour retrouver la simplicité.

Leon Battista Alberti
Leon Battista Alberti, façade du Temple Malatesta (1447-1460), Rimini @Sailko

Dans cette perspective, L. B. Alberti apparaît étonnamment contemporain. Il ne décrit pas un technicien. Il décrit un médiateur entre la connaissance et la condition humaine. Or c’est peut-être précisément ce que deviendra l’architecte du XXIe siècle. Non plus celui qui sait tout faire mais celui qui sait donner une direction à des intelligences devenues plus puissantes que lui dans de nombreux domaines. L’architecte humaniste de demain ne luttera pas contre l’IA. Il lui imposera un projet culturel.

L’architecte devra continuer à poser les bonnes questions. C’est le sens de l’énoncé indispensable de l’architecture comme projet. L’intelligence artificielle produira les réponses. L’architecte sera là, pour conduire l’architecture, dans chaque projet, à bon port.

Il s’agit certainement de la reformulation contemporaine d’un idéal humaniste : mettre la technique au service de l’homme, et non ce qui est un vrai risque, l’homme au service de la technique.

La peur peut être mauvaise conseillère. L’architecture a une dimension symbolique, Alberti la considérait déjà comme porteuse de sens et d’émotion, non comme une simple réponse fonctionnelle. Son idée d’harmonie organique entre toutes les parties d’un édifice est de nature à inspirer une architecture fondée sur une cohérence métaphorique et sensible, en quelque sorte une architecture qui relie et « fait paysage » qui va au-delà de l’objet et qui renoue avec son rapport perdu avec la nature. La « Pop-architecture » est une architecture naturelle qui sait utiliser la technique pour ce qu’elle est, et fait de sa dimension artistique le support d’un lien social.

Alain Sarfati – Jean-Claude Ribaut

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Par Alain Sarfati Rubrique(s) : Architectes, Tribunes

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