
Chó ngáp phải ruồi. (En bâillant, le chien attrape parfois la mouche).
Le train rapide Fuxing s’élance tel un métronome, avec des saccades identiques à celle du TGV sortant de la gare de Lyon de Paris lorsqu’il arrive au niveau d’Alfortville. Sur la tablette amovible de mon siège j’ai ouvert le livre « les villes invisibles » d’Italo Calvino*. Chronique du Mékong.
Je suis heureux de ce voyage en train et de découvrir les paysages chinois.
Pendant les cinq heures de mon voyage entre Shanghai et Pékin, je relirai certains chapitres.
D’ici, les propos de mon livre de chevet me semblent lointains mais bon, je suis dans un pays à la culture millénaire, Marco Polo vantait bien à l’empereur Kublai Khan ces contrées fabuleuses construites d’histoires, de désirs et de peurs en Asie.
Les voyages sont de précieux et propices moments à la réflexion.
Il faut l’avouer : les architectes emportent avec eux bien souvent les mêmes rêves…
Les paysages ferroviaires à la sortie de Shanghai ne sont guère envoûtants ; longs entrepôts, usines entrecoupées de logements sociaux.
Les silhouettes des machineries d’ascenseurs varient seulement le skyline urbain.
Puis, l’arrivée de grandes zones humides laisse entrevoir l’horizon dans une superposition de viaducs ferroviaires en béton qui s’entrecroisent.
Soudain !
Surgissant de chaque côté du train ; un ensemble de cinq, puis deux de vingt, puis ensuite vingt de quarante immeubles s’alignent à équidistance parfaite…
Comme les pousses d’une pépinière de monoculture d’arbre, ces masses de béton s’alignent parfaitement sur des kilomètres.
L’écart entre les tours est rigoureusement identique.
Hérissés comme une armée de soldats au garde-à-vous, les immeubles se dressent immobiles dans la campagne. Ils augurent une ville dortoir.
Des quartiers denses défilent sous mes yeux, étrangement inhabités.
De plates façades sans balcons regardent des rues sans arbres.

Aucune anfractuosité poétique, aucun espace où se protéger, tout est lisse sécuritaire.
C’est le monde morne du « plan voisin » de le Corbusier pour Paris.
Déstabilisé, je relis mon livre d’Italo Calvino.
Les chapitres et les descriptions de villes rêvées n’ont aucun rapport et ne font aucun écho à ce qui défile sous mes yeux.
Je ressens une distance infinie entre ma lecture et la vision du panorama qui défile.
Cette distanciation m’excite d’abord puis lentement me laisse songeur.
Je ne sais comment, ni à quel moment, la vitesse du Fuxing combinée à la succession de paysages de tours me rend amer…
Tout se ressemble dans une silencieuse unité.
Un moment de mélancolie s’empare de moi, qui doute tristement de la beauté du monde et de sa transformation. Ce spleen d’architecte me ramène très vite aux villes cachées, aux villes rêvées de Marco Polo, aux nuances des villes effilées d’Italo Calvino.
En Asie du Sud-Est, l’urbanisation rapide est liée à la nécessité de loger rapidement, à la rareté des terres, au climat, aux gouvernances autoritaires.
La prolifération de tours, de socles, de nœuds routiers, de gares et d’aéroports forme un nouveau réseau de communications, héritage d’une planification moderne.
La géographie est absente : aucune trace de stratifications, aucun seuil, aucune douves, fortifications d’entrée de ville, pas de routes sinueuses, tout est rectiligne.
Les lignes hautes tensions tissent au-dessus du paysage une toile métallique angulaire…
Je ne reconnais aucun signalement de l’approche des villes, pas de traces pour les annoncer, elles surgissent brutalement de terre, sans préliminaires.
Pas de clochers, aucune harmonieuse stupa comme en Birmanie, pas de temples.
Après la lecture de quelques chapitres des « Villes invisibles » voici qu’à quelques centaines de kilomètres suivants jaillissent de nouveaux quartiers.
Une cinquantaine puis une centaine d’immeubles, puis une, deux, trois villes, des immeubles de grandes hauteurs se réunissent par paquets de cent…
A vrai dire, cela se répétera pendant les cinq heures du trajet en Fuxing entre Shanghai et Pékin…
Ces villes émergentes répondent à un système économique et de développement de masse où il s’agit de gérer le nombre.
