
L’urbanisme féministe n’est ni un slogan ni une utopie. Il s’agit de transformer une ville pensée comme produit en un lieu pensé comme commun. La ville dite féministe est, à bien des égards, la ville des exclu·es du système capitaliste. Tribune.
En quoi consiste l’urbanisme féministe au juste, sinon une autre manière de faire et de vivre la ville, plus inclusive, plus bienveillante, à rebours du modèle productiviste qui structure nos territoires depuis des siècles ?
On l’appelle ville féministe. On pourrait tout aussi bien parler de ville du soin, du quotidien, du vivant. Elle découle d’une question essentielle, posée depuis les années 1970 par des observatrices, chercheuses, élues, urbanistes : pour qui nos espaces de vie sont-ils réellement pensés ?
Car l’urbanisme n’est jamais neutre. Il traduit des priorités, des rapports de pouvoir, une certaine idée de ce qui compte — et de ce qui peut être négligé. Nos villes ont majoritairement été conçues par des hommes (architectes, ingénieurs, décideurs), autour d’un modèle centré sur la production, la circulation et la rentabilité. Comme le rappelle le collectif barcelonais Punt 6, la fabrique urbaine a longtemps été quasi exclusivement masculine, irriguée par un esprit de conquête plus que de vivre-ensemble.(1) Cette histoire a laissé des traces : réseau viaire structuré autour du trajet domicile-travail, zonage fonctionnel, espaces publics peu mixtes à certaines heures, architecture normée, parfois hostile aux usages extérieurs.

Urbanisme pour toutes et tous
Aujourd’hui encore, les inégalités persistent dans l’organisation concrète de la vie quotidienne. En France, selon l’Insee, les femmes consacrent en moyenne près de 2h de plus par jour que les hommes aux tâches domestiques et parentales.(2) Elles occupent près de 80 % des emplois à temps partiel, souvent pour assumer ces responsabilités.(3) Autrement dit, même lorsqu’elles sont massivement présentes sur le marché du travail, elles restent les principales pourvoyeuses de soin : aux enfants, aux aîné·es, aux proches dépendant·es.
Les femmes ont, de tout temps, porté les communautés, assuré les solidarités invisibles, tissé des réseaux d’entraide. L’urbanisme féministe tel que nous l’entendons ne cherche pas à créer ces dynamiques de toutes pièces mais à les reconnaître et à leur donner la place et les moyens de se déployer. Fondé sur un principe simple (mettre la vie au centre en valorisant l’existant), l’enjeu n’est pas de dresser un garde-fou autour des femmes mais bien d’adapter l’espace aux besoins de l’ensemble de la population.
Comme le souligne l’architecte argentine Zaida Muxí Martínez, il s’agit de « reconnaître la diversité des personnes et des réalités qui peuplent les lieux »,(4) en concevant les territoires tant pour la femme âgée isolée que pour l’enfant de trois ans, la personne à mobilité réduite ou l’adolescent·e en quête d’autonomie. De cette vision fondamentalement intersectionnelle et antiraciste — genre, âge, origine sociale et capacités physiques sont pris en compte — naît un cercle vertueux : une ville adaptée aux plus vulnérables devient naturellement plus accueillante pour toutes et tous.


Des pratiques qui transforment déjà
Des collectivités ouvrent la voie. À Vienne (Autriche), pionnière depuis les années 1990, des dizaines de projets intègrent une perspective de genre dans le logement et l’espace public. À Pontevedra, en Galice, la réduction drastique de la voiture a transformé le centre-ville en espace apaisé. À Barcelone, les super-îlots (superilles) piétonniers ont rendu aux habitant·es du centre-ville des quartiers autrefois dominés par la voiture.
Comme le rappelle Émilie Rivas, consultante en droits des enfants, « de nombreuses initiatives existent déjà et ne demandant qu’à être adaptées et réinventées ailleurs ». Cela passe parfois par des mesures simples : un banc bien placé, un feu piéton prolongé, un square au pied d’un immeuble, un rez-de-chaussée actif peuvent transformer radicalement le quotidien de quelqu’un.
Or cet urbanisme « du vivant » implique surtout un changement de paradigme : il s’agit de transformer une ville pensée comme produit en un lieu pensé comme commun. La ville dite féministe est, à bien des égards, la ville des exclu·es du système capitaliste : celles et ceux dont les besoins ne génèrent pas immédiatement de profit : enfants, personnes âgées, aidant·es, précaires. Pourtant, en se fondant sur un principe d’écoute et de vivre-ensemble, chacun·e en bénéficie.
De ville malade à ville du soin
Francesco Tonucci, théoricien de la ville à hauteur d’enfant, défend l’idée que la présence d’enfants dans l’espace public est un indicateur de santé urbaine. Est « malade », estime-t-il, toute agglomération où les plus jeunes ne jouent plus dans la rue.(5) On pourrait en dire de même d’un lieu où les ancien·nes, les femmes, les personnes racisées et les populations vulnérables ne participent plus, ou que peu, à la vie extérieure.
L’urbanisme féministe n’est ni un slogan ni une utopie. C’est une pratique profondément ancrée dans les réalités du quotidien, qui reconnaît que l’espace façonne les rapports sociaux et que transformer l’espace peut donc permettre de remodeler ces rapports. En ce sens, on ne peut envisager la ville indépendamment du contexte socio-politique dont elle est le reflet. Elle doit être pensée comme un tout, en lien avec la santé, l’écologie, l’éducation, l’économie et la gouvernance.
Hélène Reinhard, architecte (SOL Architecture et Urbanisme)
Tania Brimson, journaliste

(1) Col·lectiu Punt 6, L’Urbanismo feminista, por una transformación radical de los espacios de vida, Viruseditorial, 2023 (1re éd. 2019).
(2) L’Enquête Emploi du temps 2010 de l’Insee indique que les femmes consacrent en moyenne 1h48 de plus par jour que les hommes aux tâches domestiques.
(3) L’Enquête Emploi 2022 de l’Insee indique que 78,7 % des salariés à temps partiel sont des femmes.
(4) Col·lectiu Punt 6, ibid.
(5) Francesco Tonucci, La ville des enfants : pour une (r)évolution urbaine, Parenthèses, 2019 (1re éd. italienne 1996).