Un lieu poétique nous marque avec une somme de fonctions, de souvenirs, de strates, d’intentions et du façonnement de son sol.
Ici dans ces villes qui se succèdent, je cherche avidement une mémoire et des signes…
En Chine on évoque la notion de Dili (地理 – dìlǐ).
Le Dili est le pilier fondateur du Feng Shui (géomancie).
La notion du Dili, ce sont les « lignes de la terre » ou la « géographie physique ».
Il représente l’étude fondamentale des reliefs, des cours d’eau et des formes du paysage pour capter les énergies favorables.
Mais là devant ces paysages, je me perds… Je suis habitué au Vietnam à voir lentement disparaître le paysage mais je ne vois dans cette partie de la Chine et dans ces arrangements urbains géométriques nulle chose qui les relie au Dili, pas d’alchimie…
Tout est fade et se ressemble.
Dans ce paroxysme de la construction et de la violence des contrastes, il semble urgent d’achever sur le champ les urbanistes, paysagistes et architectes.
Je ne peux cesser de penser à ce paysage, au monde qui se construit ici et des visibles transformations sous mes yeux.
La géographie façonne l’histoire qui explique bien souvent les habitudes et les usages.
De ce voyage en Chine que j’imaginais décontracté, voilà qu’il se transforme en inquiétude. Mon voyage bascule d’un coup comme je ne l’avais pas pensé.
Me voilà alourdi par ce vague à l’âme amer.
Après une première période d’enchantement et de découverte de villes chinoises propres, non polluées et sans bruits (car tout y est électrique), je ressens une inquiétude, puis une incertitude sournoise…
Un autre facteur me paralyse ; c’est le manque de regards, de communications et de sourires.
Les Chinois qui ne parlent pas la langue de Shakespeare ne vous regardent pas.
Ils n’ont d’ailleurs aucune nécessité de vous capter…
Le contact avec l’étranger ne leur semble pas aussi nécessaire qu’ailleurs en Asie du Sud-Est.
Autant le Vietnam métissé par le passage de multiples civilisations est avide de communications ; autant la Chine dont la culture millénaire est préservée, semble moins curieuse de regarder à l’extérieur.
Ce pays qui s’est toujours défendu des invasions à certainement moins besoin d’échanger.

En Asie ; face à l’individualisme, une attitude servile arrange bien souvent les autorités.
Dans les rapports humains, le groupe prime souvent sur l’individu.
Mais là, dans cette partie de la Chine développée, où peut-être rien n’est pareil aux grandes zones intérieures du continent, l’individualisme semble primer.
Cette servilité galopante des pays aux pouvoirs forts sur la planète rappelle « 1984 » de Georges Orwell, je vais le relire à mon retour à Saïgon !
Le train repart en silence.
Sur les quais de la gare une foule, une multitude de silhouettes sortent et entrent dans les trains Fuxings, marchant en silence, presque hébétés, arc-boutés sur leurs téléphones portables…
Peut-être lisent-ils eux aussi, les « villes invisibles », traduit en Mandarin !
Olivier Souquet
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* « Les Villes invisibles ». Ce roman explore l’imaginaire à travers les descriptions de cinquante-cinq villes inexistantes dont Marco Polo fait la description au grand empereur Kublai Khan, dont il est ambassadeur. Dans le style de l’utopie ce roman poétique sur des villes imaginées par l’auteur nous fait voyager dans d’autres mondes. Les villes sont regroupées en différents thèmes :
• Les villes et la mémoire
• Les villes et le désir
• Les villes et les signes
• Les villes effilées
• Les villes et les échanges
• Les villes et le regard
• Les villes et le nom
• Les villes et les morts
• Les villes et le ciel
• Les villes continues
• Les villes cachées
Les thèmes s’alternent (cf. Structure de l’œuvre) de manière que chaque thème regroupe cinq villes, et que l’ordre des thèmes reste le même à mesure qu’ils se succèdent. Chacune des villes est personnifiée en une femme, avec un prénom féminin, et les chapitres sont, à intervalles réguliers, entrecoupés de dialogues entre Marco Polo et Kublai Khan sous forme d’aphorismes, d’énigmes ou de paradoxes.